COMMUNICATION DU 28 OCTOBRE 2002
 
Une chronique bailleuloise du XVIIe siècle

par Eric Vaneufville

 

Ce texte en flamand, encore jamais traduit, relate les différents événements survenus à Bailleul de 1647 à 1673. Les précisions qu’il donne, les détails, la chronologie nous invitent à le croire authentique. Il raconte l’arrivée des Français sous un jour beaucoup plus favorable qu’un autre texte contemporain écrit par le curé de Bailleul, Blomme. L’auteur est inconnu ; on a attribué ce texte au curé Charles Blomme, mais celui-ci se montre très anti-français et de plus il décède le 11 septembre 1671. L’auteur est un homme instruit, au fait des événements internationaux relatifs à la noblesse et au clergé ; il connaît bien le peuple flamand et la ville de Bailleul ; le ton est assez neutre, voire positif : il devait appartenir à une catégorie de population favorisée par Louis XIV. Ce doit être un prêtre ou un Jésuite ou, mieux, un Capucin car ceux-ci sont souvent cités, il donne de nombreuses précisions sur les pestes et maladies et il existe un couvent de Capucins à Bailleul.

On peut retenir trois grands thèmes développés dans cette chronique : la guerre, les malheurs du temps et le portrait de Louis XIV vu par les Bailleulois. 

La chronique insiste sur la peur causée par la guerre. Ainsi, elle relate que l’annonce de l’arrivée des troupes françaises amène les habitants à se réfugier à Ypres ou dans le couvent des Capucins, que les gens quittent, en 1672, la Flandre par crainte de l’invasion, que les opérations militaires nuisent au commerce en rendant les routes peu sures et qu’il en résulte de nombreux dégâts comme l’incendie de Bailleul le 8 août 1653. Elle déplore le sans-gêne de la soldatesque logée chez les bourgeois et les ravages causés par les soldats habsbourgeois, italiens, allemands ou irlandais. Elle décrit l’attitude des Flamands envers les troupes françaises comme en juin 1653 quand les milices bourgeoises repoussent une attaque française ou comme en 1653 après l’incendie, l’exécution d’un Français.

Les malheurs du temps occupent une large place dans cette chronique : la peste qui sévit en 1647, 1658, 1670, 1671 et fait de nombreuses victimes ; la crise alimentaire ; les rigueurs du climat avec des hivers rudes (en 1670, la Lys gèle en 24h, l’Escaut en 4 jours !), des tempêtes (le 10 mai 1668, tempête de neige et de grêle), des orages, des inondations (en 1653, on déplore 3 inondations pendant un seul été) ou la sécheresse qui pénalise les brasseurs et les paysans en 1654. La chronique déplore aussi les lenteurs de la Justice (les juristes, d’ailleurs, peuvent trouver beaucoup de renseignements dans ce texte, qui relate de nombreux procès).

Le roi de France possède Dunkerque et Lille mais pas le « cœur de Flandre » ; la conférence pour l’application du traité d’Aix-la-Chapelle traîne en longueur et débouche sur une nouvelle guerre. Louis XIV essaie alors de se concilier les bonnes grâces de Flamands en entreprenant un voyage chez eux, en mai 1670 et en mai 1671.  Il s’y montre bon catholique, ami des Jésuites et distribue forces aumônes.
 
Discussion
 
Pour Philippe Marchand, ce texte évoque « La Kermesse héroïque » et les travaux d’Alain Lottin. On ne note pas franchement d’hostilité envers les Français et la chronique reprend les thèmes habituels à ce genre d’exercice. 

Alain Lottin fait remarquer que les troupes irlandaises étaient stationnées à Lille où elles se sont montrées abominables. Il semble qu’il y ait une sorte de matrice pour les chroniques, par exemple les meurtres des frères Dewitte sont systématiquement rapportés ; il y a une espèce de Vulgate, les chroniqueurs se contentant d’apporter quelques touches personnelles. Louis XIV passe par Bailleul, en 1670, en terre espagnole. Alain Lottin rappelle qu’en temps de paix, c’est assez classique qu’un souverain traverse avec un sauf-conduit, un pays étranger. D’ailleurs le roi prend son repas dans sa voiture, cette voiture bénéficiant d’une sorte d’exterritorialité. Le roi se rend, enfin ,en 1671 à Dunkerque. C’est que le souverain garde un mauvais souvenir de cette ville où il a failli mourir. Alain Lottin rappelle que la région est malsaine à cause des marais et que Louis XIV ne s’y rend que quand les travaux d’assainissement ont commencé. Il doute que l’auteur de la chronique soit un Capucin car les Capucins sont extrêmement engagés contre le roi de France. A Arras et à Lille, ce sont eux qui ont soulevé le peuple contre Louis XIV. Eric Vaneufville fait remarquer qu’il y a quand même beaucoup de détails relatifs aux Capucins et à leur couvent. Alain Lottin convient qu’il s’agit peut-être d’un proche de ceux-ci mais maintient qu’ils sont des supporteurs de l’Espagne.