COMMUNICATION DU 22 MARS 2004

Gendarmerie et société dans le Nord au XIXe siècle : histoire d’une réconciliation ?

par Arnaud Houte

 
Lorsque les gendarmes d’Armentières quittent leur résidence, en 1814, pour renforcer la garnison lilloise, ils fuient également un territoire ennemi. La chasse aux insoumis, aux déserteurs et aux contrebandiers suffit à attiser les haines, et ces militaires ne reviendront qu’avec peine, et aux termes d’épisodes de violence, dans une région qui leur témoigne une hostilité systématique. Un siècle plus tard, à l’inverse, la mobilisation générale se déroule presque sans aucun heurt. Les gendarmes sont intégrés au paysage familier des bourgs et des campagnes. Comme l’écrit un inspecteur général de la gendarmerie, « il est vraiment extraordinaire de voir de quel prestige jouissent auprès des populations ces fonctionnaires militaires qui, à certaines époques, ont dû avoir recours contre elles à la répression ». D’un siècle à l’autre, se dessine donc l’histoire d’une réconciliation entre les gendarmes et les habitants, entre l’Etat et la société. On connaît assez bien maintenant les modalités de cette transition qui passe, notamment, par la modernisation de l’économie et des relations sociales, par le décloisonnement des terroirs et la mutation des sensibilités, mais aussi par l’investissement mieux compris d’un Etat plus présent. Car, si les populations en sont venues à mieux accepter les gendarmes, c’est aussi parce que les gendarmes ont fait en sorte de se fondre dans le paysage. C’est pourquoi il paraît intéressant de comprendre comment les gendarmes ont changé de regard sur leur métier et sur leur mission sociale. Cette recherche bénéficie des nombreux travaux désormais engagés en histoire de la gendarmerie. Après une longue période de méconnaissance réciproque, les praticiens et les historiens se sont rencontrés, les archives se sont ouvertes (en particulier, depuis 1995 et la création du Service historique de la Gendarmerie nationale), et les recherches ont pris un véritable élan : depuis 1999, sous l’impulsion de Jean-Noël Luc, un séminaire bimensuel est consacré à ces sujets par l’université Paris-IV Sorbonne. Pour autant, si beaucoup de thèses sont en cours de préparation, on ne dispose encore que de peu de conclusions assurées. C’est pourquoi, dans cette présentation, de nombreuses hypothèses se glissent parmi les premiers résultats.

Pour comprendre les relations entre la gendarmerie et la société, il faut d’abord dresser un bref portrait des gendarmes. Pour tout le XIXe siècle, les critères de recrutement paraissent étonnamment stables. Après une première expérience militaire, sous réserve d’une attestation de bonne conduite, tout citoyen peut présenter sa candidature. Mais encore faut-il mesurer plus d’1m70, ce qui n’est donné qu’à moins de la moitié des conscrits du Nord au début du XIXe siècle. Et, surtout, le gendarme doit savoir lire et écrire, ce qui exclut encore une partie des impétrants. Reste une dernière condition, indirecte mais essentielle : le gendarme doit s’équiper à ses frais (cheval, uniforme, armement). Avec l’avancée du siècle, des évolutions de détail modifient pourtant sensiblement le vivier de recrutement. D’abord, on diminue la taille exigée, tandis que la population grandit nettement. Ensuite, on réduit la durée des services militaires attendus, alors que tous les citoyens sont progressivement contraints de porter l’uniforme. Enfin, les examens de recrutement restent fondés sur une courte dictée, alors que l’alphabétisation du département n’a cessé de se développer. En d’autres termes, il est sans doute plus facile de devenir gendarme en 1914 qu’en 1815. On observe bien une banalisation du métier, que renforcent les régulières hausses d’effectif, surtout après 1850.

Qui sont donc ces gendarmes ? Pour l’essentiel, ils sont originaires du Nord ou des départements voisins. Cette proportion gonfle continuellement : deux-tiers de régionaux sous la Restauration, quatre-cinquièmes sous le Second Empire, près de 90% à la fin du siècle. Pour autant, le recrutement n’est pas local, et il faut bien distinguer la gendarmerie des autres administrations (postes, douanes) qui recrutent souvent à l’échelle du canton ou de l’arrondissement. Du reste, ces gendarmes ne représentent pas exactement la société qu’ils encadrent. Massivement issus du monde des petites villes et des campagnes, ils ne proviennent presque jamais des grandes villes, ni même des bassins industriels émergents. Sans doute évite-t-on de recruter des prolétaires suspects de turbulence… Mais les intérêts de l’institution rencontrent aussi les motivations des candidats : on remarque ainsi que la plupart des recrues sont des journaliers agricoles, des petits artisans ruraux, voire des tisserands proto-industriels. Autant de métiers en perte de vitesse dans cette société industrialisée à marche forcée.

Que ces gendarmes ressemblent assez largement aux populations qu’ils administrent ne signifie pas qu’ils les fréquentent… Il faut donc s’interroger sur l’immersion sociale de la gendarmerie. Sans doute l’institution est-elle de plus en plus présente : moins de 150 gendarmes au début du siècle, plus de 500 à la veille de la Première Guerre mondiale. Dès le milieu du XIXe siècle, le semis des brigades correspond à la carte des cantons. Mais les gendarmes fréquentent beaucoup plus les chefs-lieux de canton que les communes externes. Pour n’en donner qu’un indice, sous le Second Empire, près de la moitié des procès-verbaux de la brigade de Solre-le-Château sont dressés au chef-lieu. De plus, les gendarmes sont des militaires : l’encasernement les coupe-t-il de la population ? La lecture des règlements pourrait le faire penser : interdiction de fréquenter les cabarets, restrictions au travail des femmes de gendarmes, fermeture rigoureuse des casernes et horaires de sortie limités… Seulement, ces règlements sont trop souvent réitérés pour qu’on les prenne au pied de la lettre. Ainsi, lorsque le lieutenant d’Hazebrouck découvre sa nouvelle caserne de gendarmerie, dans les années 1840, il s’indigne de la voir ouverte à tous les passages et à tous les abus. De même, les cabarets sont des lieux propices à la collecte de renseignements, et les gendarmes ne s’y trompent pas, qui y tiennent parfois quartier. Quant aux épouses, elles parviennent souvent à trouver une profession (couturière, blanchisseuse, voire institutrice) qui les met en contact avec la société. Les casernes ne sont donc pas des prisons. Et elles ne parviennent même pas à impressionner les habitants. À Cassel, l’architecte départemental explique « qu’il faut être absolument du pays pour la trouver ». Car ces casernes sont souvent de simples maisons d’habitation reconverties et agrandies, théoriquement dotées de drapeaux en réalité peu ostensibles, sinon absents. Toujours à Cassel, des contrebandiers s’y trompent : présentant leur marchandise en porte-à-porte, ils entrent sans malice dans la caserne de gendarmerie… Il existe pourtant des limites à cette intégration quotidienne, à commencer par la fréquence des mutations. Rares sont les gendarmes qui ne connaissent qu’un seul poste, et beaucoup commencent leur carrière par une valse des affectations préjudiciable à leur enracinement.

Mais l’uniforme et le carnet de procès-verbaux restent les principaux freins à l’intégration. Ce sont d’abord les missions de souveraineté qui alimentent l’impopularité des gendarmes. Jusqu’aux années 1870, en effet, la gendarmerie joue un rôle notoire de police politique. Recueil d’informations, transmission de rapports, mais surtout persécution quotidienne des opposants républicains. En témoigne, par exemple, une éloquente chanson entonnée au banquet d’Orchies, en 1851 (« connaissez-vous de la gendarmerie… etc »). Après les années 1870, la gendarmerie entame une dépolitisation radicale, mais elle se trouve désormais confrontée au problème du maintien de l’ordre. Selon certains administrateurs, elle dispose d’un capital de professionnalisme et de popularité qui la fait préférer aux troupes de ligne. Mais, à la Belle Epoque, elle est volontiers présentée comme un instrument de répression au service du patronat… Au quotidien, la gendarmerie ne rechigne pas plus à prendre le risque de déplaire. Lorsque l’on compare son activité à celle des autres forces de police civile, on remarque ainsi qu’elle se spécialise dans les verbalisations « risquées » : police du roulage, évacuation des cabarets ouverts au-delà des horaires légaux, etc. Encore faut-il nuancer, et une lecture attentive des archives révèle une conclusion bien connue des sociologues de la police : les procès-verbaux frappent plus volontiers les habitants d’autres cantons, sinon d’autres départements, que les autochtones. Les gendarmes protègent implicitement leur intégration sociale. Du reste, à la fin du siècle, le discours de l’institution commence à utiliser le discours de la prévention et à centrer la répression sur des cibles consensuelles (vagabonds, mendiants, etc.)

Assez semblable aux populations dans lesquelles il s’intègre bon gré mal gré, le gendarme parvient donc à faire accepter son uniforme. Reste à comprendre comment lui-même transforme ses manières de voir. Dans le premiers tiers du XIXe siècle, la compagnie est dominée par une génération homogène de vétérans des guerres impériales. Marqués par une longue expérience militaire, souvent physiquement usés, ces gendarmes oscillent entre une image militaire et une pratique de garde champêtre. Ce n’est qu’avec le milieu du XIXe siècle que ce flou se dissipe franchement. Cette fois, un nouveau discours se développe, exaltant l’identité de la gendarmerie, tandis que les recrues disposent d’une expérience militaire moins longue et moins marquante. Ces gendarmes du Second Empire vont alors développer une lecture arrogante de leurs fonctions. Un simple brigadier parle ainsi des « pouvoirs inconnus de la gendarmerie, auxquels rien ni personne ne saurait résister » ; un autre, enivré, parcourt les rues de Solesmes au galop en s’exclamant « c’est moi seul qui commande ici »… Entrant en vive concurrence avec les maires et les notables locaux, ils cherchent à acquérir une position de petits notables. L’échec patent de cette stratégie apparaît dans les années 1870, lorsque les gendarmes sont victimes du tournant républicain. Contrainte à adopter profil bas, une nouvelle génération de gendarmes installe progressivement des rapports sociaux plus professionnels. Dans le même temps, le thème du service public se développe, la gendarmerie prend petit à petit une nouvelle physionomie.

Dès lors, il ne s’agit plus de se faire accepter en tant que vieux soldats, ni en tant que notables omnipotents, mais bien en tant que fonctionnaires. C’est en acceptant de se reconnaître comme tels que les gendarmes adoucissent leurs pratiques et pacifient leurs rapports sociaux. La réconciliation reste fragile, surtout dans un département affecté par d’importants conflits sociaux, mais elle contribue à la stabilisation et à l’ancrage d’un Etat républicain.

Discussion
 
Après avoir chaleureusement remercié le conférencier, Ph. Marchand établit un parallèle entre les gendarmes et les instituteurs qui devaient, eux aussi, payer leur trousseau à l'entrée à l'Ecole Normale (environ 500 F.). Il demande quel était le niveau d'instruction des gendarmes. Possédaient-ils un diplôme ? A. Houte lui répond que la gendarmerie n'exigeait aucun diplôme. Dans l'Hérault, très rares (5 %) sont les gendarmes à avoir le certificat d'études. A partir de 1840, les gendarmes tiennent des "cahiers d'instruction" comprenant des dictées, des copies, des rédactions de P.V… On peut y noter une amélioration du niveau d'instruction au cours du XIXe s. Le Dr. Gérard fait remarquer que la gendarmerie était une arme d'élite sous le 1er Empire. C'est elle qui fut chargée de l'exécution du duc d'Enghien ; ce que confirme A. Houte. Sous la monarchie censitaire, elle perd de son prestige. Avec le coup d'état de 1851, elle retrouve son lustre. Les gendarmes sont chargés de lutter contre les opposants et les insurgés (30 gendarmes environ sont tués). Les gendarmes deviennent alors des notables locaux. P. Leman fait remarquer que lors des Inventaires de 1906, à Boeschèpe, on doit faire appel au 43e de ligne vu le petit nombre de gendarmes. Selon A. Houte, les gendarmes ont été assez peu employés lors des Inventaires dans le Nord, alors qu'ailleurs on a eu recours à eux plus souvent. Dans le Nord, ils sont très souvent chargés de réprimer les grèves. La gendarmerie est très impliquée dans l'anticléricalisme. Les gendarmes ne mettent pas leurs enfants dans les écoles privées. Le colonel Carillot précise que la gendarmerie intervient dans le domaine politique quand la police n'y était pas affectée. Au XIXe s., on rappelle l'obligation du port de l'uniforme. Seules les polices judiciaire et routière peuvent intervenir en civil. P. Oddone s'interroge sur une éventuelle guerre des polices déjà à cette époque. A. Houte répond que ce sujet fait l'objet de nombreuses études en ce moment. La gendarmerie ressort du ministère de la Guerre. Elle réfère aux ministères de l'Intérieur, de la Marine et des Colonies. Une éventuelle démilitarisation provoque une levée de boucliers. Il y a des épisodes d'affrontement et de collaboration entre police et gendarmerie. Il y a des tensions entre gendarmes et commissaires cantonaux de police.