COMMUNICATION DE NOVEMBRE 1997

M. Boniface et M. le Dr. Gérard se sont partagés l’ordre du jour de cette séance sur le thème des armoiries qui passionne tout autant les amateurs d’histoire que les acteurs de la vie contemporaine.
 
1) « Les armoriaux de la vente BOUTON (Paris, 1992) ou reconstitution d’un Provincial joint à Lille au XVIe siècle »
 
par M. Boniface

 
En 1992 a eu lieu à Paris, à la salle Drouot, la vente aux enchères de la bibliothèque BOUTON, en 2 vacations (29 février et 1er juin). Un catalogue accompagnait cette vente qui comprenait plusieurs armoriaux du XVIe siècle intéressant notre région. On y a pu voir, parmi d’autres, un armorial des rois de l’Epinette et des relations armoriées de tournois qui se tinrent à Lille, Tournai, Valenciennes. La plupart de ces très riches manuscrits joints ont été acquis par des organismes publics (Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque universitaire de Lille II, bibliothèque municipale de Valenciennes, Bibliothèque municipale de Lille).

Partant de ce constat, M. Boniface démontre brillamment aux membres de la Commission Historique du Nord présents à cette séance, l’origine de ces armoriaux et leur destin à travers les siècles et dresse un portrait de leur auteur. M. Boniface a fait projeter des diapositives de l’Armorial acquis par la Bibliothèque universitaire de Lille II ainsi que des diapositives d’autres manuscrits déjà conservés par la Bibliothèque municipale de Lille et dont l’examen comparatif ne manque pas d’intérêt dans le cadre de cette étude.

Dès l’abord, M. Boniface note plusieurs points en commun entre les différents armoriaux de la vente Bouton : la reliure sobre, faite d’une couverture en carton fort recouverte de papier peigné ; les dimensions (285 x 192 mm. environ) ; le filigrane ; le motif héraldique en tête de chaque chapitre, etc.

Pour notre orateur, il s’agit d’un seul armorial, qu’on peut appeler « Provincial » et qui aurait été démembré.

Un tel Provincial est déjà cité par SANDERUS dans la description de la bibliothèque d’Alexandre Le Blancq. Il faut d’ailleurs déchiffrer « A. Le Blancq » et non « M. de Brioul » sur l’Armorial de la Bibliothèque de Lille II, ce que confirme l’identification du somptueux ex-libris d’A. Le Blancq : « Dieu l’a voulu ».

Cet A. Le Blancq était fils et petit-fils de maîtres de la Chambre des Comptes de Lille. En 1545 il quitta sa charge de protonotaire apostolique pour entrer au Magistrat de Lille. On le connaissait de son vivant  sous le nom de « M. de Meurchin ». A sa mort en 1574, son inventaire cite 120 articles, en majorité héraldistes.

M. Boniface retrace ensuite avec beaucoup de précision scientifique le destin de ces manuscrits, ou du moins, ce qu’il a pu en déduire de plusieurs indications internes contenues dans l’Armorial de Lille II, et de recoupements avec des informations contenues dans d’autres manuscrits héraldistes. En 1628, l’armorial acquis par Lille II, devait être à Bruxelles (information apportée par un Armorial des rois de l’Epinette conservé à Carpentras).

On sait qu’il a appartenu ensuite aux sieurs de STEENHUYS en 1639, puis, en 1758 à E. J. de Castro (d’après les dédicaces de la 1ère page).

On ne sait par quel hasard le chanoine Eugène-Ignace de CASTRO se trouve en possession de cet Armorial mais curieusement, il le lègue à sa mort en 1762, à Louis-Eugène de Beauffort qui descend... des Steenhuys !

La trace de ce manuscrit se perd pendant la révolution et le début du XIXe siècle jusqu’à son achat par Nicolas Bouton dans la famille duquel il restera jusqu’à la vente de 1992.

En comparant avec d’autres manuscrits de la Bibliothèque municipale de Lille (armoriaux peints mais aussi relations et figurations de convois mortuaires) M. Boniface est en mesure de dater la création des Armoriaux de cette vente de la 2e moitié du XVIe siècle et de donner un nom à leur auteur : Guillaume RUGHER.

On trouve d’ailleurs 2 initiales minuscules au bas des blasons du manuscrits de Lille II : G.r.

M. Boniface ne se contente pas d’identifier l’auteur des armoriaux, il en dresse une biographie sommaire. Natif de Calcar en Hainaut (actuellement près de Clèves en Allemagne), bourgeois de Lille en 1564, il est nommé en 1576 par Philippe de Clèves héraut d’armes du comté de Hainaut. Sa carrière suit trois périodes : la première où il recopie des provinciaux pour se faire la main ; il imagine même le convoi mortuaire de Charles Quint (avec un catafalque en forme de couronne impériale hérissée de cierges). La 2e période correspond à celle où il remplit les devoirs de sa charge de héraut d’armes ; il en tient une comptabilité précise. Enfin, dans la 3e et dernière période il se fait copiste à ses loisirs et travaille vraisemblablement sur commande.

En conclusion M. Boniface avance l’hypothèse que la division des Armoriaux aurait eu lieu dans la 2e moitié du XIXe siècle.
 
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La communication de M. Boniface a donné lieu à de vives et érudites discussions et précisions de la part des membres présents portant, notamment sur l’intérêt des récits de funérailles au XVIe siècle, la signification de l’expression « en gouvernance de » utilisée en dédicace, l’intérêt comparatif des manuscrits des bibliothèques de Grenoble, Courtrai et de la Bibliothèque nationale (MM. Berger, chanoine Platelle, Dr. Gérard, M. Delgrange, M. Jeanssen, Mme Jeanson). 
 
2) « Le point sur les Armes de Lille : pour en finir avec la légende de l’iris »
 
par M. le Dr. Alain Gérard

 
Le problème des armoiries de la ville de Lille est de solution extrêmement simple et n’a été compliqué que par de regrettables confusions entre politique et héraldique intervenues au XIXe siècle.

Tous les historiens ou chroniqueurs qui s’expriment à propos des armes de la ville avant 1789 font allusion à la fleur de lis (ou de lys) d’argent sur fond rouge, ou de gueules en langage héraldique. Ceci est en conformité avec l’ordonnance des « Commissaires généraux du Conseil, députés sur le fait des armoiries », dont l’ampliation est signée par d’HOZIER le 24 janvier 1698.

Ces armoiries disparaissent à la Révolution, ainsi que toutes les marques de la féodalité. Napoléon, venant pour la seconde fois à Lille en 1810, décide de concéder à la ville de nouvelles armoiries qui sont accordées par lettres patentes de juin 1811. Nous ne rappellerons pas le dessin compliqué de ces armes, conformément aux habitudes de l’héraldique impériale. Elles figurent encore sur plusieurs monuments lillois, dont la préfecture.

Abolies par la Restauration qui rétablit la fleur de lys, elles réapparaissent en 1852 du fait d’une décision arbitraire du maire Auguste RICHEBE et, très curieusement subsistent après la chute du Second Empire.

Différentes tentatives faites en 1875, 1880 par H. RIGAUX, d’obtenir le rétablissement des anciennes armoiries échouent.

En 1882 une longue et confuse délibération du Conseil municipal, se déroule autour d’une nouvelle tentative, à l’initiative de M. GAVELLE. La notion nouvelle de la fleur d’iris, comme emblème de la ville de Lille, est avancée pour tenter de camoufler la fleur de lis que de nombreux conseillers municipaux récusent comme emblème de la royauté, malgré la preuve, maintes fois apportée, de l’inanité de cette assimilation - la motion GAVELLE est repoussée.

La question réapparaît quand la ville est décorée de la légion d’honneur et est autorisée à la faire figurer dans ses armoiries (9/10/1900). Le maire, Gustave DELORY, demande le dessin qui doit être adopté, au garde des sceaux, par l’intermédiaire obligatoire d’un « référendaire au sceau de France ». Ce dernier conseille de conserver les « très belles » armoiries impériales. Le conseil municipal interrogé à deux reprises refuse et il résulte de sa prise de position le décret présidentiel, signé le 15/3/1902 par Emile LOUBET et disposant que les armoiries de Lille sont ainsi blasonnées : « De gueules à la fleur d’Iris d’argent, l’Etoile de la légion d’honneur en Chef à Dextre »

Bien que cette décision présidentielle soit doublement fautive dans le domaine héraldique, comme nous le verrons plus loin, elle est chaudement approuvée par M. BOULANGER qui tente de démontrer, dans un luxueux ouvrage édité en 1907, que la fleur d’iris a toujours figuré sur les armoiries de Lille.

Cette affirmation impudente ne tenait aucun compte de la discussion qui s’était déroulée en 1850-1851 au sein de la Commission Historique du Nord et qui s’était terminée par une déclaration fortement motivée, dont les dernières lignes sont : « Que depuis, comme avant l’enregistrement de 1698 les armes de Lille sont ainsi blasonnées :de gueules à la fleur de lys d’argent ». (Bull. Comm. H. N. 1851, T. IV, p. 72-77, 85-89, 92).

La décision de la Commission est reprise en 1909 par Th. LEURIDAN dans son « Armorial des communes du département du Nord », p. 149-150 - Il y exprime notamment que « la fleur d’iris n’est trouvée dans aucun vocabulaire héraldique et que son adoption revient à faire le choix de nouvelles armes ».

Cette première erreur du décret de mars 1902 est complétée par une seconde qui sera relevée quelques années plus tard.

Au lendemain de la Grande Guerre deux nouvelles décorations sont décernées à la ville de Lille : la Croix de guerre (J.O. du 29/7/1920) et l’ordre portugais de la Tour et de l’Epée (diplôme du 17/10/1920) qui comporte un collier de dessin relativement complexe. La manière de faire figurer ces décorations avec les armoiries demeure non précisée.

Le 23 février 1924 le maire Roger SALENGRO adresse une lettre à M. THEODORE, conservateur général du Musée des Beaux-Arts, dans laquelle il pose la question. Le conservateur, dans sa réponse, commence par démontrer que faire figurer l’étoile de la légion d’honneur sur l’écu des armoiries constitue une « brisure » et conclut à la nécessité de réformer cette autre erreur du décret de 1902.

Il propose de rétablir les armoiries comportant la fleur de lis d’argent sur fond de gueules, les trois étoiles des décorations étant superposées sous la pointe de l’écu, dans l’ordre, de haut en bas : Légion d’honneur, Croix de guerre, Ordre de la Tour et de l’Epée ; le collier de cet ordre figure de part et d’autre des flancs de l’écu.

Cette disposition, qui n’a pas été modifiée par l’octroi à la ville de Lille de la Croix de guerre 1939-1945, est la seule qui soit héraldiquement juste. Elle contraint de reléguer aux oubliettes les armoiries décrites par le décret de mars 1902.