Gendarmerie et
société dans le
Nord au XIXe siècle :
histoire d’une
réconciliation ?
par
Arnaud Houte
Lorsque
les gendarmes d’Armentières quittent leur
résidence, en 1814, pour renforcer la
garnison lilloise, ils fuient également un territoire ennemi. La
chasse aux
insoumis, aux déserteurs et aux contrebandiers suffit à
attiser les haines, et
ces militaires ne reviendront qu’avec peine, et aux termes
d’épisodes de
violence, dans une région qui leur témoigne une
hostilité systématique. Un
siècle plus tard, à l’inverse, la mobilisation
générale se déroule presque sans
aucun heurt. Les gendarmes sont intégrés au paysage
familier des bourgs et des
campagnes. Comme l’écrit un inspecteur
général de la gendarmerie, « il est
vraiment extraordinaire de voir de quel prestige jouissent
auprès des
populations ces fonctionnaires militaires qui, à certaines
époques, ont dû
avoir recours contre elles à la répression ».
D’un siècle à l’autre, se
dessine donc l’histoire d’une réconciliation entre
les gendarmes et les
habitants, entre l’Etat et la société. On
connaît assez bien maintenant les
modalités de cette transition qui passe, notamment, par la
modernisation
de l’économie et des relations sociales, par le
décloisonnement des terroirs et
la mutation des sensibilités, mais aussi par
l’investissement mieux compris
d’un Etat plus présent. Car, si les populations en sont
venues à mieux accepter
les gendarmes, c’est aussi parce que les gendarmes ont fait en
sorte de se
fondre dans le paysage. C’est pourquoi il paraît
intéressant de comprendre
comment les gendarmes ont changé de regard sur leur
métier et sur leur mission
sociale. Cette recherche bénéficie des nombreux travaux
désormais engagés en
histoire de la gendarmerie. Après une longue période de
méconnaissance
réciproque, les praticiens et les historiens se sont
rencontrés, les archives
se sont ouvertes (en particulier, depuis 1995 et la création du
Service
historique de la Gendarmerie nationale), et les recherches ont pris un
véritable élan : depuis 1999, sous l’impulsion
de Jean-Noël Luc, un
séminaire bimensuel est consacré à ces sujets par
l’université Paris-IV
Sorbonne. Pour autant, si beaucoup de thèses sont en cours de
préparation, on
ne dispose encore que de peu de conclusions assurées.
C’est pourquoi, dans
cette présentation, de nombreuses hypothèses se glissent
parmi les premiers
résultats.
Pour
comprendre les relations entre la gendarmerie et la
société, il faut d’abord
dresser un bref portrait des gendarmes. Pour tout le XIX
e
siècle,
les critères de recrutement paraissent étonnamment
stables. Après une première
expérience militaire, sous réserve d’une
attestation de bonne conduite, tout
citoyen peut présenter sa candidature. Mais encore faut-il
mesurer plus d’1m70,
ce qui n’est donné qu’à moins de la
moitié des conscrits du Nord au début du
XIXe siècle. Et, surtout, le gendarme doit savoir lire et
écrire, ce
qui exclut encore une partie des impétrants. Reste une
dernière condition,
indirecte mais essentielle : le gendarme doit
s’équiper à ses frais
(cheval, uniforme, armement). Avec l’avancée du
siècle, des évolutions de
détail modifient pourtant sensiblement le vivier de recrutement.
D’abord, on
diminue la taille exigée, tandis que la population grandit
nettement. Ensuite,
on réduit la durée des services militaires attendus,
alors que tous les
citoyens sont progressivement contraints de porter l’uniforme.
Enfin, les
examens de recrutement restent fondés sur une courte
dictée, alors que
l’alphabétisation du département n’a
cessé de se développer. En d’autres
termes, il est sans doute plus facile de devenir gendarme en 1914
qu’en 1815.
On observe bien une banalisation du métier, que renforcent les
régulières
hausses d’effectif, surtout après 1850.
Qui
sont donc ces gendarmes ? Pour l’essentiel, ils sont
originaires du Nord
ou des départements voisins. Cette proportion gonfle
continuellement :
deux-tiers de régionaux sous la Restauration,
quatre-cinquièmes sous le Second
Empire, près de 90% à la fin du siècle. Pour
autant, le recrutement n’est pas
local, et il faut bien distinguer la gendarmerie des autres
administrations
(postes, douanes) qui recrutent souvent à l’échelle
du canton ou de
l’arrondissement. Du reste, ces gendarmes ne représentent
pas exactement la
société qu’ils encadrent. Massivement issus du
monde des petites villes et des
campagnes, ils ne proviennent presque jamais des grandes villes, ni
même des
bassins industriels émergents. Sans doute évite-t-on de
recruter des
prolétaires suspects de turbulence… Mais les
intérêts de l’institution
rencontrent aussi les motivations des candidats : on remarque
ainsi que la
plupart des recrues sont des journaliers agricoles, des petits artisans
ruraux,
voire des tisserands proto-industriels. Autant de métiers en
perte de vitesse dans
cette société industrialisée à marche
forcée.
Que
ces gendarmes ressemblent assez largement aux populations qu’ils
administrent
ne signifie pas qu’ils les fréquentent… Il faut
donc s’interroger sur
l’immersion sociale de la gendarmerie. Sans doute
l’institution est-elle de
plus en plus présente : moins de 150 gendarmes au
début du siècle, plus de
500 à la veille de la Première Guerre mondiale.
Dès le milieu du XIXe
siècle, le semis des brigades correspond à la carte des
cantons. Mais les
gendarmes fréquentent beaucoup plus les chefs-lieux de canton
que les communes
externes. Pour n’en donner qu’un indice, sous le Second
Empire, près de la
moitié des procès-verbaux de la brigade de
Solre-le-Château sont dressés au
chef-lieu. De plus, les gendarmes sont des militaires :
l’encasernement
les coupe-t-il de la population ? La lecture des règlements
pourrait le
faire penser : interdiction de fréquenter les cabarets,
restrictions au
travail des femmes de gendarmes, fermeture rigoureuse des casernes et
horaires
de sortie limités… Seulement, ces règlements sont
trop souvent réitérés pour
qu’on les prenne au pied de la lettre. Ainsi, lorsque le
lieutenant
d’Hazebrouck découvre sa nouvelle caserne de gendarmerie,
dans les années 1840,
il s’indigne de la voir ouverte à tous les passages et
à tous les abus. De
même, les cabarets sont des lieux propices à la collecte
de renseignements, et
les gendarmes ne s’y trompent pas, qui y tiennent parfois
quartier. Quant aux
épouses, elles parviennent souvent à trouver une
profession (couturière,
blanchisseuse, voire institutrice) qui les met en contact avec la
société. Les
casernes ne sont donc pas des prisons. Et elles ne parviennent
même pas à
impressionner les habitants. À Cassel, l’architecte
départemental explique
« qu’il faut être absolument du pays pour la
trouver ». Car ces
casernes sont souvent de simples maisons d’habitation
reconverties et
agrandies, théoriquement dotées de drapeaux en
réalité peu ostensibles, sinon
absents. Toujours à Cassel, des contrebandiers s’y
trompent : présentant
leur marchandise en porte-à-porte, ils entrent sans malice dans
la caserne de
gendarmerie… Il existe pourtant des limites à cette
intégration quotidienne, à
commencer par la fréquence des mutations. Rares sont les
gendarmes qui ne
connaissent qu’un seul poste, et beaucoup commencent leur
carrière par une
valse des affectations préjudiciable à leur enracinement.
Mais
l’uniforme et le carnet de procès-verbaux restent les
principaux freins à
l’intégration. Ce sont d’abord les missions de
souveraineté qui alimentent
l’impopularité des gendarmes. Jusqu’aux
années 1870, en effet, la gendarmerie
joue un rôle notoire de police politique. Recueil
d’informations, transmission
de rapports, mais surtout persécution quotidienne des opposants
républicains. En
témoigne, par exemple, une éloquente chanson
entonnée au banquet d’Orchies, en
1851 (« connaissez-vous de la gendarmerie…
etc »). Après les années
1870, la gendarmerie entame une dépolitisation radicale, mais
elle se trouve
désormais confrontée au problème du maintien de
l’ordre. Selon certains
administrateurs, elle dispose d’un capital de professionnalisme
et de
popularité qui la fait préférer aux troupes de
ligne. Mais, à la Belle Epoque,
elle est volontiers présentée comme un instrument de
répression au service du
patronat… Au quotidien, la gendarmerie ne rechigne pas plus
à prendre le risque
de déplaire. Lorsque l’on compare son activité
à celle des autres forces de
police civile, on remarque ainsi qu’elle se spécialise
dans les verbalisations
« risquées » : police du roulage,
évacuation des cabarets
ouverts au-delà des horaires légaux, etc. Encore faut-il
nuancer, et une
lecture attentive des archives révèle une conclusion bien
connue des
sociologues de la police : les procès-verbaux frappent plus
volontiers les
habitants d’autres cantons, sinon d’autres
départements, que les autochtones.
Les gendarmes protègent implicitement leur intégration
sociale. Du reste, à la
fin du siècle, le discours de l’institution commence
à utiliser le discours de
la prévention et à centrer la répression sur des
cibles consensuelles
(vagabonds, mendiants, etc.)
Assez
semblable aux populations dans lesquelles il s’intègre bon
gré mal gré, le
gendarme parvient donc à faire accepter son uniforme. Reste
à comprendre
comment lui-même transforme ses manières de voir. Dans le
premiers tiers du XIXe
siècle, la compagnie est dominée par une
génération homogène de vétérans des
guerres impériales. Marqués par une longue
expérience militaire, souvent
physiquement usés, ces gendarmes oscillent entre une image
militaire et une
pratique de garde champêtre. Ce n’est qu’avec le
milieu du XIXe
siècle que ce flou se dissipe franchement. Cette fois, un
nouveau discours se
développe, exaltant l’identité de la gendarmerie,
tandis que les recrues
disposent d’une expérience militaire moins longue et moins
marquante. Ces
gendarmes du Second Empire vont alors développer une lecture
arrogante de leurs
fonctions. Un simple brigadier parle ainsi des « pouvoirs
inconnus de la
gendarmerie, auxquels rien ni personne ne saurait
résister » ; un
autre, enivré, parcourt les rues de Solesmes au galop en
s’exclamant
« c’est moi seul qui commande ici »…
Entrant en vive concurrence avec
les maires et les notables locaux, ils cherchent à
acquérir une position de petits
notables. L’échec patent de cette stratégie
apparaît dans les années 1870,
lorsque les gendarmes sont victimes du tournant républicain.
Contrainte à
adopter profil bas, une nouvelle génération de gendarmes
installe
progressivement des rapports sociaux plus professionnels. Dans le
même temps,
le thème du service public se développe, la gendarmerie
prend petit à petit une
nouvelle physionomie.
Dès
lors, il ne s’agit plus de se faire accepter en tant que vieux
soldats, ni en
tant que notables omnipotents, mais bien en tant que fonctionnaires.
C’est en
acceptant de se reconnaître comme tels que les gendarmes
adoucissent leurs
pratiques et pacifient leurs rapports sociaux. La réconciliation
reste fragile,
surtout dans un département affecté par
d’importants conflits sociaux, mais
elle contribue à la stabilisation et à l’ancrage
d’un Etat républicain.