Le thème de la Ferme
générale a été peu exploité par les
historiens des institutions, à cause
peut-être, de la complexité de la fiscalité
d’Ancien Régime. Les fermiers
généraux ont été depuis deux siècles
vilipendés, les historiens actuels
expriment des jugements beaucoup plus nuancés que leurs
prédécesseurs.
Il
y a environ 3 ans, les Archives municipales de Valenciennes ont
reçu en don
plus de 200 documents comptables, des quitus donnés par les
fermiers généraux à
deux de leurs receveurs généraux de l’Intendance du
Hainaut dans la seconde
moitié du XVIIIe s. Ces documents, rarissimes dans les archives
publiques, ont été donnés pendant la Grande Guerre
à Adrien Legros, érudit
valenciennois (1932), membre de la Commission historique du Nord qui en
vit
tout l’intérêt. Il tira de l’analyse de
ces
papiers privés d’une famille Geoffrion une
intéressante étude, parue
dans la Revue du Nord, sur le train
de maison d’un bourgeois valenciennois au XVIIIe s. Ces archives
furent dispersées au décès d’Adrien Legros.
Un lointain cousin des Geoffrion,
Eric Hamoir acquit une partie de ces
documents et fit don aux Archives municipales de Valenciennes de ceux
relatifs
à la direction des fermes du Hainaut.
La
famille Geoffrion est une famille
d’origine probablement poitevine. Le
premier « Valenciennois » est François
Geoffrion (1700-1775) dont le
père servit dans les fermes du roi en Orléanais. Il
suivit la même voie
et exerça dans le Hainaut les fonctions de
contrôleur général puis de receveur
général. Il
prit femme dans la bourgeoisie locale. Père de 7 fils, il
plaça les 3
aînés dans la Ferme générale ; Denis
(1745-1803) est le troisième et est
connu sous le nom de Geoffrion de Vaulouis. Il a débuté
en qualité de
contrôleur surnuméraire. Il est affecté à
Valenciennes en qualité de contrôleur
général en titre puis succède à son
père comme receveur général (il n’a que 20
ans). Il occupe ce poste jusqu’à sa suppression, à
la fin de 1790.
Les
emplois tenus par François et Denis Geoffrion se situent au
sommet de la
hiérarchie de la Ferme générale. Pour occuper ces
fonctions, il faut bénéficier
d’appuis auprès des fermiers généraux. Aucun
texte statutaire ne régit les
carrières, on se conforme à des usages qui apparaissent
comme officieusement
réglementaires. Parmi ces usages figure l’exigence de
« protections ».
Les candidats
à un poste doivent être en
mesure de se recommander de « protecteurs » dont
l’identité est
mentionnée dans leurs dossiers. Ces protections servent de
caution morale et la
hiérarchie de la Ferme en fait grand cas. Pour les emplois
subalternes, la
protection du curé ou du seigneur du village suffit ; pour
les fonctions
supérieures, une protection plus élevée est
indispensable. Les candidats
doivent justifier d’une bonne instruction et de moyens
d’existence honorables
leur permettant d’exercer, sans rémunération et
pendant plusieurs années, leur
stage probatoire en tant que contrôleurs généraux
surnuméraires. Ils doivent
donc appartenir à la classe aisée. Il arrive parfois que
les mérites des
candidats ne soient pas évidents malgré des
« protecteurs »
influents, qu’il y ait des erreurs de recrutement ou des
promotions imméritées.
Pourtant, il semble que, dans l’ensemble, le système ait
efficacement
fonctionné. Les Geoffrion étaient fort efficacement
« protégés ».
François Geoffrion (le père) était
apparenté par son mariage au fermier général
d’Epinay, époux de la célèbre (et
Valenciennoise) Louise d’Epinay ;
d’Epinay fut d’ailleurs le parrain de Denis, le fils. Dans
le cas du père comme
du fils, les protections sont donc aisément identifiables et on
ne peut douter
qu’elles aient permis à l’un et à
l’autre d’entreprendre d’honorables carrières
dans les fermes royales.
L’étude
des comptes-rendus permet de mettre en évidence le
fonctionnement de la Ferme
générale et il est pris comme exemple celui de 1785, date
à laquelle la Ferme
générale a atteint son degré de perfection le plus
achevé.
L’auteur
du compte-rendu est Denis Geoffrion, receveur général des
fermes au département
du Hainaut. Le
receveur
général est
le comptable supérieur qui, dans le ressort d’une
circonscription territoriale
formant une direction des fermes, est, pour les recettes comme pour les
dépenses, l’intermédiaire obligé entre la
caisse centrale de la Ferme générale
à Paris et les caisses locales de cette compagnie. C’est
un rouage
administratif essentiel à une époque où les
règlements se font essentiellement
en espèces et où il n’existe pas de système
bancaire développé. Avant d’être
receveur, Denis Geoffrion a été
contrôleur
général. Ce titre est porté par
l’employé supérieur qui, dans le ressort
d’une direction des fermes, est chargé de
l’inspection des services. Geoffrion
père n’est pas titulaire d’un office civil
vénal, rendu héréditaire depuis la
« paulette » de 1604. La monarchie, toujours
à la recherche de
ressources nouvelles, a bien essayé à plusieurs reprises
(notamment à la fin du
XVe puis à la fin du XVIIe siècles) de
convertir en
offices vénaux certains emplois de fermes mais il y a
été mis un terme en 1717,
avant que Geoffrion ne commence sa carrière. Receveur
général des fermes est
bien alors un emploi pour lequel les fermiers généraux,
et eux seuls, peuvent
« commissionner ». Si le fils succède
immédiatement à son père dans
un tel emploi, cela résulte de la faveur des fermiers
généraux et surtout à la
protection de d’Epinay. Des
arrangements
sur la transmission des emplois –même si ceci ne semble pas
s’appliquer aux
Geoffrion- ne sont pas exceptionnels entre les titulaires d’un
poste et les
candidats à leur succession et on en trouve de fréquents
exemples même si la
pratique en est interdite à plusieurs reprises. Ces arrangements
comportent des
clauses diverses : rente à verser au cédant,
promesse de mariage avec la
fille du cédant dont l’emploi constitue la dot. Ainsi,
Antoine Richard, à 30
ans (le dernier directeur des fermes de Valenciennes) succède
à son beau-père
dans les fonctions de directeur des fermes à Rouen à la
faveur d’un
« arrangement ».
L’apparition
des
fermes du Hainaut a suivi
de peu
la conquête française. Elle est justifiée par
l’installation d’une ligne de
douane sur la nouvelle frontière (bureaux de dédouanement
et de brigades de
gardes). Les droits de douane (droits de traite ou traites) sont
affermés en
France. Les « Pays réunis »
bénéficient de régimes particuliers en
matière douanière et fiscale (tarif spécial,
exemption de la gabelle du sel),
ils sont « réputés
étrangers » et on ne peut donc supprimer
l’ancienne ligne de Picardie. Il faut donc étendre au pays
conquis la
compétence des fermiers qui avaient les douanes en charge. Le
roi désire aussi
faire percevoir dans les meilleures conditions pour le trésor
les impôts
propres aux parties des Pays-Bas appelés à former
l’Intendance du Hainaut. En
effet, au moment de la capitulation, il a été promis que
les impôts perçus en
France ne seraient pas introduits dans les « Pays
Réunis » comme la
gabelle, le monopole des tabacs et les aides sur les boissons. On
continuerait
à y percevoir, au taux d’avant la conquête, les
impôts recouvrés par les états
provinciaux du temps de la souveraineté espagnole Ces
impôts, souvent désignés
« Domaine du Hainaut », relèvent de la
fiscalité personnelle, de la
fiscalité foncière, indirecte et comportent des droits
proprement domaniaux
dont le roi se débarrasse rapidement en les aliénant. En
confiant aux fermiers
le recouvrement de ces impôts spécifiques, on compte en
améliorer le rendement.
Les deux types d’impôt –douane et domaine du Hainaut-
sont donc inclus dans le
bail des fermes unies du roi qui mettent en place deux services
distincts pour
le recouvrement : une direction des fermes chargée des
douanes et une
direction du domaine. L’arrivée des fermes du roi et de
leurs commis a été fort
mal acceptée par la population du Hainaut, pourtant mieux
traitée sur le plan
fiscal mais peu habituée aux méthodes rigoureuses de la
nouvelle
administration. La situation s’apaise progressivement mais les
gardes de la
ferme ne recueillent cependant pas la sympathie comme en
témoignent les
évènements révolutionnaires de 1789.
Les
comptes-rendus sont destinés aux fermiers généraux
qui sont les administrateurs
de la Ferme générale qu’ils gèrent
collectivement, en se répartissant les
charges. Les fermiers généraux sont aussi
« intéressés au bail »,
c’est à dire qu’ils sont partie prenante dans le
montage financier. L’
affermage
de
l’impôt consiste à en
privatiser la perception selon des modalités définies
dans un contrat ou bail
entre le bénéficiaire de l’impôt et le
fermier. A l’origine, les baux
d’affermage étaient nombreux, chacun ayant trait à
un impôt déterminé ou à un
secteur géographique. Au début du XVIIe s., on
fusionne le baux dont
la multiplicité était source de complications et
obérait le rendement fiscal.
La réunion des fermes de l’impôt donne naissance aux
« cinq grosses
fermes », « fermes unies du roi »,
puis « fermes générales ».
La Ferme générale est une entreprise privée qui
recherche le profit. Elle est
maîtresse de son organisation et de la gestion de son personnel
mais elle ne
l’est absolument pas de la quotité des impôts ni des
procédures de recouvrement
qui relèvent de la loi et des textes pris pour son application.
La Ferme
générale est sous la tutelle du pouvoir royal
représenté par le Contrôleur
général des Finances. Les fermiers généraux
sont désignés par le roi. Les
domaines de compétence de la Ferme sont nombreux du fait de la
concentration de
l’affermage : toute la fiscalité indirecte, une
partie de la fiscalité
directe et des droits domaniaux, mais ses compétences varient
selon les
provinces. A partir de 1780, ses compétences tendent à
régresser. On opère un
transfert d’attributions au profit de services administratifs qui
travaillent
en régie ou directement gérés par
l’état : la « Régie
générale »
(recouvrement des aides) et « l’Administration
générale de
l’enregistrement des domaines ». La monarchie tente
timidement d’éliminer
l’affermage de l’impôt, ce que la Révolution
réalisera de manière plus
radicale. Pour diriger leur compagnie, les fermiers
généraux disposent à Paris
de services centraux avec des départements
spécialisés et des bureaux aux
attributions diversifiées. En province, la Ferme emploie
près de 30 000
personnes réparties en directions aux compétences
territoriales et techniques
précises ou polyvalentes. La direction des fermes de
Valenciennes est une
direction polyvalente, elle a en charge les douanes ou traites,
certains impôts
propres au Hainaut. L’un de ces impôts est la taxe sur le
tabac qui évolue vers
l’institution d’un monopole de l’approvisionnement en
tabac, de sa distribution
puis de sa vente. Ce « privilège de vente
exclusive » n’est
applicable que dans le Hainaut historique (Cambrésis exclu).
Sont donc
rattachés au receveur général des fermes de
Valenciennes la manufacture des
tabacs de Valenciennes, les « cantines
principales » pour
approvisionner les débitants, les débits de tabac dont
les gestionnaires sont
agréés par le receveur général.
On
note un décalage dans le temps pour la présentation des
comptes, certaines
recettes, certains décaissements sont aussi postérieurs
à la date de clôture de
l’exercice. Il semble que les comptables du trésor
faisaient travailler à leur
profit une partie de leur caisse en différant soit des
versements de recettes à
la caisse centrale, soit des dépenses assignées à
leur caisse. C’est la date de
départ du bail qui détermine le point de départ de
l’année comptable. Pendant
la majeure partie du XVIIIe s. ce point de départ a
été le 1er
octobre. Le
souscripteur du bail
est
traditionnellement un simple prête-nom des fermiers
généraux, souvent il exerce
une fonction dans les cercles proches du pouvoir, valet de chambre du
roi par
exemple. Recourir à un prête-nom est une solution commode
pour ne pas faire
apparaître directement ceux qui s’engagent vis à vis
de l’état. Les fermiers
généraux ne sont pas assez riches pour constituer avec
leurs seuls fonds propres,
la caution en espèces et les acomptes exigés. Tout un
tissu de commanditaires
intervient dans la constitution de cette caution et des fonds de
roulement : des proches du roi, le roi lui-même ou …
Voltaire. Tout un
monde de petits capitalistes aide les employés supérieurs
des fermes et
constitue un véritable lobby qui assure la
longévité du système de l’affermage.
Avec la timide réforme de 1780, la Ferme générale
est contrainte de faire des
concessions et d’accepter de percevoir désormais les
traites en régie « au
compte du roi », c’est à dire en régie
au net, le produit net de l’impôt
(frais de perception déduits) allant intégralement au
trésor. Mais elle
conserve « au compte du fermier » les
activités les plus
rentables : gabelle, monopole des tabacs. Cette mise en
régie des traites
oblige à traiter séparément cette partie des
attributions de la Ferme générale,
en recettes comme en dépenses. Cependant, il était
déjà d’usage avant de
distinguer sur le plan comptable chacune des diverses parties de la
fiscalité :
sel, tabac, majorations sous forme de « sols pour
livre » …
Les
comptes-rendus de Valenciennes sont structurés en
recettes,
dépenses. Les recettes
comportent les versements en
espèces au receveur général des receveurs
principaux. Y figurent les sommes
recouvrées au titre des droits de douanes et droits
assimilés par les receveurs
principaux et leurs bureaux subordonnés. On en a déduit
les appointements
versés aux commis des bureaux. Ces comptes-rendus renseignent
sur le trafic
international, l’importance relative de chaque bureau principal.
On constate
aussi des retenues pour retraite opérées sur le
traitement des employés. En
effet depuis 1768, la Ferme générale gère une
caisse de retraite alimentée par
une ponction sur les appointements (2,5 %) et par une contribution de
la
compagnie. Les dépenses sont les versements en espèces
faits à la caisse
centrale, des décaissements effectués par le receveur
général au profit de
porteurs de rescriptions (la Ferme générale joue le
rôle de banque et assure
des transferts de fonds, ce service donne lieu à des agios) et
des
appointements payés aux employés (ceci nous renseigne sur
l’implantation des
brigades). Une grande partie des employés sont
polyvalents : ils sont
chargés des traites ( au
« compte
du roi ») mais aussi du monopole des tabacs et autres
impôts (au
« compte du fermier »). Le coût de la main
d’œuvre est ventilé entre
ces diverses parties de la fiscalité. On a donc une idée
approximative de ce
coût, de l’ordre de 6 %, ce qui est élevé.
Sans doute les fermiers généraux
sont-ils portés à forcer la partie des appointements
imputables au roi !
Certaines dépenses correspondent à des frais dits
« ordinaires » ou
« extraordinaires » (ponctuels) : frais de
bureau (indemnisation
forfaitaire des employés supérieurs qui ont payé
sur leurs deniers propres le
matériel et les employés de leur bureau), remises,
gratifications, achat de
fournitures, arrérages de retraite (les employés peuvent
opter pour la
perception en une fois de leur retraite au lieu d’une rente
ou pour une retraite « en
nature »
sous forme de débit de tabac).
Notre
connaissance de l’histoire de la Ferme générale est
encore lacunaire. Le fait a
été mis en relief lors d’un récent colloque
consacré aux problèmes de méthode
en matière d’histoire financière de l’Ancien
Régime. Une exploitation plus
systématique des archives publiques permettrait sans doute de
progresser dans
cette connaissance, mais l’exemple du don Hamoir aux Archives
municipales de
Valenciennes montrent que des perspectives existent du
côté des archives
privées.
Discussion
Philippe
Marchand remercie vivement l’orateur pour son brillant
exposé sur un sujet peu
connu. Il s’interroge sur la formation des fermiers
généraux, sur le nombre
énorme –30 000- des employés de la Ferme
générale. Il aimerait savoir quel
intérêt cela rapporte aux prêteurs. M. Clinquart
précise que les gros
créanciers demandent un intérêt d’environ 6
%, ce qui est raisonnable. Les
petits prêteurs, souvent des notabilités locales, qui
avancent le cautionnement
peuvent avoir une rémunération forfaitaire. M. Berger
demande si ces
« compagnies » fonctionnent comme les compagnies
financières. Il lui
est répondu par l’affirmative. Le mot compagnie est
couramment employé à
l’époque. Le chanoine Platelle fait remarquer que la
« protection »
remonte au Moyen Age, il évoque la complication administrative
extraordinaire
de l’Ancien Régime, notamment en ce qui concerne les
circonscriptions et le
rôle équivoque des receveurs. Monsieur Lannette estime que
les archives des fermiers
généraux ne sont pas des archives privées et
qu’elles auraient dû aller au
moment de la nationalisation des ci-devant administrations, dans les
archives
publiques. L’orateur précise que ce sont des quitus
adressés au receveur en
personne.