COMMUNICATION DU 27 OCTOBRE 2003
 
Six siècles de ferveur et de dévotion populaire à Dunkerque
 
par Jean-Marie Goris


 
Des centaines de statuettes de la Vierge apposées dans les niches de façades des maisons, à l’intérieur des foyers, dans les nombreuses chapelles des couvents et de l’église paroissiale, une seule a traversé 6 siècles et est parvenue intacte jusqu’à nous. Notre-Dame des Dunes aurait pu disparaître de nombreuses fois, ne serait-ce qu’au cours des sièges, des guerres que dut affronter Dunkerque. Le fait qu’elle existe encore et qu’un culte lui soit rendu, n’est-ce pas un fait extraordinaire ?

Qui se souvient de la statuette de la Vierge exposée autrefois dans la rue de la Vierge à Dunkerque ? (1) Qui se souvient de Notre-Dame de Bon Port, sculptée vers 1610, un peu plus grande que Notre-Dame des Dunes, vénérée par l’infante Isabelle en 1625 à la chapelle des Minimes ? Qui se souvient de Notre-Dame de Bon Secours découverte en 1642 en mer, par des pêcheurs qui la portèrent chez les Capucins ; c’était une statue de bois polychrome presque de taille humaine ?

En revanche on se souvient de la Vierge du Mynck sculptée en 1531, ornant la façade de l’ancien Mynck, fêtée avant la guerre  en même temps que Notre-Dame de la Fontaine ; elle apporte une preuve supplémentaire de la dévotion mariale à Dunkerque. Au XVIIIe siècle, l’église Saint-Eloi offre un raccourci de la piété populaire du temps. En effet, en parcourant les différentes chapelles on s’aperçoit que les Dunkerquois honoraient Sainte-Gertrude, la Sainte Croix, Saint Sébastien, la Vierge qui, soit dit en passant, n’occupe pas la place principale, peut-être parce que le dogme de l’Assomption n’est pas encore officialisé ? Dans cette chapelle on peut admirer le magnifique tableau d’André Seghers (Anvers 1589-1651)... (2) Suivent Sainte Barbe, Saint Roch, Saint Louis, le Saint Sacrement, Saint Pierre, Saint Barthélemy, Saint Georges, La Sainte Trinité, Saint Joseph, les saints couronnés et Saint Julien.

Revenons à Notre-Dame des Dunes que les Dunkerquois prient et honorent depuis 1403.

Du culte de Notre-Dame des Dunes à l’origine nous ne savons que peu de choses, si ce n’est une espèce de dévotion instinctive qui rassurait sans doute nos ancêtres du XVe siècle. On peut imaginer qu’un embryon de culte marial se développa, hors des murs de la ville, pour la majorité de la population dunkerquoise. (3) L’épisode des Iconoclastes du XVIe siècle, s’il déconcerta au début, ne fit par la suite que développer ce culte. Deux textes l’un de 1659, l’autre de 1673, de deux curés de Bergues, Isaac Ketelaer et Jacques Gillebert, attestent l’existence de la Petite Chapelle Les historiens du XVIIe siècle rapportent que l’octave de la Nativité, attire de temps immémorial à Dunkerque, une affluence considérable de monde. (4) En revanche l’historien Faulconnier ne mentionne ni la découverte de la source, ni celle de la statuette (5). Je fais en 2003 la même remarque qu’Amand Dasenbergh en 1844 (6) qui fut journaliste, historien, administrateur de la Petite Chapelle et qui joua, ainsi que sa sœur, un grand rôle dans la restauration du culte de Notre-Dame des Dunes. Un manuscrit de Faulconnier, trouvé dans les papiers de la famille de Dasenbergh et hélas disparu aujourd’hui, signale les faits de 1403. Il est l’indice d’un projet d’une seconde édition de l’histoire de Dunkerque ou simplement de l’élaboration d’un supplément à son œuvre parue en 1730. Ce manuscrit semble être le texte originel de la tradition, dans l’état actuel de nos connaissances. Les certitudes documentaires du XVIIIe siècle fournissent des renseignements précis sur le culte marial et son essor à la Petite Chapelle. (7) La levée du siège de 1793 fut imputée, par les croyants, à l’intercession de la Vierge de la Petite Chapelle qui devient, pour la 1ère fois semble-t-il, d’une façon non officielle qui échappe au clergé, patronne spirituelle et protectrice de la ville. (8)

De 1815 à 1903.

La reconstruction de la chapelle en 1815 (9) (servant de poudrière, elle avait explosé en 1794) entraîna un renouveau de dévotion mariale. Les habitants du quartier, de la ville fréquentèrent assidûment le sanctuaire ainsi que les gens de mer et leurs familles, en particulier les pêcheurs d'Islande. (10) Pendant la neuvaine on venait y prier toute la journée jusqu’au soir tard (22 heures) et en sortant, on achetait aux environs de la chapelle un morceau de poisson sec qui valait de 5 à 12 sous suivant la qualité. (11)

L’arrivée des pères Rédemptoristes en 1854, la nomination d’un chapelain en 1865 et la guerre de 1870 contribuèrent au nouvel essor du culte de Notre-Dame des Dunes. Après la hausse de la fréquentation de la chapelle due à la guerre franco-prussienne, on assista à une période de baisse de la pratique religieuse telle, qu’en 1883 la situation s’avéra alarmante au point de ne pouvoir payer le chapelain et les employés et faire face aux frais d’un culte minimum. (12)  De septembre 1882 à décembre 1883 des laïcs attachés à la Petite Chapelle obtinrent du doyen de Saint-Eloi la possibilité de créer un comité qui établit un programme en 12 points pour relever le culte marial à la Petite Chapelle. Le 31 décembre 1886, la confrérie comptait 4135 membres ! En 1887, il y eut à la Petite Chapelle 64 pèlerinages, 40.000 cierges allumés devant la Vierge, plus de 100 ex-voto offerts et 2.058 recommandations (intentions) de prières. Le 6 juillet 1885 eut lieu à la Petite Chapelle, un pèlerinage régional qui rassembla environ 50.000 congressistes et plusieurs évêques. Une procession de 80 groupes divisés en 7 secteurs se forma sous les roosenhoets qui se balançaient et dont les lamelles de verre cliquetaient au vent. Une telle fête mariale accrut la renommée de Notre-Dame des Dunes et préfigura le couronnement de 1903. (13)

Ces efforts d’organisation, de démonstrations, de processions pour développer le culte marial aboutirent à une manifestation triomphale d’autant plus spectaculaire qu’elle eut lieu en 1903 (date oblige), en pleine période anti-cléricale  puisqu’en 1905 le gouvernement français prononça la séparation des églises et de l’Etat suivie de son corollaire les inventaires des lieux de culte. Le couronnement de la Vierge en 1903 représentait pour le clergé et les catholiques dunkerquois l’aboutissement logique d’un culte séculaire et quoi de plus naturel pour eux de profiter du 5e centenaire de la découverte de la statuette pour la couronner devant les Dunkerquois. Notre-Dame de la Treille en 1874, N-D des Miracles à St- Omer en 1875, Notre-Dame de la Mer à Boulogne en 1885 et Notre-Dame de Grâce à Cambrai en 1894 avaient été couronnées, alors pourquoi-pas Notre-Dame des Dunes pensèrent et espérèrent les administrateurs. Le climat politique général qui précéda le couronnement de 1903 était particulièrement lourd. Chaque camp trouvait l’autre provocateur. Les milieux laïcs dunkerquois pressèrent Emile Combes, ministre de l’Intérieur et des Cultes (c’est encore ainsi en 2003) d’empêcher la cérémonie et d’éviter d’éventuels affrontements. (14) Emile Combes interdit à tous les évêques sauf à celui de Cambrai de quitter leurs diocèses, 4 seulement lui obéirent  et 13 évêques assistèrent au couronnement. Pour éviter d’éventuelles oppositions dans la foule des spectateurs de la place Jean Bart, Mgr Dubillard évêque de Quimper prononça le 1er discours et non un sermon, à l’intérieur de St- Eloi, faisant un parallèle entre la Bible et la situation de l’ Eglise de 1903 en France. Le 2e discours de Mgr Turinaz, évêque de Nancy et de Toul, au titre évocateur : « N-D des Dunes, Reine de la Piété, du patriotisme et de la bravoure guerrière», fut aussi prononcé à l’intérieur de St- Eloi après le couronnement. Il fut aussi combatif que le premier, plus par les thèmes abordés que par les propos du prélat. Il n’y eut pas d’incidents graves, les contre-manifestations anticléricales se limitèrent à quelques quolibets, sifflets et les habituels « À bas la calotte. » La majorité de la population dunkerquoise (15) assista ravie à cette sensationnelle manifestation religieuse et profane.

De 1903 à 1945

Les guerres du XXème siècle régénèrèrent le culte marial. Le 6 septembre 1914, au début de la bataille de la Marne, les Dunkerquois qui ne pouvaient savoir son heureuse issue, allèrent à St-Eloi prier devant la statue de N-D des Dunes et le chanoine Pierre Brousse (1837-1916), curé de la paroisse depuis 1891, s’écria : "Ô N-D des Dunes nous promettons l’agrandissement et l’embellissement de la Petite Chapelle si Dunkerque est préservée de l’invasion allemande". En quelques jours 4000 engagements de dons furent réalisés ! (16). Pendant la guerre se développèrent des neuvaines de prières. Des pèlerinages d’action de grâces se manifestèrent également.

Pendant la 2ème Guerre Mondiale les Dunkerquois comme leurs concitoyens, prièrent davantage, comme ils l’avaient fait en 1870, 1914-18 et pendant les conflits des siècles précédents. Du 27 mai au 4 juin 1940 la statue de la Vierge demeura à la Chapelle qui ne fut atteinte que dans ses vitraux et dans l’une des sacristies restant ainsi presque intacte dans un quartier désert et en ruines. En mai 1944 le clergé projeta de faire circuler des répliques de la statue de N-D des Dunes dans les paroisses de Flandre où se trouvaient des réfugiés dunkerquois, Maurice Ringot (1880-1951) (17) représenta Notre-Dame des Dunes revêtue de sa parure de fête, debout sur une nef, encadrée par une miniature de la chapelle à la poupe, tandis qu’un ange à l’étoile servait de figure de proue. Une fois de plus la guerre développait le culte marial dans notre région et notamment sous la forme de la dévotion à N-D des Dunes. De septembre 1944 au 8 mai 1945 une poche de résistance allemande se referma sur Dunkerque et ses environs, ce qui n’empêcha pas la neuvaine d’avoir lieu à Rosendaël, à Saint-Martin. Le Doyen de St-Martin, Paul Marquis, se réfugia à Rosendaël, rue Marceau. Il mit ensuite la statuette dans une valise qu’il emporta à Bollezeele et à Cassel. Le 7 juin Notre-Dame des Dunes fut de retour à Dunkerque, on l’exposa sur l’autel de la chapelle des catéchismes à St-Martin. Le dimanche 2 septembre 1945, la statue séculaire de N-D des Dunes fut enfin ramenée en cortège dans son sanctuaire. On récupéra tant bien que mal des bateaux, des ex-voto, des tableaux pour redonner à la chapelle son visage d’antan. C’est grâce aux manifestations cultuelles rendues à Notre-Dame des Dunes que les Dunkerquois, dans leur cité en ruines retrouvaient une partie, et non des moindres, de leur passé ! (18)

De l'après guerre à 2003

En mai 1950 (19) la Petite Chapelle reprit son aspect d’avant-guerre. L’abbé Maurice Bouwyn, grâce à son baraquement-presbytère, construit à l’est du sanctuaire, put reprendre le culte quotidien et redonner à la chapelle son activité incessante d’autrefois. Le service religieux comptait 2 messes dominicales à 7h30 et 8h30 et en semaine, une messe quotidienne à 7h30. Les organisateurs des 1ères neuvaines d’après-guerre essayèrent de recréer le climat festif de celles d’avant 1940 : la vente de poisson sec, des pains d’épices durs comme les quarrewys (en réalité les carrés de Lille déformés en carrouis) et des gâteaux sucrés comme les bernardins. Peu à peu les étals des marchands disparurent. On peut regretter cet aspect profane, commercial certes mais qui apportait une note de gaieté, d’animation à ce quartier tranquille. Dans les nombreux et récurrents articles du Nouveau Nord Maritime qui annoncent et relatent les différentes fêtes mariales, on note la joie des Dunkerquois de voir renaître le culte de Notre-Dame des Dunes, la volonté des chapelains, des doyens des 3 paroisses de Dunkerque, des membres de la commission administrative du sanctuaire de redonner à ces cérémonies l’importance, la beauté et la ferveur d’avant-guerre. On perçoit dans les articles des années 1950 la nostalgie des processions d’avant-guerre et les références historiques sur l’origine du culte marial de Notre-Dame des Dunes reviennent sans cesse comme un leitmotiv dans un but d’enseigner aux nouvelles générations l’histoire et les manifestations du culte de Notre-Dame des Dunes.

Dès 1954, la Petite chapelle redevint un centre important et permanent de pèlerinage en Flandre Maritime avec des temps forts en août et en septembre. Lors des neuvaines des années 1950, l’affluence était considérable. On agrandit la chapelle en 1953 d’après les plans de l’architecte dunkerquois Jean Morel, qui préserva l’intimité et l’authenticité du sanctuaire. 2003 fut marquée par la célébration du sixième centenaire de la découverte de la statuette, organisée par la municipalité, le clergé et l’association des Amis de la Petite Chapelle. La Chandeleur, le 15 août, la neuvaine furent particulièrement fêtés dans une chapelle à l’environnement et aux murs restaurés. Une fontaine inaugurée le 2 février 2004 rappellera la source primitive et la vocation de Notre-Dame des Dunes : Stella Maris.

(1) LEMATTRE (Henri). BUF, T. I, p. 475.
(2) Wateblet. Paris, 1792.
(3) DERODE (Victor). Histoire religieuse de la Flandre Maritime et en particulier de la ville de Dunkerque,.Dunkerque, 1857.
(4) LEMAIRE (docteur Louis). L’infante Isabelle à Dunkerque, Bulletin de l’Union Faulconnier ,t. XXIII, pp. 111-208.
(5) FAULCONNIER (Pierre). Description historique de Dunkerque, Bruges, 1730, livre I, pp. 27-30.
(6) DASENBERGH (Amand). Notice de la Petite Chapelle, Journal La Dunkerquoise, 9 avril 1844, N° 3250.
(7) DE BERTRAND (Raymond). Notice historique de la chapelle Notre-Dame des Dunes à Dunkerque, Dunkerque, 1858, pp. 24-25.
(8) DE BERTRAND (Raymond). op. cit., pp. 45-47.
(9) Récit historique de la reconstruction de la Petite Chapelle de Notre-Dame des Dunes à Dunkerque en 1815, par Louis De Man, ancien conseiller pensionnaire de la ville, imprimé à Dunkerque, chez R.Lorenzo.
(10) VAN EECKE (Eugène). Notre-Dame desDunes, patronne de Dunkerque et de la Flandre Maritime, Paris, 1924, p. 123.
(11) DUNES (Jan des), article du Guetteur du pays dunkerquois, du dimanche 8 septembre 1935.
(12) Archives de la Petite Chapelle (Délibérations de la confrérie.)
(13) Archives Diocésaines de Lille : 4D94.
(14) ADN, 2 V 22, lettre du 20 avril 1903 et lettre du 30 avril 1903 du sous-préfet au préfet.
(15) Programme imprimé chez Paul Michel de Dunkerque.
(16) VAN EECKE (Eugène), op. cit., p.134.
(17)MORITZ-BART (Laurentine). Un grand sculpteur de notre Flandre Maritime : Maurice Ringot (1880-1951), Revue des Amis du Vieux Dunkerque, N° 13, p.70.
(18) PEULMEULE (Léon). Semaine religieuse de Lille, N° 33, 14 septembre 1947.
(19) Nouveau Nord Maritime, mai 1950.