Séance du lundi 24 avril 2006
aux Archives départementales du Nord
sous la présidence de Melle Rosine CLEYET-MICHAUD

 

Présents :      Melle Ch. Lesage, Melle M. Mestayer, Melle F. Bruno, M. Sivery, M. M. Lekieffre, Mme J. Dion, Mme Th. Lecroart, M. A. Gérard, M. B. Schaeffer, M. P. Leman, M. Delecaut, M. G. Janssen, Mme M. Jeanson, M. B. Delmaire, M. C. Depauw, Melle M. Vasseur, M. M. Vangheluwe, M. L. Deleplanque, Melle R. Cleyet-Michaud, M. C. Wallart.
 
Excusés :       Mme M. Heddebaut, Mme P. Bréemersch, M. M. Debersée, M. R. Berger, M. G. Freitag, M. R. Hanoune, M. D. Delegrange, Mme M. Dumont, M. Ph. Marchand, M. Desplats, Mme Cuvelier, Mme Marécaille, M. J. Milot, M. le chan. Platelle, M. F. Boniface, M. M. J.M. Cauchies, M. R. Hanoune.

   

COMMUNICATION

 par Madame Henel

 
Les Bouillons lillois

 
Bouillon :
nom donné à certaines charités paroissiales à Lille distinctes des charités gérées par les pauvrieurs et de la Bourse Commune des Pauvres. 

Les sources principales
se trouvent dans les archives du Bureau de Bienfaisance. Aucun document n’est répertorié sous le nom de bouillon pour la paroisse Saint-Sauveur. Les documents sont parcellaires, les dates des registres conservés étant très différentes, il est difficile de faire des comparaisons entre les recettes et les dépenses des paroisses concernées.

Pour Sainte-Catherine, le livre de comptes couvre les années de 1740 à 1777, pour Saint-André, se trouvent trois fragments de livres de comptes qui mis bout à bout fournissent les comptes de 1784 à 1793. Pour la Madeleine, nous avons des comptes épars de 1764 à 1790 et pour Saint-Etienne de 1763-1764. Rien pour Saint-Maurice. 

La première mention pour Sainte-Catherine est 1633, 1695 pour Saint-Maurice, 1699 pour Saint-Pierre, 1723 pour La Madeleine, 1719 pour Saint-André. En ce qui concerne Saint-Étienne, il est d’abord question de Saint-Charles-Borromée qui est uni, en 1710, à la maison fondée pour les pauvres malades

Ce sont les pauvres malades et dans l’incapacité de se déplacer qui bénéficient du bouillon. Ainsi, Jacques Depitain lègue des terres et des maisons en déclarant qu’il désire favoriser la cuisine des pauvres malades de la paroisse Sainte-Catherine et subvenir au bouillon qu’on leur porte. A Saint-Etienne, Nicolas Vanthienne donne une rente de 16 florins à la servante qui porte le bouillon

Le financement est assuré par les revenus des rentes, les biens immobiliers provenant de legs ou achetés et des aumônes.

Les bouillons possèdent des maisons mais aucune propriété pour Saint-Maurice et La Madeleine n’est mentionnée.

Une seule maison est signalée pour Saint-André, sise rue Saint-Pierre neuve, une partie de cette maison est enclavée dans le cabaret formant le coin de la rue Sainte-Catherine, possède une maison à usage de vacherie rue des Carmes, deux maisons mitoyennes rue des Célestines, une maison place des Ghingans à l’enseigne du marteau d’or, une située rue de Fossés Neufs, un quart de maison rue de l’Arc, une rue du Gros Gérard et 10 cens de terres à Esquermes.

Saint-Pierre, possède une maison rue d’Angleterre, et une rue des Bouchers.

Pour Saint-Etienne se trouvent une maison rue Saint-Etienne, une, rue des Molfonds, une ½, rue d’Angleterre, une rue du Nouveau Siècle, un lieu manoir et 700 verges de jardin à Loos et à Bully-en-Gohelle 43 mencaudées de terres.

Les donateurs sont pour Sainte-Catherine, 6 veuves, 3 célibataires de sexe féminin et 8 prêtres chanoines ou curés, de la paroisse ou d’une autre paroisse. Une seule rente a été donnée par une famille noble les : de Fourmestraux, les autres donateurs sont commerçants, avocat, maîtresse d’école ou rentier.

L’administration du bouillon est confiée aux pasteurs, curés des paroisses qui sont gestionnaires des biens appartenant aux bouillons et tiennent les registres s’y rapportant. Leur nomination est le fait des pauvriseurs qui doivent désigner un prêtre honnête et charitable, il doit visiter les malades et indiquer ceux qui ont le plus besoin du secours de la cuisine, solliciter les aumônes. En remerciement, il a au moins à Sainte-Catherine le droit de loger dans la maison du bouillon.

Le vicaire de La Madeleine est logé dans la cuisine du bouillon, à partir de 1768, à condition de faire ce bouillon et de le distribuer, il touche en plus 5 livres pour raccommoder le linge

Des maisons sont louées ou achetées pour y faire le bouillon. Pour Sainte-Catherine, elle est située rue de l’Âtre Sainte-Catherine, pour Saint-Etienne, la maison Saint Charles Borromée, dite du bouillon, se situe rue du curé-Saint-Etienne, pour Saint-André, en 1784, la cuisine est érigée sur le presbytère. A La Madeleine, le curé Lorthoir a loué une maison rue des Carmes, au coin de la rue Saint-François, pour y faire le bouillon, de 1763 à 1766, et à partir de 1766, le bouillon est fait dans une maison appartenant aux Capucines, toujours rue des Carmes

Qui fait le bouillon ? A Sainte-Catherine, il s’agit de servantes, à Saint-André, il est question une fois de la cuisinière. Leurs salaires figurent dans les livres de comptes. Il est de 48 florins par an.

Les servantes se chargent de faire certaines emplettes. Elles font l’avance pour les achats et sont remboursées ensuite.

Que contient ce bouillon ? Un document concernant Saint-André, nous montre le souci de qualité, mais en même temps il nous montre la suspicion à l’égard du curé responsable de cette charité. C’est aussi le seul document qui évoque le nombre de malades secourus.

Les ministres particuliers s’adressent au Magistrat pour signaler que le bouillon est de mauvaise qualité ce dont le médecin se plaint souvent et il est donné avec tant « d’épargne » que parmi les soixante dix malades qui en ont annuellement besoin, seule une quarantaine en bénéficie si bien qu’il y en a vingt-huit ou trente qui sont obligés de s’en passer. Pour remédier à ces inconvénients les ministres particuliers énumèrent ce qui, selon eux, apporterait une amélioration, si l’administration leur était confiée. Un marché serait négocié avec le boucher et une convention serait passée et signée dans une assemblée à laquelle tous les ministres particuliers assisteraient. La viande serait pesée en présence de deux ministres qui noteraient le poids de la viande sur deux registres tenus à ce seul effet dont l’un resterait entre leurs mains et l’autre passerait dans les mains du boucher. Le médecin des pauvres de la paroisse serait tenu d’aller de temps en temps, et, aussi souvent qu’il le jugerait à propos, goûter le bouillon et voir si la viande est bonne. Le registre du médecin règlerait la quantité de bouillon que l’on devrait faire et cependant il s’en ferait toujours au delà de ce qu’il aurait fixé afin qu’il n’en manque pas aux pauvres qui tomberaient malades dans l’intervalle. Afin que le bouillon puisse se conserver et sain, on en ferait deux fois la semaine pendant l’hiver et trois fois pendant l’été. Le sieur curé tiendrait la première place et ses avis seraient écoutés non seulement pour ce qui regarde le bouillon mais aussi pour tout ce qui en est relatif à l’administration des suppliants.

Un autre document de l’an II, évoque entre autre, le problème de la viande, celle-ci sera distribuée avec le bouillon dans la proportion de la quantité restante après la confection du bouillon. Cela ne donne évidemment aucune indication sur la quantité de viande que reçoit chaque malade, mais, j’ai pu évaluer pour Sainte-Catherine, la quantité utilisée certaines années ainsi en 1741, c’est 5 727 kg de viande qui ont été achetés alors qu’en 1744, la quantité tombe à 798 kg. Soit environ 15 kg par jour, en 1741 et 2 kg en 1744.

Toujours à Sainte-Catherine, il est fait une grande consommation d’œufs, en 1741 : 256 000 dont 3 700 en août, soit 120 œufs par jour, et entre le 13 juin et le 25 juillet 1766, 167 œufs par jour.

Le livre de comptes de Sainte-Catherine est celui qui fournit le plus de renseignements sur les achats effectués par et pour les bouillons. A côté des rubriques importantes comme le pain, la viande, les œufs, le lait, nous trouvons des dépenses pour le riz, le lait battu, le sucre, la graisserie, le charbon, le bois, les ustensiles : couets, chaudière, pompe, sel, allumettes, les lessives, l’entretien du linge, l’achat de tissu pour confectionner des chemises, des draps, des essuie-mains et les impôts ! Par contre ne figure aucune dépense pour les légumes alors que nous trouvons cette dépense à Saint-André.

Le plus gros poste est la viande, dépassé seulement entre 1767 et 1776 par le pain. Durant cette période, le curé de Sainte-Catherine fait de nombreuses distributions à sa porte, le jeudi. En 1769, il distribue en 15 fois 2 238 douzaines de pains, soit environ 1 790 pains ces jeudis-là. Ces mêmes années, le nombre de pains distribués exceptionnellement dépasse le nombre de pains utilisés pour le bouillon.

En dehors de la nourriture, il est donné du vin et des médicaments aux pauvres malades.

Enfin cette charité ne donne ni prébendes ni aumônes.

Des achats sont faits pour habiller les communiants, à Sainte-Catherine, Saint-André et La Madeleine. Pour Sainte-Catherine, ces achats récompensent 60 enfants en 1773, et 75 en 1771, ayant su les 24 parties du catéchisme.

Ces dépenses, apparaissent à Saint-André, après 1789 il y a 80 enfants en 1790, 44 garçons et 26 filles, la dépense est d’environ 900 fl, celle de 1791 atteint 1 260 fl.

Différences entre la gestion des bouillons et celles des autres charités paroissiales
L’esprit qui anime les donateurs montre qu’ils ne veulent pas que le surplus des recettes qui reste après une année d’exercice soit remis à la Bourse Commune des Pauvres. Nous en avons plusieurs exemples. Dans l’acte de donation de Catherine Lefebvre figure une clause qui stipule que la maison qui fait l’objet de la donation doit demeurer à perpétuité à l’usage qui est dit et qu’elle doit être régie et gouvernée par les sieurs pasteurs et pauvriseurs de la paroisse à l’exclusion des ministres généraux de la bourse commune des pauvres. En 1783, le bureau de la Charité Générale déclare que certaines rentes données à l’Hôtel Dieu doivent retourner au bouillon de Saint-Maurice si l’Hôtel Dieu venait à être supprimé.

Autre différence avec les receveurs des charités, les prêtres qui gèrent les bouillons ne perçoivent aucune rémunération. Rien ne figure dans les comptes pour le travail accompli par les prêtres qui s’occupent de cette gestion, la seule gratification est la possibilité de logement gratuit.

Hostilité de certains laïcs. Cette façon d’administrer la charité est en butte à l’hostilité des ministres particuliers des Pauvres de la Paroisse de Saint-André.

Aussi dans le document du 5 juin 1772, sous couvert d’améliorer le sort des pauvres malades en veillant à la qualité du bouillon, ils mènent une attaque en règle contre le curé. Ils disent que par « un abus préjudiciable à ceux qui attendent des Charités de la Paroisse leur subsistance et le soulagement de leurs infirmités, la régie du Bouillon est confiée au seul Pasteur, ce qui donne lieu à beaucoup d’inconvénients », qu’ils énumèrent.

Le « Sieur curé n’est point comptable et l’on ne peut être régisseur sans comptabilité. L’administration d’un seul homme qui n’est éclairé ni contrôlé par qui que ce soit est toujours suspecte, quelque probité qu’il ait parce qu’étant maître d’agir à sa fantaisie, c’est un pouvoir dont il est trop facile d’abuser. »

Quand il n’y aurait pas « d’inconvénient à cet égard dans l’administration actuelle », la suite serait toujours à craindre, quand le curé meurt rien n’empêche les domestiques infidèles de s’emparer de l’argent qui appartient au bouillon des Pauvres. Des héritiers peuvent ignorer que cet argent n’appartient pas au curé. Enfin, s’il plait au curé de donner peu de bouillon ou de le donner de mauvaise qualité, qui l’obligera à faire mieux ? Si les ministres particuliers lui en parlent « il leur répondra comme a fait Me Lerouge aux suppliants qu’ils n’ont qu’à se mêler de leurs affaires » !

Fin des bouillons


Les bouillons ont continué de fonctionner après 1789 mais ils disparaissent peu à peu .

Le 28 ventôse an II, les Président et Officiers Municipaux de la commune préviennent leurs concitoyens qu’ils viennent d’établir un comité composé de six de leurs membres et de trois notables pour former une administration de secours aux citoyens indigents . Pour chaque section seront nommés un médecin, un chirurgien et un apothicaire.

Pour participer à la distribution du bouillon, les citoyens indigents malades se muniront d’un billet du médecin ou du chirurgien dont les billets devront être contresignés par un des citoyens distributeur de service .

Le 7 germinal an II, le Comité de Secours envoie la liste des citoyens ayant besoin d’être secourus à la municipalité. Dans le même temps, les membres de ce Comité se plaignent de ne pas avoir de réponses à leurs lettres et ils rappellent que le secours que doit porter la municipalité à ses concitoyens indigents malades infirmes, est son premier devoir. « Depuis la rareté du charbon du bois et des comestibles et comme les ci-devant curés sont suspendus, la distribution du Bouillon fondée et établie de tout temps pour les indigents malades de la commune de Lille, ne se fait pas. »

De plus depuis quelque temps, le bouillon est vendu aux malades qui avaient « plus ou moins d’aisance », et comme il sévit une pénurie de viande de nouvelles dispositions sont prises. Premièrement, la boucherie de la section vendant de la viande aux malades est supprimée. Deuxièmement, tous les citoyens malades ont droit au bouillon, mais ceux qui ne sont pas inscrits sur le registre du secours paieront 25 s la pinte de Paris. Le 15 nivôse an III, la Commission des Secours publics met 36 000 fl à la disposition des Bouillons,

Le 18 germinal an IV, l’administration municipale consacre sa séance à l’examen du rapport de la Commission des Secours et établissements de la charité sur les dépenses qui résultent de la confection du bouillon destiné aux indigents malades et les moyens de le réduire. Considérant l’impossibilité où se trouve cette commission de faire face à la dépense excessive qu’entraînent par leur multiplicité, ces établissements dont les ressources sont précaires, le Commissaire du Pouvoir Exécutif, le président et administrateurs prennent plusieurs décisions. Ne seront conservés que les établissements des sections 2 et 5, dans leurs locaux actuels, c’est à dire contour Saint-Maurice pour la première section, et rue d’Angleterre pour la deuxième. Les autres sont purement et simplement supprimés et leurs édifices mis en location le 11 messidor, afin que les préposés qui les habitent puissent avoir le temps de se procurer un autre logement.

La gestion de cette « charité » reprise en mains par le Bureau de Bienfaisance et le bouillon disparaîtra et même son souvenir !