Séance du lundi 21 mars 2005
aux Archives départementales du Nord

sous la présidence de M. Philippe Marchand

 

Présents :       M. M. Vangheluwe, Mme C. Wallart, M. M. Lekiefre, Mme Y. Henel, M. A. Gérard, Mme F. Bruno, M. S. Dormard, M. B. Scheaffer, Mme P. Breemersch, M. B. Delmaire, M. G. Sivéry, M. B. Debrabant, M. C. Lannette, M. F. Vanremortère, M. A. Delqueux, Mme A. Lefebvre, M. Delécaut, M. G. Janssen, M. D. Delgrange, M. E. Desplats, Mme Y. Marecaille Stiévenard, Mme Th. Lecroart, Mme M. Jeanson, M. M. Tomasek, M. R. Galamé, M. J.M. Goris, M. P. Oddone, Melle Ch. Lesage, M. P. Leman, M. R. Berger, M. Ph. Marchand.                    

Excusés :        MM. B. Grelle, M. J. Milot, Melle R. Cleyet-Michaud, Mme G. Tournouer, M. S. Calonne, M. R. Duée, Mme Cuvelier, Melle M. Mestayer, M. L. Delplanque, M. Ch. Pfister, Mme Bacquart, Mme N. Malle-Grain, M. F. Boniface, M. A. Plateaux, Mme M. Dumont, Mme Delmotte, Mme M. Heddebaut, M. P. Descamps.

 
COMMUNICATION

de Melle Estelle Dezarnaulds

La Commission Historique du Nord de 1839 à nos jours : une société érudite au service du patrimoine

 

Le 14 novembre 1839, le vicomte de Saint-Aignan, préfet du Nord, institue la Commission historique du Nord, chargée comme l’indique l’article premier de ses statuts de « veiller à la conservation des monuments et édifices historiques du département du Nord, et de se livrer à toutes les recherches qui peuvent intéresser les diverses branches de l’archéologie nationale ». Cette initiative fait suite à la célèbre circulaire du 10 août 1837 du Ministre de l’Intérieur, Montalivet, qui souhaite recevoir des préfets des renseignements sur les monuments de leur département. La CHN n’est pas un cas isolé, dans d’autres départements des préfets ont suscité des institutions similaires, la plus ancienne étant celle de Rouen fondée en 1818 par le préfet de Kergariou.  Mais ce qui fait l’originalité de la CHN c’est d’une part qu’elle est toujours en activité, et d’autre part qu’elle a gardé son lien avec l’autorité préfectorale, alors que la plupart de ses consœurs ont disparu ou ont adopté les statuts d’une société libre.

Les matériaux ne manquent pas pour la connaissance des sociétés savantes et le rôle que celles-ci ont pu jouer en matière de protection du patrimoine. Les connaissances sur les commissions sont plus restreintes, et insuffisantes pour cartographier l’activité de celles-ci à l’échelle nationale. D’autant plus que la CHN, trop occupée à étudier, préserver, faire connaître le patrimoine départemental, s’est peu occupée du sien, c’est-à-dire de sa propre histoire. Il n’y a jamais eu d’écrits sur son passé mis à part le discours prononcé par Denis du Péage à l’occasion du Centenaire de la Commission en 1939, intitulé « La CHN pendant un siècle ».

1- la création de la CHN

* sur le plan culturel,
La création de la CHN, comme celle de la plupart des institutions analogues, s’inscrit dans un vaste mouvement de renouveau des études historiques et de redécouverte du Moyen Âge qui prend naissance en France dans le premier tiers du XIXe siècle. C’est sous la Monarchie de Juillet que les études historiques connaissent un véritable âge d’or sous l’impulsion de François Guizot, historien et homme d’ Etat. Le Moyen Âge est alors un champ d’études privilégié, les « siècles chrétiens », longtemps considérés comme obscurs, sont réhabilités, mais les matériaux manquent. D’où les entreprises d’éditions de sources, chartes, récits et chroniques. Plus généralement, la tendance est à l’érudition, à l’étude minutieuse d’un point particulier d’histoire ; l’histoire locale, la recherche des racines dans un passé provincial, passionnent les contemporains.

Le renouveau des études historiques s’accompagne d’un véritable engouement pour l’archéologie ainsi que d’une prise de conscience pour le patrimoine national  (même si la notion n’est pas celle d’aujourd’hui). Des écrivains et des historiens comme Michelet, Chateaubriand et Victor Hugo dénoncent le vandalisme dans des articles restés célèbres sur la sauvegarde des monuments anciens. Parallèlement, on note un essor général des sociétés savantes en France, et notamment des sociétés spécialisées en histoire et en archéologie. La création de la Société des Antiquaires de Normandie par Arcisse de Caumont en 1824 marque le début d’un mouvement antiquaire régional, et de nombreuses sociétés sous la Monarchie de Juillet se constituent à son image : la Société des Antiquaires de la Morinie, la Société des Antiquaires de Picardie.

* sur le plan politique,
La création de la Commission historique du Nord est consécutive à ce qu’on peut appeler le « moment Guizot » du patrimoine qui voit en l’espace de quelques années (1830-1837) la mise en place d’institutions centralisées : l’Inspection générale des Monuments historiques en 1830, le Comité des Travaux historiques et Scientifiques en 1834 et la Commission des Monuments historiques en 1837. Ces institutions marquent la naissance d’une politique nationale des Monuments historiques.

A l’échelle départementale, les préfets ont joué un rôle essentiel en assurant la coordination entre le pouvoir central et les érudits provinciaux. Dans les départements où il n’existait pas de sociétés savantes spécialisées en archéologie et susceptibles de correspondre avec les comités parisiens, les préfets ont institué des commissions chargées de la conservation du patrimoine départemental.

Au moment de la création de la CHN, existent à Lille trois sociétés savantes : la Société royale des Sciences, de l’Agriculture et des Arts, fondée en 1802, la Société départementale d’Horticulture, fondée en 1828, et l’Association lilloise pour l’encouragement des lettres et des arts dans le département du Nord, fondée en 1836. Dans les autres arrondissements du département, la Société d’Emulation de Cambrai, fondée en 1804, et la Société archéologique d’Avesnes, fondée en 1831. Malgré la présence de ces sociétés dans le département, les préfets du Nord, le baron Méchin, puis le vicomte de Saint-Aignan, ont bien des difficultés à répondre aux nombreuses circulaires, instructions émanant des Ministères de l’Intérieur et de l’Instruction publique. La première en date du 10 août 1837 invite le préfet du Nord à classer les monuments du département en fonction de l’intérêt qu’ils présentent et à indiquer les sommes nécessaires pour les remettre en état. Le baron Méchin s’adresse alors aux sous-préfets, de nombreuses lettres de rappel sont nécessaires. Le contenu de ces réponses est connu grâce au rapport qu’en fait André Le Glay, en avril 1838, le préfet l’ayant chargé d’examiner les dossiers. Il résulte de ce rapport que les sous-préfets semblent avoir rédigé les réponses eux-mêmes sans avoir fait appel aux érudits locaux. Seul le sous-préfet de Cambrai s’est adressé à une société de son arrondissement, la Société d’Emulation pour entreprendre l’exploration des monuments du Cambrésis. Dans l’ensemble, les réponses ne sont pas satisfaisantes. Sur l’initiative de Le Glay, le baron Méchin s’adresse directement aux maires par la voie administrative avec la circulaire du 8 mai 1838. La réponse la plus complète est celle de l’arrondissement d’Avesnes où 145 communes sur 152 ont répondu ; le dépouillement et le classement de ces réponses ont pris un certain temps, mais aucun élément laisse penser que le résultat de cette enquête soit parvenu au ministère de l’Intérieur. Parallèlement, le ministère de l’Instruction publique, dans une lettre adressée au Dr Le Glay, exprime le vœu de faire appel aux inspecteurs des écoles primaires qui « dans leur tournée, se trouvent à même de visiter les monuments du département et de recueillir des renseignements ». Ce projet n’aboutit pas.

Ce contexte détermine Alphonse de Contencin, secrétaire général de la Préfecture du Nord depuis 1838, à chercher une solution efficace. Lorsqu’il prend ses fonctions, de Contencin a un passé déjà riche en tant qu’administrateur, il a en effet traversé plusieurs départements, la Meurthe, la Loire-Inférieure, la Seine et la Gironde. La réponse qu’il trouve est la création d’une commission historique départementale, comme il en existe dans d’autres départements, spécialement chargée de l’inventaire, de l’étude du patrimoine, et de correspondre avec les ministères. Le secrétaire général élabore un projet d’institution et d’organisation très détaillé dans lequel il expose les avantages que présenterait une telle institution ; outre son rapport, il présente au préfet la liste des personnes qu’il juge capables de faire partie de la future commission.

Celle-ci est autorisée à se constituer par le ministre de l’Intérieur le 25 octobre 1839, l’arrêté  de création signé le 14 novembre par le vicomte de Saint-Aignan est conforme dans l’ensemble au projet élaboré par de Contencin.

Si l’institution manquait, les hommes, eux, ne faisaient pas défaut. Nombreux sont ceux passionnés par l’histoire et ses sciences auxiliaires : Elie Brun-Lavaine, Victor Derode, Henri Bruneel, Arthur Dinaux, le docteur Le Glay, et bien d’autres, publient de nombreux ouvrages d’histoire dès la Restauration. Tous ces historiens sont  membres de la Commission. Il ne semble pas que ces érudits aient tenté de former dans les années 1830, par leur initiative propre, une société libre chargée d’étudier le patrimoine du département, à l’instar de la Société des Antiquaires de la Morinie.      

2- Le fonctionnement interne de la Commission

* Les statuts
Sept règlements vont se succéder, de la création de la Commission en 1839 jusqu’en 1987. Ils fixent l’objet et le fonctionnement interne de l’institution. Au départ, une Commission provisoire de neuf membres, chargée de veiller à la conservation des monuments et édifices historiques du département du Nord et de se livrer à toutes les recherches qui peuvent intéresser les diverses branches de l’archéologie nationale. Des correspondants sont prévus dans chaque arrondissement, leur nombre n’est pas fixé. Une réunion mensuelle se tient à la préfecture. C’est le préfet qui préside de droit la séance chaque fois qu’il le désire. Bien entendu, si l’objet de la Commission est d’emblée clairement établi, les dispositions internes vont parfois évoluer au fur et à mesure des nécessités.C’est ainsi que le règlement de 1864, qui reprend les mesures de l’arrêté organique de 1839, porte à vingt le nombre des membres titulaires - pour ce point, le règlement ne fait qu’entériner une situation existante - et ne limite pas le nombre des correspondants. Ce règlement précise que le Bureau sera renouvelé tous les trois ans au scrutin secret. Les séances ont lieu le premier jeudi de chaque mois. Autre nouveauté notable, inspirée par Edmond de Coussemaker, des sous-comités d’arrondissements sont formés par la réunion des membres correspondants des arrondissements, dans le but d’établir des liens entre la Commission et ses correspondants, et entre les correspondants eux-mêmes, liens indispensables pour les travaux d’ensemble. Enfin, l’article 12 du règlement stipule que lorsqu’un membre titulaire n’a pas assisté aux séances pendant six mois et n’a pas donné de motifs légitimes pour justifier son abstention, il sera considéré comme démissionnaire. Cette disposition, à ma connaissance n’a pas été appliquée.

Inspiré par Monseigneur Dehaisne, qui préside la Commission pendant plus  de vingt ans – de 1876 à 1897- le règlement de 1876 augmente de moitié le nombre des résidants, qui passe donc de vingt à trente, ce qui permet d’avoir une présence sensiblement plus importante aux réunions. Reprenant et confortant l’idée de Edmond de Coussemaker d’établir des liens plus directs  entre tous les membres de la Commission, des excursions annuelles hors de l’arrondissement de Lille, dont des excursions archéologiques, sont prévues.

Etabli par Edouard van Hende, le règlement de 1898, le quatrième, répond à une double préoccupation. La première concerne l’absentéisme. Les statuts de 1864 et 1876 considéraient comme démissionnaires, tout membre qui n’était pas venu aux réunions pendant six mois d’affilée. Cette disposition s’est révélée pratiquement inapplicable – il aurait fallu démissionner certains membres de réputation éminente, rendant de grands services à la Commission – je pense à l’architecte Benvignat, par exemple. Le délai de six mois est donc porté à un an, en outre, l’article 6 propose l’honorariat à tout membre qui ne pourra plus prendre part aux séances. La seconde préoccupation consiste à renforcer les liens entre les membres, sans doute un peu distendus par l’échec in fine des sous-comités d’arrondissement tombés en désuétude. Aussi l’article 19 prévoit-il « qu’afin d’établir un lien de collaboration entre tous les membres, la Commission tiendra annuellement une séance générale qui aura lieu tour à tour dans le chef-lieu de chacun des sept arrondissements du département ».

Alexandre de Saint Léger préside la Commission lors du cinquième règlement fin 1927. Le Bureau est renforcé par l’adjonction d’un bibliothécaire-archiviste, à part cela, pas de changement notoire.

Ce qui n’est pas le cas sous la présidence de Monsieur le chanoine Henri Platelle où le règlement fait suite à une importante mutation concernant l’objectif même de la Commission. Fondamentale, cette mutation est conséquente à l’instauration de services de conservation  du patrimoine. Désormais, la Commission n’est plus instituée pour veiller à la conservation du patrimoine, mais simplement pour y contribuer. Elle n’est donc associée à ces nouveaux services que comme force d’appoint. Une autre modification importante, consiste, comme il est dit en préambule de ce règlement, « à assouplir la répartition du nombre des membres entre les divers arrondissements ». Le nombre des membres titulaires est limité à 120, comme dans le précédent règlement de 1927, mais le nombre des titulaires des arrondissements hors Lille, au lieu d’être limité à quinze, devra être d’au moins dix. Conséquence heureuse de cette disposition, constatée dans les années qui suivent, le nombre des titulaires lillois n’a jamais été aussi important, plus de 50 en moyenne, et par suite la présence moyenne aux réunions s’en trouve confortée.

*en ce qui concerne le bureau,
L’arrêté de création de 1839 ne prévoyait qu’un président  et un secrétaire. Le règlement de 1864 stipule que celui-ci est renouvelé tous les trois ans, ce qui est encore le cas aujourd’hui. Ce qui a changé c’est qu’au fil des années et des statuts, le bureau s’est renforcé avec l’apparition de nouvelles fonctions. Le président est le seul organe officiel de la Commission, le préfet en est le président-né, mais dans les faits ce n’est pas lui qui dirige les séances, mais un membre élu. Alphonse de Contencin, le fondateur de la CHN, est son premier président et comme lui, les présidents qui se sont succédés jusqu’en 1848 sont secrétaires-généraux de la préfecture. Cette habitude avait été prise dans le but « d’établir un lien plus direct entre la Commission et l’administration départementale », mais les déplacements de ces fonctionnaires amenaient des changements continuels dans le bureau (Charles Randouin qui succède à de Contencin ne reste  qu’un an, le baron de Bry 2 ans, Gabriel Fournier 1 an et pendant ces présidences c’est en fait André Le Glay, vice-président, qui dirige seul la Commission), cette tradition est donc rompue avec l’élection de Pierre Legrand en 1849. Il est intéressant de noter que ceux qui accèdent à la présidence font partie des « piliers » de la société et qu’ils ont une certaine ancienneté, la moyenne se situant entre 18 et 19 ans.

Les statuts de 1839 ne posent pas le problème de la trésorerie, et jusqu’en 1864 c’est le président qui rend compte verbalement de la situation financière de la Commission. A partir de  1864, les statuts indiquent que c’est le secrétaire-archiviste qui est chargé des recettes et des dépenses, et la fonction de trésorier n’apparaît clairement que dans le règlement de 1876.

*La procédure d'admission
La procédure d’admission des membres n’a pas évolué depuis 1839 : la Commission recrute ses membres par cooptation, et ceux-ci sont nommés par le préfet. Depuis sa fondation, très rares sont les cas de candidatures spontanées ; c’est le bureau qui propose des candidats au préfet. Le premier critère de recrutement des membres est celui de leurs connaissances, de leurs travaux ; mais la correspondance entre le préfet et les sous-préfets des arrondissements concernés montre qu’au XIXe siècle et au début du XXe, ce critère n’est pas le seul. La moralité et les opinions politiques des candidats sont pris en compte : ainsi en 1905, être un républicain est un atout majeur pour être nommé, à l’inverse afficher ses sentiments bonapartistes vaut un refus de nomination. Dans les faits, de nombreux membres dont la sensibilité politique n’était pas conforme à celle du pouvoir en place, ont quand même été nommés. En revanche, j’ai rencontré un seul refus de nomination, en 1899, pour un candidat dont le tempérament était réputé violent et dont le casier judiciaire comportait deux condamnations. 

* Le financement des activités
Le problème des ressources n’est pas abordé dans les statuts. Si la Commission est assimilée à une société savante pour ses travaux, il n’en est pas de même pour son fonctionnement et pour sa trésorerie. Son lien avec le pouvoir préfectoral fait d’elle une commission administrative. Aussi, la Commission historique n’est pas concernée par la reconnaissance d’utilité publique, à laquelle aspiraient de nombreuses sociétés savantes au XIXe siècle, cette reconnaissance permettant de recevoir donations et legs. Il en est de même pour la loi de 1901.

Autre différence de taille, l’absence de cotisations acquittées par les membres, qui prive la Commission d’une source de revenus. A la différence des sociétés libres, la Commission dépend financièrement des aides extérieures qui lui sont apportées. Au XIXe siècle, celles-ci proviennent du Conseil général et ponctuellement du ministère de l’Instruction publique. Les premières  années de la Commission sont les plus difficiles : celle-ci se heurte à plusieurs refus du Conseil général.

3- Les membres

* l’activité professionnelle des membres
La Commission étant d’obédience préfectorale, la plupart d’entre eux appartiennent au service public. Tout d’abord, les fonctionnaires au sens strict (secrétaires de préfecture, magistrats, secrétaires de mairies, quelques membres de l’armée). Cette classe de fonctionnaires domine dans les premières années de la Commission, puis régresse tout au long de la période. Sur les listes étudiées au XIXe siècle, ils sont 24 en moyenne, sur celles du XXe siècle, ils sont moins de 7 en moyenne. L’évolution la plus significative au XXe siècle, est la place prépondérante dans les effectifs prise par le monde enseignant, d’une part, et par les fonctionnaires du patrimoine, d’autre part. Les enseignants ne sont pas présents à la création de la Commission. Le premier est François Chon, professeur d’histoire à Lille, nommé en 1841, alors âgé de 29 ans. Jusqu’en 1853, la part prise par le monde enseignant est réduite (3 en 1846), ensuite ils sont plus nombreux avec pour la première fois l’apparition sur les listes des membres de professeurs de faculté en 1860 et 1868. Le tournant de cette présence accrue se fait sous les Troisième et Quatrième Républiques avec des pics en 1951 et 1952 où huit enseignants sont nommés sous la présidence de Pierre Piétresson de Saint-Aubin, et s’accuse sous la Cinquième. Sur la liste des membres de 2000, ils sont 40. Les fonctionnaires du patrimoine (conservateurs, archivistes, bibliothécaires…), sont naturellement présents depuis l’origine de la Commission. Douze sur la liste des membres de 1903, ils sont 30 sur celle de 2000. Elle a compté en son sein de nombreux archivistes. Figures emblématiques et véritables piliers de l’institution, on peut citer entre autres André Le Glay, Alexandre Desplanque, Jules Finot, Pierre Piétresson de Saint-Aubin.

Le clergé est quasi absent à l’aube de la Commission. Une seule nomination sous la Monarchie de Juillet, aucune sous la Seconde République. Il représente par la suite un groupe important, plus de 10 % des nominations depuis l’origine. Son rôle dans les responsabilités et dans la production intellectuelle de la Commission est incontestable.

Il n’est pas possible de détailler ici la présence des autres catégories socioprofessionnelles : professions juridiques (63 nominations depuis l’origine), médicales (42), économiques(56), artistiques ou littéraires(79).

Concernant l’activité de la Commission, l’évolution de certaines catégories socioprofessionnelles traduit un changement de priorité. Cela se voit notamment pour les architectes dont la présence est constante sur les listes de membres du  XIXe siècle, à une époque où la CHN était chargée de la conservation des monuments (elle comptait alors un architecte par arrondissement) et ils représentent alors environ 9% des effectifs en moyenne. Leur présence est encore avérée sur les listes de 1921, 1939 et 1948 mais s’effondre à 3 % en 1959, et enfin il n’y en a plus aucun sur les listes de 1990 et 2000.           

* Les femmes dans la CHN        
Dans toutes les sociétés savantes, la présence féminine est rare avant 1870-1880 ; à la CHN, il faut attendre 1954 pour qu’une femme soit nommée. Il s’agit d’Odette Crombez, suivie en 1955 par Yvonne Duhamel et Thérèse Vergriete. Ce sont les seules femmes parmi les 90 membres nommés sous la Quatrième République.

Sous la Cinquième République et jusqu’en 2000, 30 femmes sont nommées. Les 2/3 d’entre-elles sont fonctionnaires du patrimoine, détentrices de diplômes universitaires, notamment en histoire, mais aussi en géographie, en lettres et en droit. Trois d’entre-elles sont diplômées de l’Ecole des Chartes. Sur la liste des membres de 2000, elles ne représentent que 21 % des effectifs, mais deux d’entre elles occupent des responsabilités au bureau. 

* l’implication des membres dans leur société, l’assiduité
Si nous prenons par exemple la période 1840-1849, on relève 34 membres différents, seuls neuf d’entre eux assistent à plus de la moitié des séances. Entre 1870 et 1875, sur un total de 38 séances, seules cinq d’entre elles voient les fauteuils occupés par un peu plus de la moitié de l’effectif. Parfois les membres du Bureau dépassent en nombre celui des résidants. Pour faire court, j’arrive à une période récente, l’année 2000 par exemple. L’effectif des membres titulaires lillois est de 59 personnes, parmi elles 24 n’ont assisté à aucune séance, soit 40 % de cet effectif, 4 membres sont présents à une seule réunion, 5 membres assistent à 2 séances.
En revanche, le nombre moyen de participants aux séances de l’année 2000 est le plus important de toutes les périodes étudiées, proche de 29 personnes. Ceci est dû d’une part à l’effectif plus important des titulaires lillois, d’autre part à la présence des titulaires des autres arrondissements qui, rarement présents aux séances du XIXe siècle, sont de plus en plus nombreux, jusqu’à atteindre en moyenne 46 % des présents en 2000. La faible participation aux séances s’explique par des raisons très diverses : la non-résidence dans la ville siège de la société, l’activité professionnelle, l’appartenance à d’autres sociétés, l’âge, des saisons, des jours et des horaires qui ne conviennent pas. 

4- l’activité de la Commission,

*Les publications
Les bulletins sont incontestablement pour les historiens, les chercheurs et pour tout un chacun une source de documentation considérable. L’analyse des tables des matières des bulletins montre que dans les premières années, et jusqu’en 1871 environ, les communications publiées sont  des descriptions de monuments religieux ou civils, d’objets, de mémoires sur les archives et des essais d’archéologie. Les préoccupations des membres se portent principalement sur les édifices, avec une répartition équilibrée entre monuments civils et religieux. Au départ, les thèmes consacrés à l’histoire proprement dite sont peu nombreux, mais si on additionne à l’histoire ses corrélats (biographie, numismatique, épigraphie, héraldique, etc.), on atteint tout de même 52 % des travaux publiés entièrement entre 1840 et 1871. Par la suite, la part des travaux prise par l’histoire ne cesse de croître. C’est dans le dernier quart du XXe siècle que le nombre de communications afférentes au patrimoine est le plus faible ; cette évolution est probablement liée à l’amoindrissement de la responsabilité de la Commission en matière de patrimoine.
Les tables des matières des bulletins montrent les périodes de prédilection de la Commission. Pour la période 1840-1871, c’est la période médiévale qui arrive en tête avec un taux de 32 %, suivi de la période moderne. La même étude réalisée sur les bulletins 37 à 40, couvrant les années 1947 à 1976, montre que c’est  l’histoire contemporaine qui y est privilégiée avec 41 %  des titres, suivie de l’histoire moderne. L’histoire ancienne n’est pas représentée.

* l’action de la Commission sur le plan de la protection du patrimoine
L’inventaire : depuis sa création, la Commission a entrepris une série d’actions d’inventaires. Dans les années 1840, l’inventaire est une commande gouvernementale et les préfets reçoivent des circulaires leur rappelant l’obligation de dresser dans chaque département l’inventaire des sources écrites, monumentales et archéologiques. Dans le département du Nord, la Commission apporte elle aussi sa pierre à l’édifice archéologique par la réalisation de la Statistique archéologique du département du Nord, publiée en 1867. Etablie par arrondissement et pour chaque commune, la Statistique donne un résumé de son origine et de son histoire, décline les formes anciennes de son nom, décrit ses armoiries, dresse l’inventaire des monuments qu’elle possède et des faits historiques dont elle a été le théâtre. Ce travail a été réédité en 1991 à l’instigation de René Robinet, secrétaire général de 1966 à 1994. Dans les années 1870, c’est le patrimoine mobilier du département qui fait l’objet d’un recensement sous l’impulsion du président Edmond de Coussemaker. L’année suivante paraît l’Inventaire des objets d’art et d’archéologie dans les églises pour l’arrondissement de Lille et pour l’église Saint-Pierre de Douai, publié dans le onzième tome du bulletin. Jacques Guillouet, vice-président de la Commission de 1972 à 1994 et Conservateur des Antiquités et Objets d’Art du département est, dès 1963, l’initiateur d’un « Inventaire départemental des objets d’art non classés par l’Etat », et précède ainsi la création même de l’ « Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France » institué par le décret du 14 mars 1964 sous l’instigation d’André Malraux. L’institution de l’Inventaire départemental devance aussi la loi du 23 décembre 1970 instituant un « Inventaire supplémentaire des Objets mobiliers » . A partir de 1974, l’attention de la Commission se porte davantage sur les monuments bâtis, et avec l’accord du préfet, un groupe de travail est constitué, présidé par Jacques Guillouet. Ce groupe de travail est chargé du recensement des immeubles antérieurs à 1900. Pendant cette période, la Commission se rapproche du rôle qui lui était assigné à son origine.
 
*  La conservation du souvenir
La Commission ne s’est pas intéressée seulement aux édifices existants mais aussi à ceux qui devaient  disparaître et même à ceux disparus, en conservant leur souvenir par des dessins, puis par la photographie. Dès la première circulaire adressée aux membres, le président De Contencin précise que la « Commission attachera beaucoup de prix à recevoir des dessins ou des empreintes de tous les fragments d’architecture ou de sculpture ancienne ». Une importante collection iconographique a été constituée et les bulletins sont agrémentés de nombreux croquis, planches exécutés par des membres de la Commission ou par des artistes extérieurs, certains connus localement (Boldoduc, Félix-Fleury Robaut, lithographe douaisien, Louis Cellier de Valenciennes, etc.). Dans le domaine de la photographie, la Commission s’est montrée innovante et très tôt intéressée par le procédé. En 1851, le lillois Blanquart-Evrard est nommé membre de la Commission ; la même année, il relève le défi de la création d’une imprimerie photographique ouverte à Loos-les-Lille. Lors de la séance du 3 février 1870 il est chargé avec l’architecte Benvignat de faire des photographies des immeubles qui doivent disparaître lors du percement de la rue de la Gare. Cette initiative fait suite à une intervention de l’un des membres de la Commission, de Norguet, qui estimait qu’il fallait conserver le souvenir de ces constructions. On peut imaginer que cette initiative de la Commission a inspiré  l’administration municipale, laquelle confie en mars 1870, au photographe Le Blondel de réaliser les clichés. Autre photographe, Augustin Boutique, entré à la Commission en 1898. A partir de 1905 il se livre à un travail systématique d’inventaire par la photographie des monuments et des œuvres d’art pour la plupart des communes du département. De nombreux membres ont alors prêté leurs collections de clichés pour être reproduits par la Commission en la personne de Delphin Petit nommé en 1884. Cet ensemble est appelé Collection Boutique. Aujourd’hui, la collection photographique de la Commission est très précieuse, et une partie de cette collection n’a pas été inventoriée.
 
Discussion
 
La discussion est ouverte après que Philippe Marchand eût chaleureusement remercié la conférencière pour la qualité de son travail. Pierre Leman pose la question, restée sans réponse,  de savoir quand le premier étranger a été nommé à la CHN. Peut-être Maurice Arnould ? Pierre Leman rappelle les liens avec les sociétés historiques belges et les échanges de revues. Il rappelle qu’en 1940-1941, une sous-commission à Bavay s’efforçait d’empêcher les expropriations. P. Oddone demande si, comme entre 1940-1944, la CHN a fonctionné pendant la guerre 14-18  ? En fait la dernière réunion s’est tenue le 6 juillet 1914 ; puis on ne relève que 2 séances pendant toute l’occupation. En 1941, la CHN se réunit une première fois en octobre, puis tient régulièrement ses séances  pendant le reste de la guerre, avec en moyenne 18 membres présents. Philippe Marchand rappelle l’incendie de l’hôtel de ville de Lille en 1916 qui a détruit la plupart des archives de la Commission, hormis les plaques de verre conservées au Palais Rihour.