Séance du lundi 23 novembre 2004
à la Préfecture du Nord

sous la présidence de M. Philippe MARCHAND

 
Présents :     Melle Ch. Lesage, M. M. Vangheluwe, Mme Th. Lecroart, M. Ch. Delqueux, M. F. Boniface, M. G. Janssen, M. M. Delecaut, M. L. Deleplanque, Mme Marécaille-Stiévenard, Mme Maÿlis Jeanson, M. H. Platelle, M. B. Schaeffer, M. B. Lefebvre, M. R. Duée, M. E. Desplats, M.M. Tomasek, M. A. Plateaux, Mme Y. Hennel, M. P. Leman, M. G. Sivery, M. R. Berger, Melle M. Mestayer, M. B. Delmaire, M. A. Gérard, Mlle R. Cleyet-Michaud.

Excusés :  
      Mme. C. Wallart, Mme A. Cuvelier, M. S. Calonne, M. F. Lentacker, M. R. Galamé, M. P. Oddone, M. J.-M. Goris, M Ch. Pfister, Mme N. Malle-Grain, M. J. Milot, M. Lekieffre, M. D. Terrier, Mlle M. Aubry, Mme N. Malle-Grain.

 
COMMUNICATION

L’énigme de la charte d’Anor (1196 ?)

par Michel Defossez



Éditée par Edouard Bercet en 1902, la charte-loi d’Anor est censée émaner de Nicolas d’Avesnes, de Mathilde son épouse et de Jacques son fils. Mais, comme elle porte la date de 1196, époque où Nicolas et Jacques étaient décédés, cet acte est sujet à caution.

En effet, il ne figure pas dans le cartulaire d’Avesnes. Il n’en est pas davantage fait mention dans l’accord de novembre 1330 définissant les limites de l’autonomie de la terre d’Avesnes au sein du comté de Hainaut. Il y était notamment stipulé que les villes et villages qui pouvaient se prévaloir d’une charte - et ils étaient expressément cités - conservaient leurs franchises à l’exception du ressort et de la souveraineté, désormais attribués à la cour de Mons. En matière d’homicide ou pour les jugements en appel, étaient ainsi annulées les dispositions qui, dans ces chartes, impliquaient l’application de la coutume du Vermandois avec une juridiction supérieure se trouvant par conséquent à Laon.

Lorsqu’il transcrivit l’acte en 1902, Bercet prit soin de préciser qu’il en avait trouvé la copie aux Archives nationales. Il s’agissait donc, à ses yeux, de la traduction en langue romane d’un texte original nécessairement rédigé en latin. Elle figure dans l’ « Inventaire des archives de la pairie d’Avesnes », fort volume de 882 pages commencé en 1742 et clos après vérification le 26 août 1744.

Nous sommes donc en présence d’un acte matériellement faux décrivant une situation tenue pour réelle. Une analyse approfondie de l’histoire d’Anor permet d’en expliquer la cause.

Dans le cartulaire de la terre d’Avesnes, Anor n’apparaît que sur un acte de 1189 par lequel Jacques d’Avesnes conclut un accord avec l’abbaye de Liessies sur l’usage de divers bois dont celui de Fourmies. Par la suite, et durant tout le Moyen Age, le nom du village n’est jamais mentionné dans les comptes de la terre d’Avesnes.

Anor fut en effet concédé en fief à Jacques de Grandpré lors de son mariage avec l’une des filles de Jacques d’Avesnes et cette inféodation ne prit fin qu’au cours de la seconde moitié du XVe siècle. Dans quelles circonstances ? Aucun document ne nous éclaire sur ce point. Mais alors qu’en 1452, Anor relevait encore de la prévôté de Maubeuge, il était repris en 1469 dans la terre d’Avesnes où dénombrements et recouvrements d’impôts étaient jalousement soustraits à l’ingérence d’un officier comtal tel que le prévôt.

Il en alla de même pour Fourmies et Wignehies, également inclus dans l’inféodation aux Grandpré. Le châtelain d’Anor percevait pour cette raison les droits seigneuriaux à Fourmies.

C’est vraisemblablement lors du retour d’Anor dans la terre d’Avesnes qu’apparut la nécessité de créer un faux, susceptible de n’assujettir ses habitants qu’aux droits de bourgeoisie acquittés dans les villages dotés d’une charte, ceux de Fourmies et de Wignehies restant soumis à la taille, communément perçue ailleurs. Comme la chronologie de l’illustre maison d’Avesnes était, cette fin du XVe siècle, quelque peu oubliée, une fâcheuse erreur de datation ne laisse subsister aucun doute sur la supercherie.

Encore convient-il de comprendre pourquoi les gens d’Anor ne devaient que des droits de bourgeoisie. Or, justement, sans que pour autant aucune charte propre ne lui eût été octroyée, Ohain bénéficiait d’un système fiscal semblable parce que primitivement le village constituait une dépendance de Trélon. De là, il est aisé de penser que, comme Ohain, Anor était aussi à l’origine une dépendance de Trélon et, de ce fait, implicitement inclus dans le champ d’application de la charte accordée par Jacques d’Avesnes aux bourgeois de cette ville. La fausse charte d’Anor ne tendrait qu’à maladroitement rappeler des privilèges que l’inféodation aux Grandpré avait occultés.

On peut légitimement supposer qu’à l’emplacement de ces trois bourgs, il existait une villa carolingienne partagée ensuite avec maintien des droits indivis sur les accessoires du mansus indominicatus initial, devenu alleu par suite de l’évolution du système féodal. Ainsi à Trélon, Anor et Ohain, le terrage était commun, le rapport était partagé par tiers entre l’abbaye de Liessies, le chapitre de Sainte Aldegonde et le seigneur d’Avesnes.

On trouve même dans ces trois localités des bois indivis, comme l’atteste l’acte de 1112 constituant l’abornement de Liessies. En 1103, le monastère avait acquis de l’abbaye Saint Rémi de Reims, l’église de Trélon et un alleu qui en dépendait. L’acquisition de cet alleu entraînait subséquemment la possession d’une partie de la forêt de la Fagne en indivision avec le chapitre de Maubeuge. Il convient toutefois de noter en ce domaine la présence inattendue d’une propriété maroillaise, le Bois Saint Hubert (corruption de Saint Humbert) situé au lieudit Trieux de Melsart à Ohain que les moines cédèrent à l’abbaye de Clairfontaine. Qui leur avait donné ce bien sinon une personne privée, propriétaire laïque d’une partie des forêts ?

En revanche, selon toute apparence, les terres cultivées furent divisées. Elles provenaient de défrichements, tels que celui dû au chapitre de Sainte Aldegonde à Anor et peut-être même du démembrement de l’alleu initial qui aurait permis au seigneur d’Avesnes de construire le château de Trélon vers 1145, celui d’Anor résultant de la création du village en 1164. L’implantation de la maison d’Avesnes dans ce secteur implique plutôt une seigneurie foncière que la simple rémunération de l’avouerie : elle y possédait des biens, une part de terrage et l’actuelle forêt de Trélon qui, à ce qu’il semble, n’était pas indivise.

Sur le plan religieux, l’unité primitive des paroisses est davantage affirmée. Celle d’Ohain n’apparaîtra d’ailleurs de manière indépendante qu’au XVIIe siècle.
 
De création ancienne, l’église de Trélon est dédiée à saint Léger, supplicié en 678 dans des conditions atroces qui l’assimilèrent à un martyr, malgré l’origine politique du meurtre, ordonné par Ebroïn. Son culte fut développé au VIIIe siècle par les Pippinides, ennemis jurés du maire du palais de Neustrie.
 
Placée sous le patronage de saint Nicolas, l’église d’Anor, au contraire venait d’être édifiée par le chapitre de sainte Aldegonde qui espérait en avoir la collation lorsqu’en 1164 l’évêque Nicolas donna l’autel à l’abbaye de Liessies en vertu des droits paroissiaux que celle-ci avait acquis avec l’église de Trélon en 1103.

Les chanoinesses ne se tinrent pas pour battues. Elles en appelèrent au pape en exhibant une nouvelle version du testament de sainte Aldegonde qui, pour les besoins de la cause, citait expressément le village et l’église de Trélon. Impressionné, Alexandre III leur donna raison (1170). Sept ans plus tard, le souverain pontife n’en confirma pas moins à l’abbaye de Liessies la possession de l’autel d’Anor, mentionné après celui de Trélon. Cet acte est fort intéressant, car il indique le nom des personnes – Rabo ou Rodobo et son épouse Héluidis - qui, au IXe ou Xe siècle avaient fait don de l’église de Trélon à l’abbaye Saint Rémi de Reims.

Décidément, très sollicité, le pape Alexandre III confirma à nouveau, en 1180, les biens de Liessies. Il est ici seulement fait mention de l’église de Trélon avec ses dépendances – autrement dit, à l’évidence, Ohain et Anor- mais le don de Rabo et Heluidis est derechef rappelé.

Enfin, la confirmation des propriétés de Liessies par le pape Lucius III en 1184 reprend l’église d’Anor, puis celle de Trélon. Anor était donc depuis peu devenue une paroisse autonome, ce qu’atteste d’ailleurs la liste des paroisses de 1186 citée par Jacques de Guyse.

Les chanoinesses avaient perdu. Du moins, était réglé le conflit aigu qui les opposait à l’évêque de Cambrai. Il voulait les réformer pour en faire des bénédictines. Alexandre III les autorisa à rester séculières.

Remontons quelque temps pour signaler que Saint Léger de Trélon n’est pas une de ces églises primitives créées au VIIe siècle dans le diocèse de Cambrai, avant même les grandes fondations monastiques. À l’époque mérovingienne, s’étendait, entre la forêt de la Fagne et la forêt de Thiérache, une zone découverte, orientée est-ouest, qu’empruntait une antique voie commerciale reliant la région de Saint-Quentin à la Meuse. Dans ce secteur d’occupation très ancienne, l’église primitive, dédiée à saint Hilaire, se trouvait à Wallers et le cimetière au hameau de Couplevoie.

La forêt de Thiérache fut partiellement défrichée, du Nord vers le Sud, d’abord à Ohain et Melsart, puis à Anor. Lorsqu’il concéda en fief ce nouveau terroir à la puissante famille champenoise des Grandpré, Jacques d’Avesnes ne pouvait qu’accroître son influence en élargissant le cercle des seigneurs rattachés à sa maison par des liens vassaliques sans pour autant s’appauvrir.

La fausse charte d’Anor constitue, somme toute, un excellent moyen d’aborder cette seconde moitié du XIIe siècle qui, en dépit des vicissitudes politiques du temps, fut une époque de forte croissance au cours de laquelle l’Avesnois prit sa physionomie définitive.
 
Discussion
 
Après avoir félicité le conférencier pour l’érudition avec laquelle il a traité ce sujet, Philippe Marchand signale que les médiévistes, nombreux dans l’assistance,  souhaitent probablement intervenir et passe la parole à M. G. Sivery qui demande si la charte d’Anor est bien une copie littérale de la charte de Prisches et si on y retrouve tous les droits énumérés dans cette dernière. M. M. Desfossez confirme qu’on a strictement le même texte avec comme seule différence l’utilisation du français. Tous les droits énumérés dans la charte de Prisches sont bien mentionnés dans la charte d’Anor. M. G. Sivery remercie le conférencier de ses réponses et apporte quelques précisions sur la dépendance d’Anor par rapport à l’Empire. M. R. Berger, après avoir félicité l’orateur, intervient sur un certain nombre de points. Il signale en particulier que la langue doit permettre de donner une date à la charte, que les chartes originales de Sainte Aldegonde se trouvent à Arras. M. P. Leman intervient pour interroger M. Desfossez à propos des noms d’origine germanique relevés dans la liste des lieux-dits. Mme Jeanson signale la présence d’un personnage cité par le conférencier à la bataille de Bouvines : Rabodo. M. H. Platelle signale que la co-seigneurie apparaît souvent dans les chartes. Il donne comme exemple celle du Favril. Mme Marécaille évoque les rivalités au sein de la famille d’Avesnes. Enfin, M. B. Delmaire se demande « pourquoi, diable faire un faux ? Ce qui intéresse le faussaire est de devenir bourgeois. Vaut-il mieux payer la taille ? le droit de bourgeoisie ».