COMMUNICATION
DU 23
NOVEMBRE 1998
de M.
Raymond DURUT
« Henri
Legrand : un drame de l’espionnage dans le Valenciennois
sous
l’occupation allemande, 1914-1918 »
Le drame dont il va
être question se déroule à la
périphérie
de Bruay dans l’environnement de la fosse Thiers, maintenant
disparue, la
dernière benne ayant été remontée en
1954.
Les faits sont en rapport
avec l’espionnage par pigeons
voyageurs. Les Allemands se méfiaient énormément
de ce genre d’action et
promulguaient des ordonnances extrêmement strictes visant
à l’élimination de
tous les pigeons et prévoyant la peine de mort pour les
détenteurs de pigeons
voyageurs. Ces textes sont répétés à
plusieurs reprises.
Le héros de la
tragédie qui va suivre Henri Legrand est né
en novembre 1885. Fils d’un brigadier de gendarmerie il est
élevé dans une
ambiance très patriotique. Il suit une carrière
d’enseignant qui, après l’école
normale de Douai, le mène à Bapaume, puis Warlencourt,
où il est instituteur
avec sa femme.
A la déclaration
de guerre, en 1914, il est réformé, ce qui
le traumatise d’autant plus que son frère Louis est
mobilisé. En 1916, il est
évacué sur Bruay où il est hébergé
dans le secteur de la fosse Thiers, à
l’école de filles. Le maire, M. Helart, lui confie un
poste de professeur par
intérim.
Le 30 mars 1917, une
habitante aperçoit un avion lâcher un
panier qui tombe dans un champ. Après avoir guetté
pendant près d’une heure,
pour s’assurer de l’absence de surveillance allemande elle
s’approche et
reconnaît qu’il s’agit d’un panier contenant
six pigeons. Elle emporte le tout
et le remet à un électricien, M. Coupin, avec qui elle
fait l’inventaire : il
s’agit de six pigeons voyageurs envoyés par
l’état-major français qui demande
de les relâcher après les avoir munis de messages porteurs
de renseignements
aussi précis que possible.
Les inventeurs portent
leur découverte à M. Helart qui
confie la mission à Henri Legrand. Avec l’aide du maire de
Valenciennes, M.
Tauchon, les renseignements demandés sont réunis. Ils
sont à la fois précis et
importants : installation d’un état-major de haut niveau,
travaux entrepris par
un régiment du génie, descriptif et localisation
d’installations d’artillerie,
d’ambulances, de tranchées. Ces derniers documents sont
particulièrement
détaillés.
Les messages sont
rédigés par Henri Legrand et signés
« LEGRAND, brigadier retraité ». Il
s’agit évidemment d’une
imprudence, mais le rédacteur l’estimait nécessaire
pour que l’état-major
français prenne les renseignements au sérieux.
Les pigeons sont
relâchés le 1er avril ; cinq d’entre eux
regagnent leur pigeonnier et les messages sont reçus. Mais le
sixième est
aperçu par un soldat allemand qui l’abat et trouve le
papier dont il est
porteur...
La police militaire
allemande agit avec son efficacité
habituelle : 150 LEGRAND et parmi eux Henri sont interrogés, le
10 avril il
doit recopier, sous surveillance policière, le message
délictueux. Il le fait
sans manifester d’émotion apparente. Deux jours
après il est arrêté et
incarcéré. Il a refusé de fuir pour ne pas exposer
sa famille.
Interrogé il se
défend habilement, mais refuse la libération
qui lui est offerte contre renseignements et dénonciations. Il
réussit à faire
passer en fraude des lettres à sa famille dans lesquelles il
fait part de sa
détermination.
En janvier 1917 il
comparait devant un conseil de guerre, et
se défend pied à pied, n’avouant rien. Il affirme
ne pas connaître la région où
il a été évacué, ne pas y avoir
d’amis. Le plan des tranchées creusées près
de
Marcoing lui est particulièrement reproché : le document
accusateur a été
rédigé 5 mois après son départ de cette
région. La similitude des écritures
est, dit-il, sans signification : ses fonctions d’enseignant
faisaient
connaître son écriture par plus de 400 personnes qui
pouvaient l’imiter.
Malgré ses
dénégations, l’accusé est condamné
à mort. Il est
fusillé le 23 février 1918, ayant conservé
jusqu’au bout sa courageuse
attitude.
Son corps sera
exhumé au lendemain de la guerre. On trouve
dans son portefeuille une ultime lettre dans laquelle il renouvelle son
affection pour les siens et affirme avec force son innocence : il
voulait
disculper sa famille si cette lettre était lue par les
occupants.
Il repose depuis le 16
septembre 1919 à Watten.
Sa femme, temporairement
emprisonnée, sera libérée, mais
reste jusqu’à la fin de la guerre soumise à une
étroite surveillance par la
police militaire allemande. Elle décède en 1954, à
Lille où elle était venue
s’installer après avoir été institutrice en
Loire-Atlantique.
En 1928 un monument,
oeuvre du sculpteur Félix Desruelles,
est élevé à Valenciennes pour perpétuer le
souvenir de la courageuse attitude
d’Henri Legrand.
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M. le Dr Gérard
félicite M. Durut au nom de tous les membres
présents pour sa communication qui constitue un
témoignage émouvant de la
Grande Guerre. Notre président rappela un fait similaire de
colombophilie
concernant le professeur Calmette. Il porte à notre attention
que Félix
Desruelles est également l’auteur du monument aux
fusillés lillois, square
Daubenton. S’en suivit un débat passionnant sur la
colombophilie pendant la
guerre 14-18 et sur l’attitude de Legrand en particulier,
débat auquel
plusieurs des nombreux membres présents dont M. le chanoine
Platelle,
apportèrent leur témoignage.