COMMUNICATION D’OCTOBRE 1997

de M. Philippe MARCHAND
 
« Une dynastie d’imprimeurs-libraires scolaires lillois : les ROBBE, 1865-1934 »

  
Poursuivant ses recherches sur l’édition scolaire dans le Nord (cf. communication du 27 mars 1995 sur « Les manuels d’histoire et de géographie locales »), M. Marchand s’attache cette fois à suivre l’évolution d’une maison célèbre, la maison Camille Robbe, spécialisée dans l’édition et le commerce des classiques et à dévoiler les rouages internes de cette société familiale.
 
1) Le fondateur, 1869-1897
 
Le fondateur, Camille-Emile ROBBE (1837-1897) est issu d’une famille de tisserands belges installée à Roubaix. Il est apprenti puis ouvrier -typographe d’abord dans sa ville natale puis à Lille. Dès 1860, il obtient un brevet de libraire et ouvre une librairie à Wazemmes, commune récemment rattachée à Lille (depuis 1858). Camille Robbe ne quittera plus ce quartier, densément peuplé, plus de 20.000 âmes, qui lui assure une clientèle importante, et où il n’a qu’un seul concurrent. En 1865, il épouse Léonie Descheemaeker, qui lui apporte une dot de 5.000 F. Elle mettra au monde 7 enfants et secondera son époux en tenant la librairie de l’actuelle rue Gambetta, tandis que C. Robbe s’occupe de l’imprimerie ouverte grâce au brevet d’imprimeur-typographe péniblement obtenu le 20 novembre 1869 après deux années de démarche.
 
Camille se fait rapidement connaître, notamment en imprimant à partir de 1873 le Bulletin de l’Enseignement primaire du Nord et le Bulletin de l’Association des anciens élèves de l’Ecole Normale de Douai. Il devient en peu de temps l’imprimeur officiel des services académiques du département du Nord et se lance dans l’édition d’ouvrages scolaires. Vers 1880 il passe du stade artisanal à la production de masse de livres scolaires classiques. 

Quelques années suffisent pour bâtir un copieux catalogue d’ouvrages classiques destinés à l’école primaire (une vingtaine au total) ; la plupart feront l’objet de rééditions nombreuses. Les auteurs sont généralement des instituteurs lillois. La diffusion est régionale, ainsi qu’en témoignent les commandes des municipalités. Parmi les nombreux titres publiés, le cours V.S. Lucienne, publié à partir de 1891, sera le fleuron de la maison Robbe. C’est un coup de génie : Robbe propose à la fois un manuel pour l’élève et un livre didactique destiné au maître donnant l’organisation des cours et les exercices à faire.

Outre les manuels, le secteur scolaire comprend également l’édition de matériel scolaire (cartes murales, tableaux d’arithmétique, registres d’appel, carnets scolaires). En dehors du scolaire, C. Robbe développe un important catalogue de publications administratives à destination des mairies.
 
2) Les fils Robbe et associés, 1897-1914
 
Camille Robbe décède en 1897 à l’âge de 60 ans. Son inventaire après décès (produit par M. Marchand) énumère 109.000 volumes en stock. Sa veuve reprend le flambeau avec son fils aîné Gaston-Emile auquel viennent se joindre successivement ses deux soeurs puis deux de ses frères Jules-Gaston et Fernand-Ernest.

En 1908, après le décès de Léonie Descheemaker, la maison Robbe est prise en mains par les trois garçons auxquels se joint le fils cadet, Maurice. Ce dernier finit par prendre seul, à partir de 1910, la direction de la maison paternelle.

Maurice Robbe s’associe à deux instituteurs, Victor Seingier et Olga Marquant ; ils fondent en 1910 une société en nom collectif intitulée « Imprimerie-Libraire Camille Robbe, éditeur » où l’apport des 2 associés est non négligeable (respectivement 35.000 et 10.000 F.). Victor se charge de la comptabilité, Olga des relations avec la clientèle ; malgré le départ de Seingier en 1912, c’est une période d’activité intense. La maison fait de la publicité dans le Bulletin du syndicat national des libraires ; elle a un dépositaire à Paris ; elle continue la réédition des manuels scolaires du père Robbe tout en proposant de nouveaux titres ; le catalogue se diversifie : manuels de musique, dessin, sciences s’ajoutent aux ouvrages classiques de lecture ou d’arithmétique.

Les Robbe et associés soutiennent l’effort de développement de l’enseignement de l’histoire et de la géographie locale à l’école primaire en publiant des ouvrages régionaux dont le plus célèbre est Notre pays à travers les âges... d’Alexandre de Saint-Léger. Autre nouveauté : la publication de cahiers de devoirs de vacances, qui deviendront une spécialité de la maison, et de journaux destinés au public scolaire (Mes vacances, Mon Jeudi). Les Robbe s’attaquent aussi au marché universitaire lillois (thèses de doctorat ès sciences économiques de la Faculté de Droit de Lille, bulletins et revues de la Faculté de Médecine). Du point de vue des publications administratives, rares sont les communes du Nord et du Pas-de-Calais qui ne sont pas en relation, dans les années 1910, avec la maison Robbe.
 
3) Les successeurs : Marquant et Tassard
 
La guerre 14-18 interrompt brutalement l’activité de la maison Robbe. L’imprimerie et la librairie sont complètement détruites dans le bombardement d’octobre 1914 ; Olgar Marquant est prisonnier de guerre ; Maurice Robbe est tué au front le 26 août 1916. Sa veuve vend ses parts dans la société en 1919 à Olga Marquant qui reconstitue l’entreprise sous la raison sociale : « Imprimerie-Libraire Camille Robbe, éditeur, O. Marquant successeur ». O. Marquant s’attaque à la clientèle de l’enseignement primaire supérieur. La réussite est à nouveau au rendez-vous. O. Marquant devient trésorier du syndicat des libraires du Nord.

Sa mort en 1927 marque la fin de la maison Robbe. L’affaire est démembrée : la librairie est rachetée par M. Tassard, l’imprimerie devient la Société d’Edition du Nord. Celle-ci cesse ses activités en 1934 ; la maison Tassard a fermé ses portes dans les années 1980, comme beaucoup d’autres librairies lilloises. 

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A l’appui de cet exposé fouillé qui intéressa vivement l’auditoire, M. Marchand a montré plusieurs pièces justificatives : contrat de mariage, inventaire après décès, catalogue des ouvrages. L’auteur conclut en indiquant que cette étude est le point de départ d’une enquête sur les imprimeurs-libraires de la région. 
M. le Dr. Gérard s’intéressa à l’existence de bilans financiers permettant de dégager une répartition entre l’imprimerie, la librairie et l’édition ; de tels documents ont malheureusement péri en 1914. Sur le contexte de la concurrence éditoriale, soulevé par M. le Dr. Gérard, M. Marchand rappela l’existence et la confrontation des imprimeurs de la « laïque » et de ceux de « la Catho » mais insista sur le fait que son étude porte davantage sur les options prises par les Robbe et leurs influence dans le monde de l’éducation. Enfin sur les origines familiales de Camille Robbe, un échange de vue très intéressant eut lieu entre Melle Lesage, MM. Ameye, Milot, Schaeffer, Grelle.