COMMUNICATION
DU 27 JANVIER 2003
« Lumières
du Nord »
par
Frédéric
Barbier
Frédéric Barbier,
membre correspondant de la Commission
Historique, nous fait l’honneur de venir nous présenter
son dernier ouvrage Lumières
du Nord paru chez Droz en 2002
(ISBN
2-600-00683-4).
Cette
enquête a été réalisée en
collaboration avec Michel Vangheluwe.
Le
succès industriel du Nord au XIXe s. a occulté pendant
longtemps l’histoire
culturelle du département. Depuis une trentaine
d’années on assiste à un
engouement pour cette étude : travaux de bibliographie,
thèses de
doctorats, colloques, expositions. On peut citer les travaux de
Marie-Pierre
Dion, Philippe Guignet, Louis Trénard… La période
(1701-1789) marque le passage
à la révolution politique et cette révolution
politique constitue le
préliminaire indispensable à la révolution des
médias industriels. Les travaux
sont nombreux sur l’histoire du livre mais il s’agit
surtout de monographies,
d’études ponctuelles sur des maisons de librairie et
d’imprimeries. Il n’y a
pas de synthèse, de vision d’ensemble. L’idée
était donc de combler cette
lacune, de recenser systématiquement tous ceux ayant eu une
activité
professionnelle liée à l’imprimé.
Les
limites chronologiques de cette étude prosopographique sont 1701
(enquête sur
la librairie) et 1789 qui marque une rupture dans les archives. Ce
travail est
axé sur 4 régions : Paris, Lyon, Rouen et Lille.
L’objectif
de l’administration royale est de contrôler efficacement la
fabrication et
diffusion des livres, périodiques et imprimés. Le nombre
des imprimeurs est
fixé autoritairement pour chaque ville et l’exercice de
l’imprimerie est
subordonné à l’octroi d’un privilège.
L’enquête de 1701 recense 122 villes
d’imprimerie, et en 1764, 132. En 1701 on compte 567 imprimeries
et en 1764 il
n’y en a plus que 247. En 1701 il y a 676 presses typographiques,
en 1764, 666.
En 1701 on compte 4 imprimeries par ville et 1,2 presse par imprimerie.
En 1764
il n’y a plus que 2 imprimeries par ville mais 2,7 presses par
imprimerie. On assiste
à une concentration des ateliers. Les imprimeurs peuvent vivre
de leur activité
et n’ont plus besoin de se livrer à des activités
interdites. L’administration
centrale s’efforce de faire fermer les ateliers des centres
urbains de moindre
importance : l’imprimerie de Bergues disparaît en
1712, celle
d’Armentières en 1739 et celle de Bailleul en 1759. Par
contre à Lille on passe
de 15 presses en 1701 à 25 presses en 1764. La tradition
historiographique
désigne le Nord comme une terre en retard sur le plan des
lumières. En fait,
les résultats de cette enquête infirme cette image
convenue de retard du Nord.
Le
fichier prosopographique recense 292 personnages qui, dans le Nord
Pas-de-Calais, ont affaire avec les activités du livre. Le tri
par profession donne
113 imprimeurs, 245 libraires, 61 relieurs, 58
« autres » (certains
exercent des activités doubles).
Les imprimeurs et libraires : les
plus importants sont intégrés à la bourgeoisie
comme les Danel, les Henry. Ils
ont fait leur apprentissage chez les plus grands (Gabriel
François Henry a
servi chez le parisien Jean Baptiste Coignard). Ils effectuent un Tour
de
France des ateliers les plus actifs ce qui crée tout un tissu de
solidarités. A
côté de ces grands, il y a tout un monde de gagne-petit
où le maître aidé d’un
compagnon ne possède qu’une presse. Ils se contentent de
travaux de ville
(billets mortuaires, placards). Il existe aussi des imprimeurs
itinérants comme
Honoré Lebeau qui va de Péronne à Cambrai ou
Pourchez qui exerce à Lille, puis
à Douai et enfin revient à Lille. Chez les libraires,
à côté des Panckoucke on
trouve des petits libraires, presque des bouquinistes à la
limite de la misère.
Ainsi Giard, issu de la région de Coutances qui s’installe
à Condé/Escaut comme
libraire-relieur d’où il peut diffuser sans contrôle
administratif dans le
plat-pays. Fortune faite, il s’installe à Valenciennes sur
la Place d’Armes. Le
libraire peut louer aussi des livres.
Les relieurs et revendeurs
sédentaires : les relieurs (au nombre de 61) relient les
livres qui
sont généralement vendus en feuilles ou brochés.
Ils revendent les
« bouquins » achetés lors des ventes
après décès de bibliothèques
particulières. Certains relieurs sont contrebandiers comme le
dunkerquois
Etienne Archange. Ce sont des marginaux que l’enquête ne
peut percevoir que
lorsqu’ils ont des « problèmes ». On
les trouve dans les petites
villes et le plat pays. Comme Denys qui s’installe à
Cambrai avec l’accord du
Magistrat sous les voûtes de l’hôtel de ville.
Fripier, il rachète hardes et
bouquins et visite les foires des environs. Dans les petites villes,
aubergistes et épiciers s’adonnent à la même
activité. A Bavay, un marchand
épicier vend des livres pour les élèves du
collège. A Valenciennes, Souplet,
maître en pharmacie, distribue livres et catalogues de vente de
livres (+ de
300 numéros). L’administration s’inquiète de
voir se multiplier ces revendeurs
susceptibles de diffuser des livres interdits.
Les étaleurs et
itinérants. Sans
boutique, on les rencontre sur les foires et marchés. Par
exemple Georges
Ansard qui a un commerce de boutons étale des livres sur la
place de
Valenciennes. Des particuliers peuvent étaler leurs livres au
café du sieur
Dhyer sur la Grand-Place de Lille, sur les châssis de la
fenêtre. Les garçons
de café peuvent également faire commerce de livres plus
ou moins interdits. Les
colporteurs parcourent les campagnes de bourgs en villages. Une
quinzaine de
colporteurs a été repérée dans cette
enquête mais un grand nombre a échappé aux
autorités et aux archives. Le coutançais Louis
Hébert trouve qu’il y a beaucoup
de colporteurs à Maubeuge. A Landrecies, où il n’y
a ni libraire ni imprimeur,
officient de nombreux colporteurs
Frédéric
Barbier dresse alors une galerie de portraits
- les
Danel, originaires de St Omer, Liévin s’installe à
Lille où il s’impose comme
l’un des premiers imprimeurs. Les Danel s’allient à
la bourgeoisie
lilloise : les Scheppers, les Mahieu.
- les
Péterinck-Cramé, qui comptent Plantin par leurs
aïeux.
- le
cas Gilles Bance originaire du Coutançais, libraire forain
à
Forest-en-Cambrésis où il est interdit de vente pour
commerce de livre
illicite. Son affaire prend ensuite une ampleur internationale.
- Certains
contrôlent les réseaux d’itinérants comme la
Veuve Machuel (libraire à Rouen),
Rognon Delorme ou Boubers et les approvisionnent en livres interdits.
- François
Henry Joseph Du Garain, fils d’un marchand drapier, il devient
sellier et
colporteur de livres entre Paris, la Normandie, le Nord, et la
Franche-Comté.
Il est arrêté pour rixe à Landrecies où il y
vendait de petits livres « La
clef du Paradis ». Ses ennuis judiciaires permettent de
suivre ses
activités et pérégrinations.
- Une
figure de roman : Vincent Labady, fils de cabaretier à
Cambrai, il fait
son apprentissage auprès de son beau-père (sa
mère, veuve, s’est remariée avec
l’imprimeur Berthoud). Il s’installe comme libraire relieur
à Valenciennes,
fait faillite en 1755, en 1756 est mêlé à une
affaire de trafic de livres
interdits ; il suit alors les armées de la Guerre de Sept
Ans. Il s’installe
ensuite à Paris dans la librairie,
« intéressé » dans les affaires du
roi », il devient bibliothécaire et épouse en
1781, à Paris, Madeleine
Anne Lebas avec 30.000 livres de dot. Il finit sa vie comme directeur
des
messageries. Un exemple remarquable d’ascension sociale dans le
domaine des
médias.
La
région du Nord est remarquablement placée aux portes de
l’Angleterre, des
Pays-Bas et de l’Allemagne, sur la route du plus gros
marché du monde. Elle
occupe une place idéale entre les grands centres de
contrefaçon et de
production de livres interdits et la France de
l’intérieur. Des personnages
(comme les Boubers) écument la région grâce
à son réseau dense de chemins et routes, ses nombreuses
auberges et tavernes.
Le pays de Pévèle est une zone active de passage pour les
livres interdits
ainsi que la zone côtière de Dunkerque et son
arrière-pays ou la vallée de la
Meuse plus à l’Est.
En
conclusion, au XVIIIe s., dans le Nord la conjoncture est très
brillante pour
la librairie, l’imprimerie, le commerce de la librairie et la
lecture.
L’administration des lettres donne un tableau faux et sous
estimé de la
librairie provinciale car il s’agit d’occulter le
laisser-aller : on n’a
pas les moyens ou on ne désire pas appliquer la politique
officielle. L’activité
éditoriale du Nord donne une image aux antipodes de
l’image traditionnelle
d’une région réfractaire aux Lumières
même si le Nord reste une région de
passage, de transit et si la part de la littérature
conventionnelle – héritage
de la Contre-Réforme – reste importante. Il conviendrait
de développer des
travaux vers l’étude des auteurs de la fin du XVIIIe s.,
des lecteurs et des
bibliothèques.
Discussion
Philippe
Marchand remercie vivement Frédéric Barbier pour son
exposé et fait remarquer
que Louis Trénard a dirigé de nombreuses maîtrises
sur le sujet et que F.
Barbier a tordu le cou au mythe du retard culturel de la région
du Nord basé
sur le nombre de souscripteurs à l’Encyclopédie,
mythe développé au XIXe s. Il
constate que cette étude prosopographique très utile
ouvre des perspectives
fructueuses de recherches, par exemple sur la lecture publique. Il
remarque
l’importance des collèges pour l’imprimerie. Les
cahiers d’écoliers sont reliés
mais malheureusement le nom du relieur n’est pas
mentionné. Il s’amuse à noter
que les étaleurs existent encore de nos jours par exemple
à Wazemmes, le
dimanche matin. Claude Lannette signale l’intérêt
des archives de la
maréchaussée qui complètent l’enquête
de 1701 qui a été réalisée avec soin par
les Intendants en province. Il fait remarquer que dans le Nord les
imprimeurs
sont reçus maîtres très jeunes et qu’ils ne
font pas leur compagnonnage en
France mais plutôt en Allemagne. Frédéric Barbier
confirme que le nombre des
souscripteurs à l’Encyclopédie est faible dans le
Nord mais c’est parce qu’il y
existe de nombreuses contrefaçons. La presse périodique y
accuse un retard
certain, comme l’imprimerie au XVIe s. La région du Nord
est une région de
contact où les périodiques circulent beaucoup
d’où une importante concurrence.
Il distingue les fonctions imprimerie et diffusion des livres de
l’édition. M.
Berger constate que de nombreux cabinets de lecture s’installent
au XVIIIe s.
où l’on partage les livres qu’on peut rendre ou
acheter selon l’intérêt. Ainsi Jacops emprunte
des
livres qu’il garde ou non. Les colporteurs peuvent
également diffuser des
chansons, des histoires… A. Lottin revient sur le retard
culturel du Nord or le
Nord n’est pas à la traîne question
alphabétisation. Guignet parle d’atonie
plutôt que de retard des Lumières. F. Barbier n’est
pas convaincu que les
Lumières soient beaucoup plus
« éclairées » à Paris que
dans le Nord,
il s’agit d’une minorité. La région du Nord
n’est pas particulièrement
défavorisée. Melle Mestayer signale qu’on trouve
beaucoup de documents sur les
libraires dans les audiences des échevins. Le chanoine Platelle
conclut sur la
souplesse de l’administration d’Ancien Régime,
mélange de règlement et de
laisser-faire qu’on retrouvait déjà au Moyen Age.