Communication du 24 janvier 2005

La Pêche sur le littoral du Nord – Pas-de-Calais au Moyen âge

Par Jean-Claude Hocquet
Directeur de recherche émérite

 
 
La conférence du 24 janvier a examiné trois points successivement :

La pêche au hareng

 
Le hareng, de  la famille des « clupes » (clupeæ), est un nageur permanent vivant en pleine eau au-dessus du plateau continental ou à ses abords. C’est un migrateur dont on a longtemps cru qu’il se déplaçait du nord au sud dans les eaux européennes de l’Atlantique nord, mais on sait maintenant qu’il n’est ni un saisonnier ni un vrai migrateur, simplement effectuant des déplacements verticaux de grande ampleur il n’était plus accessible aux pêcheurs et à leurs filets dérivants. Aujourd’hui, avec des chaluts réglés à bonne hauteur, on le pêche toute l’année dans une même zone.

Il existe plusieurs populations de harengs, atlantiques, côtiers de Smalls, Manche et mer du Nord encore appelés des Downs, harengs d’eaux peu salées (Baltique et Zuyderzee). La seconde famille des harengs côtiers intéressait davantage nos pêcheries françaises du Nord, parce qu’ils frayaient chaque année de la Toussaint à la Chandeleur le long des côtes de Dunkerque à Fécamp avant de disparaître dans les profondeurs. Les pêcheurs le capturaient au filet en nappe dérivant constitué de sennes assemblées pour former une longue tessure.

Les Dunkerquois qui, au début du 14e siècle, emportaient en face de Yarmouth de 40 à 60 filets les réunissaient lâchement tendus sur un cordage (ralingue). Le poisson se prenait d’autant mieux que le filet était peu tendu : la ralingue était plus courte que l’ensemble des filets qui plissaient. Une ralingue inférieure ou hallin (encore appelée aussière) servait à hisser le lourd filet de chanvre sur le pont. Le bateau embarquait beaucoup de matériel, mais sur zone son mât était abattu pour que l’embarcation dérivât au gré des courants comme la tessure et le poisson. L’équipage était occupé à hisser le filet et à débroquer le poisson emmaillé avant de le mettre en tonneaux saupoudré de sel. La harengaison, ou saison de pêche au hareng, commençait à la saint Barthélémy (24 août) sur le Dogger Bank, en octobre elle se déplaçait face à Yarmouth et au Suffolk, en novembre elle stationnait entre l’estuaire de la Tamise et la côte flamande, fin novembre à Calais et Boulogne, avant de terminer à la Chandeleur au pied des falaises du pays de Caux.
                         
Le hareng fut le seul poisson qui, au Moyen Age, faisait l’objet de la grande pêche et donnait naissance à des flottilles et à des ports avec leur quartier de pêcheurs : Dunkerque, Gravelines, Calais, Boulogne, Etaples, Saint-Valery, Le Tréport, Dieppe et Fécamp et les ports de l’estuaire de la Seine jusqu’à Honfleur et Pont-Audemer. Les marins de la mer du Nord pratiquaient seuls la pêche lointaine, ailleurs la pêche côtière débarquait ses prises chaque jour. Pêche au large et débarquement journalier des prises n’étaient pas inconciliables comme vient de le rappeler (janvier 2005) le meilleur connaisseur de ces pêches flamandes, Henri Degryse, à propos de ces pêcheurs gravelinois ou dunkerquois qui accostaient régulièrement à Scarborough ou à Hull pour y vendre leur pêche de la nuit (1305-1308), généralement moins d’un last. Le hareng fut la grande affaire de la pêche médiévale. Elle intéressa aussi les abbayes bénédictines (Saint-Bertin)  fondées à proximité du rivage et des salines aménagées sur l’estuaire de l’Aa pour avoir à bon compte le sel indispensable à la conservation du poisson. Les pêcheurs de Gravelines vendaient aussi leur sel aux Anglais. La pêche en mer n’était donc pas exclusivement réservée aux patrons et aux barques du port où était débarqué le poisson. Les ports étaient en effet accueillants aux prises étrangères.

Le port de Calais qui affermait deux taxes pesant sur la pêche, la « chinkaisne » perçue sur les bateaux forains qui y débarquaient leur cargaison et le « herenc le comte » qui pesait sur les patrons calaisiens, attendait l’arrivée de 200 harenguiers du dehors et de 72 patrons calaisiens. Le port redistribuait une part importante de son poisson par mer, aux ports voisins. En 1321, Calais réexportait par mer 20 millions de harengs tandis que les « hérenghérèches » qui fumaient le poisson dans les maisons des bourgeois enregistraient l’entrée de plus d’un million de harengs.

Les procédés de conservation et les mesures de préservation des stocks
 
D’aussi belles prises imposaient de conserver le poisson à bord dans la grande pêche, puis à terre pour le transporter. Les techniques de conservation, variées, reposaient sur la déshydratation par le séchage, la fumigation et le salage, trois procédés souvent complémentaires. Une opération préalable s’impose : éviscérer le poisson après une incision (néerl : kaken) puis le mettre avec du sel dans un baril de bois appelé « caque ». Le caqueharenc est attesté dès 1332. Encaquer le poisson c’était aussi le préparer. Toute l’opération était conduite sur le bateau en grande pêche. Le hareng caqué, connu dès la seconde moitié du 13e siècle, était signalé à Dieppe et à Paris (1351), la première description précise du procédé vient toutefois des pêcheurs flamands de Biervliet (1398).
                       
Cependant ce produit n’était pas une bonne marchandise : en effet, le hareng caqué en mer était entassé en vrac à la va-vite dans les tonneaux par des pêcheurs pressés d’en finir car la besogne n’attendait pas. A terre se généralisa l’usage de « recaquer » le poisson dans les ateliers des saleurs, une opération confiée aux femmes, les « paqueresses », qui lavaient et rinçaient le hareng caqué avant de le ranger soigneusement dans des tonneaux entre deux couches de sel puis de foncer et enfin cercler le tonneau. Tout ce hareng était du hareng d’une nuit (ou hareng blanc), traité le matin même de la pêche nocturne.

Pour le hareng caqué de deux nuits, le plus sûr moyen de le conserver consistait à le saurir dans des ateliers, coresses de Boulogne ou hérenghérèches de Calais. L’opération exigeait de longues manipulations mais elle avait l’avantage de rendre le hareng imputrescible : on commençait par laisser le hareng caqué séjourner dans des cuves à saumure durant plusieurs mois (la saison de pêche est courte, la fabrication du saur peut se prolonger toute l’année), puis on le dessalait dans des cuves d’eau douce pendant une journée, on l’égouttait, des fileteuses l’ouvraient pour ôter l’arrête centrale, les deux filets demeurés attachés étaient suspendus sur les fils d’un chassis porté à 3 m au-dessus d’un foyer-fosse où rougeoiaient des bûches de chêne et des copeaux de hêtre qui dégageaient une fumée à une température de 24-28° maximum. Le poisson, exposé à cette fumée pendant 36 heures, ne doit pas cuire, mais fumer, prendre une teinte mordorée et un arôme subtil.
                       
Les autorités se sont montrées précocément soucieuses de la bonne gestion des stocks de poisson vivant. Le  27 septembre 1393, de Lille, le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, écrivait au bailli de Bruges et à ses autres baillis du comté de Flandre :
« Comme il est venu à notre connaissance que plusieurs pêcheurs demeurant sur la costière de la mer entre notre ville de Lescluse et la ville de Gravelines sont depuis quelque temps accoutumés de pêcher en la mer sur la dite costière avec certaines royes appelées tresmailles et aussi avec certaines autres royes nommées ebbezetters, lequelles royes sont si étroites de mailles et si fort plommées que les dits pêcheurs gastent et détruisent si grant quantité de menus poissons que la pescherie de mer sur la costière en est à présent très fort diminuée et fort en aventure de toute estre gastée et perdue en temps avenir. Pour le bien public nous ordonnons que dorénavant nul ne peschera avec les dites royes trémailles sous peine de 60 livres parisis de notre monnaie de Flandre et les dites royes seront à nous. Et aussi qui feront telles royes trémailles dorénavant seront en l’amende de 10 livres.

Et en outre avons ordonné ques les mailles des royes des ebbezetters sont de la largeur des mailles des royes dont on est accoutumé de prendre harens et quiconque ebbezetters userait ou pescherait de roies de plus étroites mailles paierait aussi 60 livres, les filets étant confisqués ».
 
Le duc et ses conseillers, déjà préoccupés de développement durable, sans réglementer la taille des filets, interdisaient l’usage de petites mailles et  des trémails et imposaient à la pêche du menu le filet utilisé à la pêche du hareng (1).

Du cadre seigneurial à l’entreprise artisanale

Le petit monde des pêcheurs fit dans la région une entrée fracassante dans l’histoire médiévale au 12e siècle. En 1170 l’abbé de Saint-Bertin obtint du pape Alexandre III une bulle qui concédait à son abbaye le droit de prélever la dîme du poisson sur la côte du Calaisis. Les petits ports du littoral fondés avec l’appui du comte de Flandre avaient accueilli des « hôtes », des immigrants, attirés par la promesse de l’allègement des charges serviles et seigneuriales. Les pêcheurs de Calais se concertèrent avec ceux de Gravelines et de Bourbourg, pour refuser la dîme en tirant argument du fait que ce prélèvement était « quérable », qu’il fallait aller le demander sur place, soit en mer. Le comte punit les récalcitrants insurgés d’une lourde amende, mais le conflit resurgit à Mardyck au début du siècle suivant, quand l’abbé de Saint-Winoc justifia la perception de la dîme comme une exigence de secours mutuel en faveur des veuves et orphelins de marins péris en mer ou des pêcheurs âgés. La dîme serait fixée au taux d’une part soit le « lot » d’un homme travaillant avec ses deux filets pour les bateaux dont l’équipage dépassait treize hommes, une demi-part pour un équipage supérieur à 7 hommes, un quart de part en-dessous de 7 hommes. Sa perception serait confiée à des stirmans, choisis sur les conseils du curé « parmi les plus craignant Dieu ».
 
Le problème le plus délicat qu’affrontaient quotidiennement les pêcheurs était l’écoulement du poisson. Il fallait éviter les à-coups et de passer sous la coupe d’un marchand-poissonnier qui cherchait à garantir ses approvisionnements en fonction d’une demande locale supposée, il fallait donc vendre le poisson à mesure de sa capture et se procurer une recette régulière. Il fallait créer un échelon intermédiaire entre les pêcheurs et des marchands éloignés, recourir aux services d’un courtier qui tiendrait le compte du poisson vendu et consentirait des avances, qui accepterait même  d’accorder des prêts à des pêcheurs sans le sou qui voudraient compléter un équipement. La nouvelle pratique est née en Flandre. Dans l’entreprise de pêche qui juxtapose deux activités, la navigation avec la barque et la pêche avec les filets, l’hostillement désignait l’équipement de la nef, gréement, cordages, rames, ancres, armement. Il excluait les filets et les effets personnels des matelots qui demeuraient propriétaires de leur outil de travail, le filet. L’hôte avait la charge de l’hostillement. Les hôtes, préférant posséder des parts minoritaires dans plusieurs embarcations pour diviser les risques, s’associaient dans la propriété du bateau ou recouraient à la pratique du « tiercement » : les uns possédaient la coque ou « corps » du bateau, d’autres fournissaient l’armement, d’autres enfin l’avitaillement, les vivres et le sel, l’équipage livrant son travail sous le commandement du patron délégué par la société des armateurs. Les gains étaient aussi répartis sur la base du tiers. Les pêcheurs, après le débarquement du poisson, abandonnaient à leurs hôtes le soin de le compter, d’accomplir les formalités comme de prendre congé, de payer les acquits, de vendre la pêche, d’en encaisser le prix, de tenir les écritures et de répartir les parts. En leur qualité de courtiers, les hôtes prenaient leur rétribution, 12 deniers par livre soit 5 %, mais comme armateurs-avitailleurs, ils retenaient la moitié des prises. L’investissement en capital ouvrait donc droit à 50 % des gains.

Au retour de son bateau, l’hôte vendait la cargaison dont la moitié lui revenait et retenait encore 5 % (courtage) sur la part des pêcheurs. L’hôte était aussi mareyeur et son sens des affaires l’avait conduit à se placer là où le contrôle de la pêche était le plus efficace : la réception et la vente du poisson, le partage de la recette et la répartition des parts entre les hommes. Le pouvoir urbain exerçait aussi son contrôle sur les pêcheurs tenus de fournir un approvisionnement régulier à la population et d’alimenter les finances communales, conformément à la coutume, ou keure à Dunkerque où le châtelain percevait une taxe égale à un dixième du poisson vendu au marché. La keure protégeait la qualité du produit, toute infraction était punie d’amendes, dont le total atteignait près de 20 % du produit de la taxation du poisson.

Un bateau de quinze hommes rentrant au port avec 10 lasts de hareng acquittait des droits (20 %), l’hôtage (55% du reste, soit 44%). Il restait 36% de la cargaison, ainsi partagés, 4 parts pour le maître, 1 part à chacun des marins-pêcheurs munis de filets, une demi-part au mousse, au total 17 parts et demie. Un marin percevait donc une part égale à 2500 harengs, et le patron 10000 harengs. La saison était brève, les pêcheurs n’étaient pas à l’abri de la gêne.
   
Discussion
 
Après avoir félicité M. Jean-Claude Hocquet pour l’intérêt de son exposé, le président passe la parole aux membres de la Commission. M. Lannette s’interroge sur la question des saisies de navires français par les Anglais pendant la guerre de Cent Ans. M. Jean-Claude Hocquet rappelle que des trêves étaient conclues entre les pêcheurs. M. R. Berger fait remarquer que le commerce entre nos régions et l’Angleterre était beaucoup plus important qu’on ne le dit souvent. M. Jean-Claude Hocquet confirme ce propos en signalant l’existence, en particulier d’échanges permanents entre pêcheurs français et pêcheurs anglais. M. R. Berger signale aussi l’existence d’un document important, une enquête de 1720 dressant la liste de tous les marins de Gravelines à Fécamp. Elle montre qu’il n’ y a pas sur nos côtes de port qui ait une quelconque prééminence. Les ports des comtés de Flandre et du Boulonnais constituent un ensemble homogène. A propos du hareng caqué évoqué par le conférencier, M. R. Berger fait observer qu’on peut avancer une date pour son apparition avec l’œuvre d’Eustache Lemoine. Mlle Mestayer signale qu’elle a relevé dans les dépenses alimentaires des hôpitaux de Douai au XIIIe des dépenses importantes pour l’achat de harengs. Une discussion sur la place du poisson dans l’alimentation au Moyen Age et aux Temps Modernes s'engage alors qui voit intervenir plusieurs membres de la Commission. M. Jean-Claude Hocquet signale l'importance des huîtres et, en particulier des huîtres amenées décoquillées sur les lieux de consommation. La question du transport du poisson est alors évoquée. M. Lannette s'interroge sur présence de la sartine. M. Jean-Claude Hocquet signale que cette pêche n'existe pas dans les ports du nord de la France. Il en profite pour donner des explications sur les migrations de la sardine. Enfin, M. Tomasek demande à partir de quand l'habitude a été prise de conditionner les harengs dans le vinaigre. On ne  peut donner de date. Au terme de cette discussion dans laquelle il faut aussi signaler les interventions de Mme Lecroart, de M. Boniface, le président félicite le conférencier de nouveau applaudi par les membres de la Commission.
 
(1) : AD Nord, B 1597,  f° 72r. Je remercie M. Michel Vangheluwe pour sa précieuse aide à trouver ce document. Ces ebbezetters désigneraient, selon Roger Berger qui m’a aimablement communiqué l’information, des filets étendus sur la plage qui se relèvent à marée descendante pour retenir le poisson. Cette technique de pêche est toujours en usage sur la côte d’Opale.