sous
la
présidence de M. Philippe MARCHAND
Présents :
Melle
Ch. Lesage, M. M. Vangheluwe, Mme Th. Lecroart, M. Ch. Delqueux, M. F.
Boniface, M. G. Janssen, M. M. Delecaut, M. L. Deleplanque, Mme
Marécaille-Stiévenard, Mme Maÿlis Jeanson, M. H.
Platelle, M. B. Schaeffer, M.
B. Lefebvre, M. R. Duée, M. E. Desplats, M.M. Tomasek, M. A.
Plateaux, Mme Y.
Hennel, M. P. Leman, M. G. Sivery, M. R. Berger, Melle M. Mestayer, M.
B. Delmaire,
M. A. Gérard, Mlle R. Cleyet-Michaud.
Excusés :
Mme.
C. Wallart, Mme A. Cuvelier, M. S. Calonne, M. F. Lentacker, M. R.
Galamé, M.
P. Oddone, M. J.-M. Goris, M Ch. Pfister, Mme N. Malle-Grain, M. J.
Milot, M.
Lekieffre, M. D. Terrier, Mlle M. Aubry, Mme N. Malle-Grain.
L’énigme
de la
charte d’Anor (1196 ?)
par
Michel Defossez
Éditée
par Edouard Bercet en 1902, la charte-loi d’Anor est
censée émaner de Nicolas
d’Avesnes, de Mathilde son épouse et de Jacques son fils.
Mais, comme elle
porte la date de 1196, époque où Nicolas et Jacques
étaient décédés, cet acte
est sujet à caution.
En
effet, il ne figure pas dans le cartulaire d’Avesnes. Il
n’en est pas davantage
fait mention dans l’accord de novembre 1330 définissant
les limites de
l’autonomie de la terre d’Avesnes au sein du comté
de Hainaut. Il y était
notamment stipulé que les villes et villages qui pouvaient se
prévaloir d’une
charte - et ils étaient expressément cités -
conservaient leurs franchises à
l’exception du ressort et de la souveraineté,
désormais attribués à la cour de
Mons. En matière d’homicide ou pour les jugements en
appel, étaient ainsi
annulées les dispositions qui, dans ces chartes, impliquaient
l’application de
la coutume du Vermandois avec une juridiction supérieure se
trouvant par
conséquent à Laon.
Lorsqu’il
transcrivit l’acte en 1902, Bercet prit soin de préciser
qu’il en avait trouvé
la copie aux Archives nationales. Il s’agissait donc, à
ses yeux, de la
traduction en langue romane d’un texte original
nécessairement rédigé en latin.
Elle figure dans l’ « Inventaire des archives de
la pairie
d’Avesnes », fort volume de 882 pages commencé
en 1742 et clos après
vérification le 26 août 1744.
Nous
sommes donc en présence d’un acte matériellement
faux décrivant une situation
tenue pour réelle. Une analyse approfondie de l’histoire
d’Anor permet d’en
expliquer la cause.
Dans
le cartulaire de la terre d’Avesnes, Anor n’apparaît
que sur un acte de 1189
par lequel Jacques d’Avesnes conclut un accord avec
l’abbaye de Liessies sur
l’usage de divers bois dont celui de Fourmies. Par la suite, et
durant tout le
Moyen Age, le nom du village n’est jamais mentionné dans
les comptes de la
terre d’Avesnes.
Anor
fut en effet concédé en fief à Jacques de
Grandpré lors de son mariage avec
l’une des filles de Jacques d’Avesnes et cette
inféodation ne prit fin qu’au
cours de la seconde moitié du XVe siècle. Dans quelles
circonstances ? Aucun document ne nous éclaire sur ce
point. Mais alors
qu’en 1452, Anor relevait encore de la
prévôté de Maubeuge, il était repris en
1469 dans la terre d’Avesnes où dénombrements et
recouvrements d’impôts étaient
jalousement soustraits à l’ingérence d’un
officier comtal tel que le prévôt.
Il
en alla de même pour Fourmies et Wignehies, également
inclus dans l’inféodation
aux Grandpré. Le châtelain d’Anor percevait pour
cette raison les droits
seigneuriaux à Fourmies.
C’est
vraisemblablement lors du retour d’Anor dans la terre
d’Avesnes qu’apparut la
nécessité de créer un faux, susceptible de
n’assujettir ses habitants qu’aux
droits de bourgeoisie acquittés dans les villages dotés
d’une charte, ceux de
Fourmies et de Wignehies restant soumis à la taille,
communément perçue
ailleurs. Comme la chronologie de l’illustre maison
d’Avesnes était, cette fin
du XVe siècle, quelque peu oubliée, une fâcheuse
erreur de datation
ne laisse subsister aucun doute sur la supercherie.
Encore
convient-il de comprendre pourquoi les gens d’Anor ne devaient
que des droits
de bourgeoisie. Or, justement, sans que pour autant aucune charte
propre ne lui
eût été octroyée, Ohain
bénéficiait d’un système fiscal semblable
parce que
primitivement le village constituait une dépendance de
Trélon. De là, il est
aisé de penser que, comme Ohain, Anor était aussi
à l’origine une dépendance de
Trélon et, de ce fait, implicitement inclus dans le champ
d’application de la
charte accordée par Jacques d’Avesnes aux bourgeois de
cette ville. La fausse
charte d’Anor ne tendrait qu’à maladroitement
rappeler des privilèges que
l’inféodation aux Grandpré avait occultés.
On
peut légitimement supposer qu’à l’emplacement
de ces trois bourgs, il existait
une villa carolingienne partagée ensuite avec maintien des
droits indivis sur
les accessoires du mansus indominicatus initial,
devenu alleu par suite de l’évolution du système
féodal. Ainsi à Trélon, Anor
et Ohain, le terrage était commun, le rapport était
partagé par tiers entre
l’abbaye de Liessies, le chapitre de Sainte Aldegonde et le
seigneur d’Avesnes.
On
trouve même dans ces trois localités des bois indivis,
comme l’atteste l’acte
de 1112 constituant l’abornement de Liessies. En 1103, le
monastère avait
acquis de l’abbaye Saint Rémi de Reims,
l’église de Trélon et un alleu qui en
dépendait. L’acquisition de cet alleu entraînait
subséquemment la possession
d’une partie de la forêt de la Fagne en indivision avec le
chapitre de
Maubeuge. Il convient toutefois de noter en ce domaine la
présence inattendue
d’une propriété maroillaise, le Bois Saint Hubert
(corruption de Saint Humbert)
situé au lieudit Trieux de Melsart à Ohain que les moines
cédèrent à l’abbaye
de Clairfontaine. Qui leur avait donné ce bien sinon une
personne privée,
propriétaire laïque d’une partie des
forêts ?
En
revanche, selon toute apparence, les terres cultivées furent
divisées. Elles
provenaient de défrichements, tels que celui dû au
chapitre de Sainte Aldegonde
à Anor et peut-être même du démembrement de
l’alleu initial qui aurait permis
au seigneur d’Avesnes de construire le château de
Trélon vers 1145, celui d’Anor
résultant de la création du village en 1164.
L’implantation de la maison
d’Avesnes dans ce secteur implique plutôt une seigneurie
foncière que la simple
rémunération de l’avouerie : elle y
possédait des biens, une part de
terrage et l’actuelle forêt de Trélon qui, à
ce qu’il semble, n’était pas
indivise.
Sur
le plan religieux, l’unité primitive des paroisses est
davantage affirmée.
Celle d’Ohain n’apparaîtra d’ailleurs de
manière indépendante qu’au XVIIe siècle.
De
création ancienne, l’église de Trélon est
dédiée à saint Léger, supplicié en
678 dans des conditions atroces qui l’assimilèrent
à un martyr, malgré
l’origine politique du meurtre, ordonné par Ebroïn.
Son culte fut développé au
VIIIe siècle par les Pippinides, ennemis jurés du maire
du palais de
Neustrie.
Placée
sous le patronage de saint Nicolas, l’église d’Anor,
au contraire venait d’être
édifiée par le chapitre de sainte Aldegonde qui
espérait en avoir la collation
lorsqu’en 1164 l’évêque Nicolas donna
l’autel à l’abbaye de Liessies en vertu
des droits paroissiaux que celle-ci avait acquis avec
l’église de Trélon en
1103.
Les
chanoinesses ne se tinrent pas pour battues. Elles en appelèrent
au pape en
exhibant une nouvelle version du testament de sainte Aldegonde qui,
pour les
besoins de la cause, citait expressément le village et
l’église de Trélon.
Impressionné, Alexandre III leur donna raison (1170). Sept ans
plus tard, le
souverain pontife n’en confirma pas moins à l’abbaye
de Liessies la possession
de l’autel d’Anor, mentionné après celui de
Trélon. Cet acte est fort
intéressant, car il indique le nom des personnes – Rabo ou
Rodobo et son épouse
Héluidis - qui, au IXe ou Xe siècle avaient fait don de
l’église de Trélon à l’abbaye Saint
Rémi de Reims.
Décidément,
très sollicité, le pape Alexandre III confirma à
nouveau, en 1180, les biens de
Liessies. Il est ici seulement fait mention de l’église de
Trélon avec ses
dépendances – autrement dit, à
l’évidence, Ohain et Anor- mais le don de Rabo
et Heluidis est derechef rappelé.
Enfin,
la confirmation des propriétés de Liessies par le pape
Lucius III en 1184
reprend l’église d’Anor, puis celle de
Trélon. Anor était donc depuis peu
devenue une paroisse autonome, ce qu’atteste d’ailleurs la
liste des paroisses
de 1186 citée par Jacques de Guyse.
Les
chanoinesses avaient perdu. Du moins, était réglé
le conflit aigu qui les
opposait à l’évêque de Cambrai. Il voulait
les réformer pour en faire des
bénédictines. Alexandre III les autorisa à rester
séculières.
Remontons
quelque temps pour signaler que Saint Léger de Trélon
n’est pas une de ces
églises primitives créées au VIIe siècle
dans le diocèse de Cambrai,
avant même les grandes fondations monastiques. À
l’époque mérovingienne,
s’étendait, entre la forêt de la Fagne et la
forêt de Thiérache, une zone
découverte, orientée est-ouest, qu’empruntait une
antique voie commerciale
reliant la région de Saint-Quentin à la Meuse. Dans ce
secteur d’occupation
très ancienne, l’église primitive,
dédiée à saint Hilaire, se trouvait à
Wallers et le cimetière au hameau de Couplevoie.
La
forêt de Thiérache fut partiellement
défrichée, du Nord vers le Sud, d’abord à
Ohain et Melsart, puis à Anor. Lorsqu’il concéda en
fief ce nouveau terroir à
la puissante famille champenoise des Grandpré, Jacques
d’Avesnes ne pouvait
qu’accroître son influence en élargissant le cercle
des seigneurs rattachés à
sa maison par des liens vassaliques sans pour autant s’appauvrir.
La
fausse charte d’Anor constitue, somme toute, un excellent moyen
d’aborder cette
seconde moitié du XIIe siècle qui, en dépit des
vicissitudes
politiques du temps, fut une époque de forte croissance au cours
de laquelle
l’Avesnois prit sa physionomie définitive.