Les échos de la fuite du Roi,
Douai, été 1791
par M. Bernard LEFEBVRE
Les
députés de l’Assemblée Constituante avaient
fait un travail considérable depuis
mai 1789, les grands principes de la nouvelle société
étaient définis et la
constitution presqu’achevée, la Révolution leur
paraissait terminée en ce mois
de juin 1791. Le départ du roi risquait de tout remettre en
question, le
nouveau pouvoir, hanté par le risque de
l’émigration et doutant de la fidélité
de l’armée, va alors mener une véritable campagne
de désinformation pour
limiter les effets de l’événement et maintenir
l’ordre. Il est intéressant de
voir comment l’administration et l’opinion publique ont
réagi dans ces
circonstances. Le cas de Douai a retenu notre attention dans la mesure
où il
s’agit du chef-lieu du département à toute
proximité de la frontière.
La
réaction des députés peut se résumer en
trois démarches : le roi a été
enlevé, l’Assemblée Nationale contrôle la
situation, les citoyens doivent garder
leur calme. Si, au départ, tout le monde est d’accord pour
que l’Assemblée
prenne en charge le pouvoir exécutif et assure la
sécurité des personnes et des
biens, un débat s’instaure après
l’arrestation du roi à Varennes. Alors que
Robespierre pose le problème de la responsabilité de
Louis XVI, la majorité
s’en tient à la thèse du complot ou du
souverain « abusé » et
décide de son rétablissement dès la mise en place
de la constitution ; l’émeute
parisienne du 17 juillet n’y changera rien…
A
Douai aussi, on aspire à la fin de la Révolution. Si la
situation
conjoncturelle est satisfaisante avec un prix des denrées
relativement bas, la
vie économique est perturbée en profondeur.
L’installation de l’administration
du département et celle du district n’ont pas
compensé la dissolution du
Parlement et la fermeture de l’Université. Beaucoup de
Douaisiens ont quitté la
cité où le chômage atteint de graves proportions.
En mars, les tensions
sociales ont contribué à la gravité d’une
émeute contre un négociant en grains.
Il sera massacré ainsi qu’un capitaine de la Garde
Nationale qui voulait lui
porter secours. Cette affaire dite des
« goulottes » est d’autant
plus inquiétante qu’elle a vu la collusion entre des gens
du peuple et des
gardes nationaux et la passivité de l’armée. La
municipalité, accusée de
mollesse, préférera s’enfuir en Belgique et le
Directoire du département se
réfugiera quelque temps à Lille. Cela étant, le
personnel politique, les
députés dont Merlin, les membres élus de
l’administration et la municipalité
ainsi que les adhérents à la Société des
Amis de la Constitution sont des
notables partisans d’une révolution politique
modérée qu’ils considèrent comme
en voie d’achèvement. Les préoccupations du moment
se concentrent sur la vente
des biens nationaux plusieurs fois reportée, sur les
résistances de l’Eglise
aux changements dans une cité qui comptait 700
ecclésiastiques pour 17 000
habitants vers 1789, enfin sur la menace extérieure depuis
l’échec de la
révolution belge…Les Douaisiens souhaitent surtout le
retour à l’ordre et à la
prospérité…
Une
attitude lucide et pragmatique, voilà ce qui qualifie le mieux
le comportement
de Douai à propos du départ du roi.
Nous
disposons d’une correspondance privée entre un
député et sa sœur. La mauvaise
foi du roi y est clairement reconnue, mais « on lui rendra
tous les
honneurs dus à son rang », l’Assemblée
Nationale exerce tous les pouvoirs,
mais on s’inquiète des risques d’émigration.
Les lettres officielles adressées
par les députés du Nord au Directoire du
département du Nord lui indiquent très
minutieusement l’interprétation qu’il faudra donner
de la fuite du roi. C’est
bien la même que celle de la majorité des
députés de l’Assemblée : le roi
a été enlevé, l’Assemblée a pris les
mesures nécessaires et il faut maintenir
l’ordre au niveau local, « l’anarchie en ce
moment est ce qu’il y a de
plus à craindre ». Les instructions de
l’Assemblée, qui parviennent à
Douai dès le 23 juin, vont donc dans le même sens.
L’administration réagit
immédiatement, le Département ordonne de poursuivre ceux
qui auraient pu
participer au complot. Le général commandant la place
sera inquiété, ainsi que
ceux qui troubleraient l’ordre public. Pour ce faire, il met la
Garde Nationale
en état d’alerte. Le District informe les
municipalités de son ressort, fait
disposer des postes militaires vers la frontière et ordonne le
contrôle des
déplacements des personnes. La municipalité de Douai se
conforme un peu plus
lentement à ces instructions.
Quant
à l’opinion publique, nous pouvons la connaître
à travers le ralliement, à
l’exception d’un certain Bachelier de la
Société Populaire, aux thèses du
pouvoir central devant les commissaires envoyés de Paris,
lesquels constatent,
le 27 juin, le patriotisme et le calme des Douaisiens. Par ailleurs,
s’il n’y a
plus de presse douaisienne à cette date, du moins la lecture de
la Gazette du département du Nord,
éditée à
Lille, mais certainement diffusée à Douai, nous confirme
le pragmatisme des
patriotes locaux, résumé par cette formule trouvée
dans le numéro du 23
juillet : « On a choisi le parti qui
présentait le moins
d’inconvénient dans l’intérêt de la
Constitution ».
En
conclusion, nous retiendrons donc autant la rapidité de la
réaction du pouvoir
et le bon fonctionnement de l’administration que
l’hypocrisie générale qui fait
prévaloir l’ordre établi sur la
vérité historique.