COMMUNICATION DU 26 JANVIER 2004

Les échos de la fuite du Roi, Douai, été 1791

par M. Bernard LEFEBVRE

 
Les députés de l’Assemblée Constituante avaient fait un travail considérable depuis mai 1789, les grands principes de la nouvelle société étaient définis et la constitution presqu’achevée, la Révolution leur paraissait terminée en ce mois de juin 1791. Le départ du roi risquait de tout remettre en question, le nouveau pouvoir, hanté par le risque de l’émigration et doutant de la fidélité de l’armée, va alors mener une véritable campagne de désinformation pour limiter les effets de l’événement et maintenir l’ordre. Il est intéressant de voir comment l’administration et l’opinion publique ont réagi dans ces circonstances. Le cas de Douai a retenu notre attention dans la mesure où il s’agit du chef-lieu du département à toute proximité de la frontière.

La réaction des députés peut se résumer en trois démarches : le roi a été enlevé, l’Assemblée Nationale contrôle la situation, les citoyens doivent garder leur calme. Si, au départ, tout le monde est d’accord pour que l’Assemblée prenne en charge le pouvoir exécutif et assure la sécurité des personnes et des biens, un débat s’instaure après l’arrestation du roi à Varennes. Alors que Robespierre pose le problème de la responsabilité de Louis XVI, la majorité s’en tient à la thèse du complot ou du souverain «  abusé » et décide de son rétablissement dès la mise en place de la constitution ; l’émeute parisienne du 17 juillet n’y changera rien…

A Douai aussi, on aspire à la fin de la Révolution. Si la situation conjoncturelle est satisfaisante avec un prix des denrées relativement bas, la vie économique est perturbée en profondeur. L’installation de l’administration du département et celle du district n’ont pas compensé la dissolution du Parlement et la fermeture de l’Université. Beaucoup de Douaisiens ont quitté la cité où le chômage atteint de graves proportions. En mars, les tensions sociales ont contribué à la gravité d’une émeute contre un négociant en grains. Il sera massacré ainsi qu’un capitaine de la Garde Nationale qui voulait lui porter secours. Cette affaire dite des « goulottes » est d’autant plus inquiétante qu’elle a vu la collusion entre des gens du peuple et des gardes nationaux et la passivité de l’armée. La municipalité, accusée de mollesse, préférera s’enfuir en Belgique et le Directoire du département se réfugiera quelque temps à Lille. Cela étant, le personnel politique, les députés dont Merlin, les membres élus de l’administration et la municipalité ainsi que les adhérents à la Société des Amis de la Constitution sont des notables partisans d’une révolution politique modérée qu’ils considèrent comme en voie d’achèvement. Les préoccupations du moment se concentrent sur la vente des biens nationaux plusieurs fois reportée, sur les résistances de l’Eglise aux changements dans une cité qui comptait 700 ecclésiastiques pour 17 000 habitants vers 1789, enfin sur la menace extérieure depuis l’échec de la révolution belge…Les Douaisiens souhaitent surtout le retour à l’ordre et à la prospérité…

Une attitude lucide et pragmatique, voilà ce qui qualifie le mieux le comportement de Douai à propos du départ du roi.

Nous disposons d’une correspondance privée entre un député et sa sœur. La mauvaise foi du roi y est clairement reconnue, mais « on lui rendra tous les honneurs dus à son rang », l’Assemblée Nationale exerce tous les pouvoirs, mais on s’inquiète des risques d’émigration. Les lettres officielles adressées par les députés du Nord au Directoire du département du Nord lui indiquent très minutieusement l’interprétation qu’il faudra donner de la fuite du roi. C’est bien la même que celle de la majorité des députés de l’Assemblée : le roi a été enlevé, l’Assemblée a pris les mesures nécessaires et il faut maintenir l’ordre au niveau local, « l’anarchie en ce moment est ce qu’il y a de plus à craindre ». Les instructions de l’Assemblée, qui parviennent à Douai dès le 23 juin, vont donc dans le même sens. L’administration réagit immédiatement, le Département ordonne de poursuivre ceux qui auraient pu participer au complot. Le général commandant la place sera inquiété, ainsi que ceux qui troubleraient l’ordre public. Pour ce faire, il met la Garde Nationale en état d’alerte. Le District informe les municipalités de son ressort, fait disposer des postes militaires vers la frontière et ordonne le contrôle des déplacements des personnes. La municipalité de Douai se conforme un peu plus lentement à ces instructions.

Quant à l’opinion publique, nous pouvons la connaître à travers le ralliement, à l’exception d’un certain Bachelier de la Société Populaire, aux thèses du pouvoir central devant les commissaires envoyés de Paris, lesquels constatent, le 27 juin, le patriotisme et le calme des Douaisiens. Par ailleurs, s’il n’y a plus de presse douaisienne à cette date, du moins la lecture de la Gazette du département du Nord, éditée à Lille, mais certainement diffusée à Douai, nous confirme le pragmatisme des patriotes locaux, résumé par cette formule trouvée dans le numéro du 23 juillet : « On a choisi le parti qui présentait le moins d’inconvénient dans l’intérêt de la Constitution ».

En conclusion, nous retiendrons donc autant la rapidité de la réaction du pouvoir et le bon fonctionnement de l’administration que l’hypocrisie générale qui fait prévaloir l’ordre établi sur la vérité historique. 

Discussion

M. Philippe Marchand après avoir remercié l’orateur pour cet exposé si vivant lance la discussion. M. le chanoine Platelle intervient pour féliciter B. Lefebvre de l’intérêt que présente son étude d’un fait de mentalité. Mlle Mestayer souligne la rapidité de la diffusion des nouvelles en province et l’efficacité des administrations départementale et municipale. B. Lefebvre revient sur la première partie des remarques de Mlle Mestayer et donne un exemple de cette rapidité dans la diffusion des nouvelles. M. Lannette souligne la désaffection pour le Roi. Il rappelle que Merlin de Douai était un infatigable travailleur. Le Dr Gérard signale la divergence entre l’attitude des civils et celle des militaires. Les civils, dit il, ne bougent pas  alors que les militaires entament une grande vague d’émigration qui désorganisera les cadres de l’armée. Pour B. Lefebvre l’armée témoigne ainsi de son inquiétude devant l’évolution des événements. Pour G. Sivery, l’histoire est « faite de tabous ». Il n’ y a pas dit-il de « cercles républicains en 1791 ». Pour B. Lefebvre, les cercles républicains voient leur action  momentanément brisée en juillet 1791. M. Janssens s’interroge sur l’expression utilisée par les historiens : la fuite du roi. Le roi, souligne-t-il n’était pas parti pour partir. Il était parti pour revenir. Le terme fuite s’avère donc impropre.