par Jean-Marie Goris
Des centaines de statuettes de la Vierge
apposées dans les
niches de façades des maisons, à l’intérieur
des foyers, dans les nombreuses
chapelles des couvents et de l’église paroissiale, une
seule a traversé 6
siècles et est parvenue intacte jusqu’à nous.
Notre-Dame des Dunes aurait pu
disparaître de nombreuses fois, ne serait-ce qu’au cours
des sièges, des
guerres que dut affronter Dunkerque. Le fait qu’elle existe
encore et qu’un
culte lui soit rendu, n’est-ce pas un fait extraordinaire ?
Qui
se souvient de la statuette de la Vierge exposée autrefois dans
la rue de la
Vierge à Dunkerque ? (1) Qui se souvient de
Notre-Dame de Bon Port, sculptée vers 1610, un peu plus grande
que Notre-Dame
des Dunes, vénérée par l’infante Isabelle en
1625 à la chapelle des Minimes ?
Qui se souvient de Notre-Dame de Bon Secours découverte en 1642
en mer, par des
pêcheurs qui la portèrent chez les Capucins ;
c’était une statue de bois
polychrome presque de taille humaine ?
En
revanche on se souvient de la Vierge du Mynck sculptée en 1531,
ornant la
façade de l’ancien Mynck, fêtée avant la
guerre
en même temps que Notre-Dame de la Fontaine ; elle apporte
une preuve
supplémentaire de la dévotion mariale à Dunkerque.
Au XVIIIe
siècle, l’église Saint-Eloi offre un raccourci de
la piété populaire du temps.
En effet, en parcourant les différentes chapelles on
s’aperçoit que les
Dunkerquois honoraient Sainte-Gertrude, la Sainte Croix, Saint
Sébastien, la
Vierge qui, soit dit en passant, n’occupe pas la place
principale, peut-être
parce que le dogme de l’Assomption n’est pas encore
officialisé ? Dans
cette chapelle on peut admirer le magnifique tableau
d’André Seghers (Anvers 1589-1651)... (2) Suivent Sainte
Barbe,
Saint Roch, Saint Louis, le Saint Sacrement, Saint Pierre, Saint
Barthélemy,
Saint Georges, La Sainte Trinité, Saint Joseph, les saints
couronnés et Saint
Julien.
Revenons
à Notre-Dame des Dunes que les Dunkerquois prient et honorent
depuis 1403.
Du
culte de Notre-Dame des Dunes à l’origine nous ne savons
que peu de choses, si
ce n’est une espèce de dévotion instinctive qui
rassurait sans doute nos
ancêtres du XVe siècle. On peut imaginer
qu’un embryon de culte
marial se développa, hors des murs de la ville, pour la
majorité de la
population dunkerquoise. (3)
L’épisode des Iconoclastes
du XVIe siècle, s’il déconcerta au
début, ne fit par la suite que
développer ce culte. Deux textes l’un de 1659,
l’autre de 1673, de deux curés
de Bergues, Isaac Ketelaer et Jacques Gillebert, attestent
l’existence de la
Petite Chapelle Les historiens du XVIIe siècle rapportent que
l’octave de la Nativité, attire de temps immémorial
à Dunkerque, une affluence
considérable de monde. (4)
En revanche l’historien
Faulconnier ne mentionne ni la découverte de la source, ni celle
de la
statuette (5).
Je fais en 2003 la même
remarque qu’Amand Dasenbergh en 1844 (6)
qui fut journaliste,
historien, administrateur de la Petite Chapelle et qui joua, ainsi que
sa sœur,
un grand rôle dans la restauration du culte de Notre-Dame des
Dunes. Un
manuscrit de Faulconnier, trouvé dans les papiers de la famille
de Dasenbergh
et hélas disparu aujourd’hui, signale les faits de 1403.
Il est l’indice d’un
projet d’une seconde édition de l’histoire de
Dunkerque ou simplement de
l’élaboration d’un supplément à son
œuvre parue en 1730. Ce manuscrit semble
être le texte originel de la tradition, dans l’état
actuel de nos
connaissances. Les certitudes documentaires du XVIIIe
siècle
fournissent des renseignements précis sur le culte marial et son
essor à la
Petite Chapelle. (7)
La levée du siège de 1793 fut imputée, par les
croyants, à l’intercession de la
Vierge de la Petite Chapelle qui devient, pour la 1ère fois
semble-t-il,
d’une façon non officielle qui échappe au
clergé, patronne spirituelle et
protectrice de la ville. (8)
De 1815 à 1903.
La
reconstruction de la chapelle en 1815 (9)
(servant de poudrière,
elle avait explosé en 1794) entraîna un renouveau de
dévotion mariale. Les
habitants du quartier, de la ville fréquentèrent
assidûment le sanctuaire ainsi
que les gens de mer et leurs familles, en particulier les
pêcheurs d'Islande. (10)
Pendant la neuvaine on
venait y prier toute la journée jusqu’au soir tard (22
heures) et en sortant,
on achetait aux environs de la chapelle un morceau de poisson sec qui
valait de
5 à 12 sous suivant la qualité. (11)
L’arrivée
des pères Rédemptoristes en 1854, la nomination
d’un chapelain en 1865 et la
guerre de 1870 contribuèrent au nouvel essor du culte de
Notre-Dame des Dunes.
Après la hausse de la fréquentation de la chapelle due
à la guerre
franco-prussienne, on assista à une période de baisse de
la pratique religieuse
telle, qu’en 1883 la situation s’avéra alarmante au
point de ne pouvoir payer
le chapelain et les employés et faire face aux frais d’un
culte minimum. (12)
De septembre 1882
à décembre
1883 des laïcs
attachés à la Petite Chapelle obtinrent du doyen de
Saint-Eloi la possibilité
de créer un comité qui établit un programme en 12
points pour relever le culte
marial à la Petite Chapelle. Le 31 décembre 1886, la
confrérie comptait 4135
membres ! En 1887, il y eut à la Petite Chapelle 64
pèlerinages, 40.000
cierges allumés devant la Vierge, plus de 100 ex-voto offerts et
2.058 recommandations
(intentions) de prières. Le 6 juillet 1885 eut lieu à la
Petite Chapelle, un
pèlerinage régional qui rassembla environ 50.000
congressistes et plusieurs
évêques. Une procession de 80 groupes divisés en 7
secteurs se forma sous les
roosenhoets qui se balançaient et dont les lamelles de verre
cliquetaient au
vent. Une telle fête mariale accrut la renommée de
Notre-Dame des Dunes et
préfigura le couronnement de 1903. (13)
Ces
efforts d’organisation, de démonstrations, de processions
pour développer le
culte marial aboutirent à une manifestation triomphale
d’autant plus
spectaculaire qu’elle eut lieu en 1903 (date oblige), en pleine
période
anti-cléricale puisqu’en 1905
le
gouvernement français prononça la séparation des
églises et de l’Etat suivie de
son corollaire les inventaires des lieux de culte. Le couronnement de
la Vierge
en 1903 représentait pour le clergé et les catholiques
dunkerquois
l’aboutissement logique d’un culte séculaire et quoi
de plus naturel pour eux
de profiter du 5e centenaire de la découverte de la statuette
pour
la couronner devant les Dunkerquois. Notre-Dame de la Treille en 1874,
N-D des
Miracles à St- Omer en 1875, Notre-Dame de la Mer à
Boulogne en 1885 et
Notre-Dame de Grâce à Cambrai en 1894 avaient
été couronnées, alors
pourquoi-pas Notre-Dame des Dunes pensèrent et
espérèrent les administrateurs.
Le climat politique général qui précéda le
couronnement de 1903 était
particulièrement lourd. Chaque camp trouvait l’autre
provocateur. Les milieux
laïcs dunkerquois pressèrent Emile Combes, ministre de
l’Intérieur et des
Cultes (c’est encore ainsi en 2003) d’empêcher la
cérémonie et d’éviter
d’éventuels affrontements. (14) Emile Combes interdit
à
tous les évêques sauf à celui de
Cambrai de quitter leurs diocèses, 4 seulement lui
obéirent et 13 évêques
assistèrent au couronnement.
Pour éviter d’éventuelles oppositions dans la foule
des spectateurs de la place
Jean Bart, Mgr Dubillard évêque de Quimper prononça
le 1er discours
et non un sermon, à l’intérieur de St- Eloi,
faisant un parallèle entre la
Bible et la situation de l’ Eglise de 1903 en France. Le 2e
discours de Mgr Turinaz,
évêque de
Nancy et de Toul, au titre évocateur : « N-D des
Dunes, Reine de la
Piété, du patriotisme et de la bravoure
guerrière», fut aussi prononcé à
l’intérieur de St- Eloi après le couronnement. Il
fut aussi combatif que le
premier, plus par les thèmes abordés que par les propos
du prélat. Il n’y eut
pas d’incidents graves, les contre-manifestations
anticléricales se limitèrent
à quelques quolibets, sifflets et les habituels
« À bas la calotte. »
La majorité de la population dunkerquoise (15) assista
ravie à cette
sensationnelle manifestation religieuse et profane.
De 1903
à 1945
Les
guerres du XXème siècle
régénèrèrent le culte marial. Le 6
septembre
1914, au début de la bataille de la Marne, les Dunkerquois qui
ne pouvaient
savoir son heureuse issue, allèrent à St-Eloi prier
devant la statue de N-D des
Dunes et le chanoine Pierre Brousse (1837-1916), curé de la
paroisse depuis
1891, s’écria : "Ô N-D des Dunes nous
promettons l’agrandissement et
l’embellissement de la Petite Chapelle si Dunkerque est
préservée de l’invasion
allemande". En quelques jours 4000 engagements de dons furent
réalisés ! (16).
Pendant la guerre se développèrent des neuvaines de
prières. Des pèlerinages
d’action de grâces se manifestèrent également.
Pendant
la 2ème Guerre Mondiale les Dunkerquois comme leurs
concitoyens,
prièrent davantage, comme ils l’avaient fait en 1870,
1914-18 et pendant les
conflits des siècles précédents. Du 27 mai au 4
juin 1940 la statue de la
Vierge demeura à la Chapelle qui ne fut atteinte que dans ses
vitraux et dans
l’une des sacristies restant ainsi presque intacte dans un
quartier désert et
en ruines. En mai 1944 le clergé projeta de faire circuler des
répliques de la
statue de N-D des Dunes dans les paroisses de Flandre où se
trouvaient des
réfugiés dunkerquois, Maurice Ringot (1880-1951) (17)
représenta Notre-Dame des
Dunes revêtue de sa parure de fête, debout sur une nef,
encadrée par une
miniature de la chapelle à la poupe, tandis qu’un ange
à l’étoile servait de
figure de proue. Une fois de plus la guerre développait le culte
marial dans
notre région et notamment sous la forme de la dévotion
à N-D des Dunes. De
septembre 1944 au 8 mai 1945 une poche de résistance allemande
se referma sur
Dunkerque et ses environs, ce qui n’empêcha pas la neuvaine
d’avoir lieu à
Rosendaël, à Saint-Martin. Le Doyen de St-Martin, Paul
Marquis, se réfugia à
Rosendaël, rue Marceau. Il mit ensuite la statuette dans une
valise qu’il
emporta à Bollezeele et à Cassel. Le 7 juin Notre-Dame
des Dunes fut de retour
à Dunkerque, on l’exposa sur l’autel de la chapelle
des catéchismes à
St-Martin. Le dimanche 2 septembre 1945, la statue séculaire de
N-D des Dunes
fut enfin ramenée en cortège dans son sanctuaire. On
récupéra tant bien que mal
des bateaux, des ex-voto, des tableaux pour redonner à la
chapelle son visage
d’antan. C’est grâce aux manifestations cultuelles
rendues à Notre-Dame des
Dunes que les Dunkerquois, dans leur cité en ruines retrouvaient
une partie, et
non des moindres, de leur passé ! (18)
De
l'après guerre à 2003
En
mai 1950 (19)
la Petite Chapelle reprit son aspect d’avant-guerre.
L’abbé Maurice Bouwyn,
grâce à son baraquement-presbytère, construit
à l’est du sanctuaire, put
reprendre le culte quotidien et redonner à la chapelle son
activité incessante
d’autrefois. Le service religieux comptait 2 messes dominicales
à 7h30 et 8h30
et en semaine, une messe quotidienne à 7h30. Les organisateurs
des 1ères
neuvaines d’après-guerre essayèrent de
recréer le climat festif de celles
d’avant 1940 : la vente de poisson sec, des pains
d’épices durs comme les
quarrewys (en réalité les carrés de Lille
déformés en carrouis) et des gâteaux
sucrés comme les bernardins. Peu à peu les étals
des marchands disparurent. On
peut regretter cet aspect profane, commercial certes mais qui apportait
une
note de gaieté, d’animation à ce quartier
tranquille. Dans les nombreux et
récurrents articles du Nouveau Nord
Maritime qui annoncent et relatent les différentes
fêtes mariales, on note
la joie des Dunkerquois de voir renaître le culte de Notre-Dame
des Dunes, la
volonté des chapelains, des doyens des 3 paroisses de Dunkerque,
des membres de
la commission administrative du sanctuaire de redonner à ces
cérémonies
l’importance, la beauté et la ferveur
d’avant-guerre. On perçoit dans les
articles des années 1950 la nostalgie des processions
d’avant-guerre et les
références historiques sur l’origine du culte
marial de Notre-Dame des Dunes
reviennent sans cesse comme un leitmotiv dans un but d’enseigner
aux nouvelles
générations l’histoire et les manifestations du
culte de Notre-Dame des Dunes.
Dès
1954, la Petite chapelle redevint un centre important et permanent de
pèlerinage en Flandre Maritime avec des temps forts en
août et en septembre.
Lors des neuvaines des années 1950, l’affluence
était considérable. On agrandit
la chapelle en 1953 d’après les plans de
l’architecte dunkerquois Jean Morel,
qui préserva l’intimité et
l’authenticité du sanctuaire. 2003 fut marquée par
la célébration du sixième centenaire de la
découverte de la statuette,
organisée par la municipalité, le clergé et
l’association des Amis de la Petite Chapelle. La
Chandeleur, le 15 août, la neuvaine furent
particulièrement fêtés dans une
chapelle à l’environnement et aux murs restaurés.
Une fontaine inaugurée le 2
février 2004 rappellera la source primitive et la vocation de
Notre-Dame des
Dunes : Stella Maris.
(1) LEMATTRE
(Henri). BUF, T. I,
p. 475.
(2) Wateblet.
Paris, 1792.
(3) DERODE (Victor). Histoire
religieuse de la Flandre
Maritime
et en particulier de la ville de Dunkerque,.Dunkerque, 1857.
(4) LEMAIRE (docteur
Louis). L’infante
Isabelle à
Dunkerque, Bulletin de l’Union Faulconnier ,t.
XXIII, pp. 111-208.
(5) FAULCONNIER (Pierre). Description
historique de Dunkerque,
Bruges,
1730, livre I, pp. 27-30.
(6) DASENBERGH (Amand). Notice
de la Petite Chapelle,
Journal La Dunkerquoise, 9 avril 1844, N° 3250.
(7) DE BERTRAND (Raymond). Notice
historique de la chapelle
Notre-Dame
des Dunes à Dunkerque, Dunkerque, 1858, pp. 24-25.
(8)
DE BERTRAND
(Raymond). op. cit., pp.
45-47.
(9) Récit
historique de
la reconstruction de la Petite
Chapelle de
Notre-Dame des Dunes à Dunkerque en 1815, par Louis
De Man, ancien conseiller pensionnaire de la ville, imprimé
à Dunkerque, chez R.Lorenzo.
(10) VAN EECKE
(Eugène). Notre-Dame
desDunes, patronne
de Dunkerque
et de la Flandre Maritime, Paris, 1924, p. 123.
(11) DUNES (Jan des),
article
du Guetteur du pays dunkerquois, du
dimanche 8 septembre 1935.
(12) Archives de la Petite
Chapelle (Délibérations de la confrérie.)
(13) Archives
Diocésaines de
Lille : 4D94.
(14) ADN, 2 V 22, lettre
du 20
avril 1903 et lettre du 30 avril 1903 du sous-préfet au
préfet.
(15) Programme
imprimé chez
Paul Michel de Dunkerque.
(16) VAN EECKE
(Eugène), op. cit.,
p.134.
(17)MORITZ-BART
(Laurentine).
Un grand sculpteur de notre Flandre Maritime : Maurice Ringot
(1880-1951),
Revue des Amis du Vieux Dunkerque, N°
13, p.70.
(18) PEULMEULE
(Léon). Semaine
religieuse de Lille,
N° 33, 14
septembre 1947.
(19) Nouveau
Nord Maritime, mai 1950.