Séance du lundi 23
septembre 2002
Lors
de sa séance du 23 septembre 2002, la Commission Historique du
Nord a rendu
hommage à deux de ses membres récemment disparus. En
présence des enfants de
René Robinet et des petites-filles de Jacques Guillouet,
Philippe
Marchand a
évoqué leurs carrières.
René
Robinet
(1914-2002)
Né
le 14 mai 1914 à Craonne, M. René Robinet était un
ancien élève de l’Ecole des
Chartes. Sa carrière, retardée par la guerre et la
captivité, ne comprend que
deux étapes, longues et fécondes : à
Mézières d’abord où de 1946 à 1966,
il fut l’artisan de la renaissance des Archives
départementales des Ardennes
détruites en mai 1940, puis à Lille où il
succéda à M. Piétresson de
Saint-Aubin pour diriger les Archives départementales du Nord de
1966 à 1982.
Au cours de ces seize années passées à Lille, M.
René Robinet donna une
impulsion décisive à ce dépôt dont les
collections et la
« clientèle » ne cessaient
d’augmenter. Les talents d’administrateur,
de créateur, d’organisateur de M. René Robinet ont
été évoqués avec bonheur par
le chanoine Henri Platelle dans les
Mélanges
que ses nombreux amis lui ont offets en 1982 lors de son départ
à la retraite.
Le chanoine Platelle a aussi rappelé la part prise par M.
René Robinet dans la
vie culturelle locale tant à Mézières
qu’à Lille. En témoignent les nombreuses
expositions qu’il a organisées ou auxquelles il a
prêté son concours. Le
chanoine Platelle n’a pas oublié l’historien de
talent dont témoigne la
centaine d’articles, souvent très neufs, publiés
dans des revues ardennaises,
nordistes et nationales. Ses capacités d’organisateur, ses
talents d’historien,
M. René Robinet a su les mettre au service de la Commission
Historique du Nord.
Et c’est le rôle qu’il y a joué que nous
voulons évoquer dans cet hommage. Il
entra à la Commission Historique en 1966 pour en devenir
immédiatement le
secrétaire en remplacement de M. Jacques Godard. Il conserva
cette fonction
pendant vingt-neuf années. Aussi pouvait-il rappeler en mai
1995, non sans
malice, que, si l’actualité venait de montrer ‘un
président de la République se
retirant au terme de 14 années de mandat, à la Commission
Historique, nous
avons fait mieux, le président (le chanoine Platelle) se retire
après 22 ans
d’exercice, le Secrétaire après 29
ans ». Au cours de ce long mandat, de
cette « association » amicale avec le chanoine
Platelle comme il le
soulignait, M. René Robinet a mis en place une véritable
synergie entre les
Archives et la Commission dont le nouveau règlement signé
par le préfet en 1973
fait état. Grâce à son appui fourni de
manière constante, libérale et efficace,
la Commission Historique qui jusque là ne disposait que de
faibles moyens
matériels a pu trouver les conditions d’un fonctionnement
efficace :
facilités de secrétariat, publication d’un bulletin
ronéotypé mensuel bien vite
devenu un organe de liaison apprécié des membres de la
Commission, accueil et
classement de la bibliothèque de la Commission ainsi que de ses
archives. Une
autre chose tangible atteste de l’activité de M.
René Robinet : l’édition
de dix volumes du Bulletin de la Commission Historique, des tomes 1 et
2 des
« Enquêtes
fiscales de la Flandre
wallonne », des Actes du Congrès de la
fédération des sociétés
savantes du Nord de la France (1979). Pour réaliser ce travail
de publication,
il fallait de l’argent. Par ses interventions
répétées et solidement
argumentées, M. René Robinet a su convaincre le Conseil
Général du Nord et
l’Etat d’augmenter leurs subventions. Les hautes instances
de l’Etat avaient su
reconnaître les mérites de M. René Robinet en le
faisant Officier de la Légion
d’Honneur, Officier de l’Ordre National du Mérite,
Officier des Arts et
Lettres. L’Education nationale l’oublia alors qu’il
avait été à l’origine de la
création du Service éducatif.
L’action
de M. René Robinet en faveur de la Commission Historique ne se
limita pas à ce
seul travail de secrétariat. Il a donné dans les tomes
XXXVIII-XLI du Bulletin
une chronique détaillée des Archives du Nord qui permet
de suivre
l’accroissement de leurs collections et la diversité de
leurs actions. Il
intervint à huit reprises pour entretenir la Commission
historique de
« L’Eglise Sainte-Marie-Madeleine » de
Lille, des « Collections
photographiques de la Commission Historique du Nord », de
« Sainghin-en-Mélantois de Charles-Quint à la
Révolution française »,
de « Cambrai et de son collège communal au XIXe
siècle »,
de « La fin d’un régime : Briastre en
Cambrésis à la veille de la
Révolution. Etude d’un terrier de seigneurie »,
du « Fonds d’archives
du rectorat de l’Académie de Douai-Lille (1810-1940) aux
Archives du
Nord ». Ces études, l’histoire de la
construction d’une église lilloise,
l’histoire de la photographie à Lille, l’histoire de
la pression seigneuriale
sous l’Ancien Régime dans une petite paroisse du plat pays
lillois et dans un
village du Cambrésis, enfin l’histoire d’un
établissement d’enseignement
secondaire étroitement mêlé à la vie de la
cité attestent de la curiosité
toujours en éveil de M. René Robinet et de son
intérêt pour des champs historiques
divers. Rappelons aussi que M. Robinet nous avait fait découvrir
un personnage
haut en couleurs, l’administrateur de biens lillois Jean-Baptiste
Carpentier.
En
1995, M. René Robinet décidait de cesser ses fonctions de
secrétaire de la
Commission Historique. Mais, il ne l’abandonnait pas pour autant.
Non
seulement, il en suivit toutes les réunions, mais il y prit
encore la parole.
En octobre 1995, il présentait une communication,
« Un mode de vie
bourgeoise à Lille au XIXe siècle. Les papiers
de la famille
Decroix ». Fondée sur l’étude minutieuse
des archives privées, cette
communication nous faisait entrer dans l’intimité
d’une grande famille
lilloise. Mais surtout, M. René Robinet profita de ses
« loisirs »
pour rédiger une « Table générale des
tomes XXXVI à XLVIII du Bulletin de
la Commission Historique (1938-1965) ». La mise au point de
cette table
publiée en 1999 est le résultat de longues heures de
travail. Elle est
rapidement devenue un outil de travail indispensble pour les recherches
d’histoire
locale.
Depuis
la reprise des travaux de la Commission Historique en septembre 2001,
M.
Robinet, affaibli par la maladie, ne pouvait plus participer à
ses réunions. Il
ne l’oubliait cependant pas et lui faisait remettre un volume La
guerre-La captivité 1939-1945
« Une
si longue attente… » dédié
à
ses six enfants. Avec une très grande pudeur, il y conte sa
guerre, sa
captivité et l’amour profond qu’il portait à
une épouse dont les événements le
séparaient quelques mois après leur mariage. La vie de M.
René Robinet fut
encore assombrie par deux deuils cruels, le décès de son
épouse en août 1977,
puis celui, il y a quelques mois, de sa fille Frédérique.
M. René Robinet ne
devait pas surmonter ce dernier coup. Il s’en est allé le
28 juillet 2002. Nous
perdons un ami toujours prêt à se mettre au service des
autres avec une très
grande modestie.
Jacques
Gillouet
(1913-2002)
Décédé le
28 juin 2002, M. Jacques Guillouet,
Chevalier des Arts et Lettres, Officier des Palmes
Académiques, était un ancien élève de
l’Ecole du Louvre.
Conservateur du Musée de Dieppe de 1947 à 1952, il fut
nommé Conservateur des
Antiquités et Objets d’Art du département du Nord
en 1952. A ce titre, il mit
en place, en relation avec le directeur des Archives
départementales du Pas-de-Calais,
un pré-inventaire du patrimoine qui devait donner son plein
développement dans
la partie « objets mobiliers ». Pour ce faire, il
a suscité des
bénévoles afin d’inventorier, église
après église, les trésors d’art encore
méconnus que ces édifices contenaient. Ce travail
était accompagné de
photographies qui servent encore, le plus souvent, de base à la
recherche des
objets volés, en collaboration active avec les services de
police et de
gendarmerie. Les arrêtés préfectoraux
d’inscription à l’ « inventaire
supplémentaire des Monuments Historiques » de ces
objets mobiliers sont
les héritiers de l’inventaire départemental mis en
place par M. Guillouet, en
accord avec le préfet de l’époque.
C’est cependant le musée de
Douai, dont il
fut le conservateur de 1952 à sa retraite, qui réclama
l’essentiel de ses
efforts. L’ancien musée de Douai avait vu ses
bâtiments ainsi qu’une partie de
ses collections détruits. La ville ayant acquis la Chartreuse
occupée par
l’armée depuis la Révolution et endommagée
par les bombardements, Jacques
Guillouet s’occupa avec les Monuments historiques de sa
restauration et de son
aménagement en musée. Il fit restaurer les collections
existantes et, surtout,
utilisa les dommages de guerre pour en acheter de nouvelles venant
ainsi
compléter et enrichir les collections. Il y organisa de
très nombreuses
expositions avec l’aide d’une équipe
d’instituteurs attachés à l’histoire de
Douai et du
Douaisis, utilisant toutes les ressources locales : musée,
archives,
bibliothèque, fouilles…. Des milliers
d’élèves visitèrent ces expositions.
Très
nombreux sont aussi le visiteurs qui viennent admirer les objets
trouvés dans les fouilles et déposés dans la
section archéologique du musée qu’il créa .
Enfin, il adjoignit au musée des
salles d’histoire naturelle et une série de 20 aquariums
qui attirent un vaste
public. Le musée de Douai est sans conteste un des plus beaux
fleurons de notre
patrimoine départemental.
Outre le musée, Jacques Guillouet
fut
secrétaire-adjoint ( 1952) puis vice-président du
syndicat d’initiative Les
Amis de Douai qu’il présida ensuite pendant de longues
années, même après sa
retraite et son départ de Douai. Il sut persuader la mairie de
créer une
protection spéciale pour les maisons anciennes de la ville et
fit partie dès
son début de la commission chargée d’y veiller.
Très actif au sein de la
Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai,
il y fit de nombreuses
communications.
Entré
à la Commission Historique du département du Nord en
1954, Jacques Guillouet en
fut un actif vice-président de 1974 à 1994. Il y
présenta plusieurs
communications, huit au total dont sept furent publiées
intégralement dans le
Bulletin. de la Commission historique. Ses recherches portaient sur les
artistes, sur des tableaux, sur des œuvres d’art et sur des
monuments Parmi
celles-ci, on notera l’étude consacrée au
rôle du comte de Rémusat, préfet du
Nord de 1816 à 1822, dans
la « liquidation » de la moitié des
collections du musée de Douai qu’il jugeait sans
intérêt et « déparant la
galerie qui les renferme » (T. XXXVIII, p. 89-96),
l’étude portant sur le
polyptique de l’abbaye de Marchiennes peint par Van Scorel et
dont il avait
rassemblé les éléments épars
découpés en planches et utilisés comme tablettes
d’armoire (T. XXXVIII, p. 71-76), celle consacrée à
Emmanuel Wallet
(1771-1855), soldat de l’an I, professeur de dessin d’abord
au lycée puis à
l’Ecole académique de Douai, dont l’œuvre de
dessinateur-archéologue est d’un
intérêt exceptionnel pour notre connaissance de
l’ancienne abbaye de
Saint-Bertin à Saint-Omer (T. XLIV, p. 59-80). Il donna
également dans les
tomes XXXVIII-XLI du Bulletin de la Commission une Chronique des
Monuments
historiques fort précieuse pour les chercheurs. Dans les
relations avec ses
collègues ou avec tous ceux qui avaient besoin de le consulter,
M. Guillouet
était un homme particulièrement accueillant et chaleureux.
A
l’issue du discours de Philippe Marchand, une minute de silence a
été observée
par la Commission historique en hommage aux deux disparus.
Pierre
Leman nous a fait parvenir ce texte ci-après :
Jacques
Guillouet et René Robinet,
correspondants
de circonscription archéologique
A
propos des hommages rendus à nos deux collègues
récemment disparus, je voudrais
plus particulièrement rappeler leur rôle en tant que
correspondants des
circonscriptions archéologiques. Quand ? Il y a exactement
quarante ans,
le ministère Malraux a décidé de créer un
service archéologique en France, il a
fallu recruter du personnel nouveau. Les directeurs étaient,
pour la plupart,
des universitaires, auxquels on allait joindre des assistants à
temps complet.
Mais les territoires à couvrir étaient très grands
– à l’échelle des académies
– et le législateur avait prévu de nommer des
« correspondants », sorte
de relais entre les services officiels et les associations de
bénévoles. Ces
correspondants étaient choisis parmi les meilleurs des
archéologues, mais aussi
parmi les personnalités scientifiques des musées et des
archives. Même ci cela
est désagréable à dire, nous devons évoquer
aussi le retard considérable de la
science archéologique française surtout pour le Haut
Moyen Age, par rapport à
nos voisins de l’Est et du Nord – Belges, Hollandais et
surtout Allemands.
En
1964, la circonscription archéologique a la même
configuration que l’académie,
soit les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de
l’Aisne et des
Ardennes. Pour ce département, c’est son archiviste,
René Robinet qui devient
le correspondant (officieux) d’Ernest Will, le directeur de la
circonscription
d’alors. On peut résumer l’action de ce
collègue en trois parties. Les fouilles
mérovingiennes de Mazerny n’étant pas encore
officielles (il s’agissait en fait
de sondages), René Robinet leur apporte une caution officielle
par ses
encouragements, sa présence constante. On le voit souvent
prenant plusieurs
clichés à chacun de ses passages. En second lieu, il
aménage des rayonnages
pour recevoir objets et ossements et offre les locaux à Patrick
Perrin pour une
première exposition consacrée à
l’ « Archéologie mérovingienne dans
les Ardennes ». Enfin il accueille, sollicite des articles
pour la revue
qu’il crée sous le nom d’Etudes
ardennaises, et ceci, même après son départ
pour Lille en 1966. Je tiens
tout ceci de mes souvenirs personnels et des courriers
d’archéologues qui vont
tous dans le même sens, celui de la reconnaissance envers un
savant disponible
et généreux.
En
ce qui concerne Jacques Guillouet, la démarche est mieux connue
et les
motivations différentes.
En
prenant en charge le musée de Douai, notre collègue avait
celui de Rouen comme
modèle. Sa volonté était d’en faire un
musée interdisciplinaire, où
l’archéologie tiendrait une bonne place. Mais il fallait
partir de rien – tout
avait été détruit lors du bombardement
d’août 1944 – et on le voyait partout
sur les chantiers de fouilles dès 1964 – à
Henin-Liétard, Carvin, Lewarde –
pour offrir aux responsables ses services. C’est ainsi
qu’il a réussi, peu à
peu, à créer le premier poste d’archéologue
territorial avec Pierre Demolon.
Mais il offrait aussi aux directeurs de circonscription,
l’hospitalité pour des
expositions ou des réunions de fouilleurs, comme pour les
fouilles de Brebières
en mars 1968. On organisa à ce sujet un petit colloque auquel
nos collègues
belges, hollandais et allemands participèrent très
activement. Toujours présent
également lors des
différentes commissions (sites, pré-inventaires, art
religieux), il m’a rendu
personnellement service lors de la préparation du musée
de Bavay. En effet
connaissant bien le préfet Pierre Dumont, ses interventions me
furent utiles
auprès de certains élus du Conseil Général,
obstinément sourds à tout appel de
subvention en faveur de la création dudit musée. Mais au
fil des années, alors
que l’archéologie française connaît quelques
crises retentissantes, sa
conception du musée interdisciplinaire allait évoluer.
Comme à Trèves et
ailleurs en Allemagne, il aurait souhaité que le musée
constitue non plus la
fin de la chaîne opérative – découverte
fouille, restauration, musée – mais le
début. Dans l’état actuel des diverses
législations, elles-mêmes en constante
évolution, cette conception tenait du rêve, peut
être pas tout à fait solitaire
puisque dans un Colloque récent, tenu à Bourges, des
conservateurs de musée ont
tenu des propos qui allaient dans le même sens.
Les
expériences de décentralisation en cours actuellement
relanceront d’ailleurs
ces questions. Pour terminer, l’archéologie perd deux de
ses amis, différents
dans leurs concours et leurs contributions, mais tous deux ardemment
passionnés.
Claude Lannette tient à
rappeler la
gentillesse extrême avec laquelle René Robinet l’a
accueilli à son arrivée à
Lille. Pendant 5 à 6 jours, il lui a montré le
dépôt et il est toujours resté
disponible par la suite. Aimable, Monsieur Robinet savait se montrer
très ferme
lorsque la sauvegarde des archives était en jeu. Il rappelle
qu’après son
départ en retraite, il a enfin pu « faire le
classement » de la
sous-série 2 T et du fonds Decroix.