L’histoire de
l’Hôpital militaire de Lille établi à partir
de 1781-1783 dans l’ancien couvent
des Jésuites a déjà été
rapportée à plusieurs reprises : elle laisse de
nombreuses données dans l’ombre et n’évoque
que de façon allusive les autres
établissements de même ordre installés en ville. A
l’occasion d’un travail plus
général consacré au Service de Santé de
l’armée du Nord, il nous a été donné
de
dépouiller de nombreux dossiers de la série
« L », aux Archives
départementales du Nord contenant de multiples données
inédites sur cette
question.
Rappelons que
le Service de Santé militaire, très solidement
structuré sous le règne de Louis
XV et au début de celui de Louis XVI, était à la
fin de l’Ancien Régime
totalement désorganisé par la réforme de COLOMBIER
(1736-1789) remarquable
hygiéniste, mais piètre administrateur, qui avait obtenu
la suppression de tous
les hôpitaux militaires à l’exception de trois
consacrés à l’enseignement et le
licenciement de la majorité des « Officiers de
Santé » (il faut
entendre sous cette dénomination tous les médecins,
chirurgiens et pharmacien
revêtus de l’uniforme, quel que soit leur grade).
C’est donc un
Service en pleine mutation qui sera surpris par la déclaration
de guerre du 20
avril 1792. L’Assemblée législative
s’empresse de rétablir les hôpitaux
récemment supprimés, en les distinguant en :
- Fixes : c’est le cas de
l’hôpital d’instruction de Lille, un des 3 ayant
été préservés, et que la
Convention baptisera « de
l’Humanité » ;
- Ambulants, ce qui signifie
« temporaires » - Trois seront
créés à Lille en 1793 : « de la
République » (180 lits installés en 7-1793,
cloître St PIERRE), « de
la Montagne » (250 lits, Couvent St François de
Sales) et de « la
Citadelle », 250 lits installés en
novembre ;
- Mixtes, c’est-à-dire mi-civils
mi-militaires : 400 lits sont installés de juillet à
décembre 1793 dans
ci-devant couvent hospice du St Esprit
Ces hôpitaux
sont confiés à un système de Régie,
administration para-militaire comportant un
régisseur général par armée. Celui de
l’armée du Nord, le citoyen BISTON, est
un personnage extrêmement puissant, discutant d’égal
à égal avec les représentants
du peuple. La liaison avec l’autorité militaire est
assurée par le Commissariat
des guerres. Un commissaire des guerres est spécialement
chargé de la
« police » des hôpitaux militaires de
Lille. Sa tâche est lourde car
il doit faire face à une multitude de problèmes
matériels, procéder à
d’innombrables réquisitions et installer des ateliers
divers. Nous en citerons
trois :
- fabrication de lits militaires ;
- réparation de matelas pour les
hôpitaux. Installé d’abord à la Noble
Famille, cet atelier est transféré au
ci-devant hôtel de Soubise
- fabrication d’instruments
chirurgicaux.
Les problèmes
de personnel sont non moins pressants à résoudre : en
1793 le manque
d’officiers de santé contraint à la
réquisition des médecins et chirurgiens
lillois qui doivent assurer des permanences, par décades de
roulement, dans les
hôpitaux militaires.
L’année
terrible pour le Service de Santé militaire à Lille est
1794, avec l’incendie
de l’hôpital de l’Humanité au mois de janvier
et les incessantes opérations
militaires dans tout le département. Ces contraintes obligent
à la création de
nouveaux hôpitaux ambulants :
- les « Sans-Culottes »,
ouvert en janvier pour 170 patients dans l’ancien couvent des
Marthes ;
- la « Régénération »
accueillant, à partir du mois de mars, 300 hospitalisés
dans le fort du Réduit
;
- les « Victoires
Nationales », prévu en avril pour 200 places, dans
l’ancienne maison des
Bleuets ;
- l’hôpital civil
« Sauveur » (le saint a été
supprimé) doit encore accueillir 200 blessés.
Un état dressé
par le régisseur général en décembre 1293
prévoit la possibilité de 2.180
hospitalisations pour Lille, dont 800 pour l’hôpital de
l’Humanité. Ceci sera
insuffisant et à partir du mois de mai 94 la réquisition
de l’ancienne abbaye
de Loos ajoutera 750 places supplémentaires. On en
conçoit la nécessité quand
on sait que le nombre d’hospitalisations quotidiennes
dépassera 3.000 en avril
1794.
Les soins sont
assurés par 130 officiers de santé : 87 chirurgiens, 36
pharmaciens et 7
médecins seulement. Ils sont secondés par un nombre
variable d’infirmiers : 400
à 600 par jour selon les besoins.
On comprend
aisément les gigantesques problèmes
d’approvisionnement suscités par une telle
population : rien que pour le pain trois mois de prévision se
montent à 75.210
livres !
Les états
quotidiens subsistants ne permettent pas de fixer le pourcentage de
mortalité
pour cette période. On sait simplement que pour l’ensemble
des hôpitaux
militaires lillois le nombre de décès quotidiens est
compris en 2 et 72.
Après la
bataille de Tourcoing (Mai 1794), les opérations militaires
s’éloignent du
département du Nord et l’activité
hospitalière décroît. Les hôpitaux ambulants
sont fermés et l’hôpital de l’Humanité
se met à un régime plus calme, largement
centré sur la formation des jeunes officiers de santé. Ce
rôle est surtout
dévolu à François Becu (1757-1805) pour la
médecine, Pierre Mangin (1758-1812)
pour la chirurgie et Sabin Bruloy (1752-1816) pour la pharmacie.
Après 1803 les
effectifs d’officiers de santé affectés aux
hôpitaux sont réduits au strict
minimum. Aussi l’hôpital militaire de Lille ne pourra pas
faire face aux
énormes évacuations sanitaires consécutives
à nos défaites en Allemagne en
1813. C’est alors qu’intervient la nécessité
d’ouvrir l’hôpital militaire de
complément dont nous avons déjà relaté
l’histoire (Bull. Comm. Hist. Dép. Nord
1987, XLIII p. 105-130).
Les précisions
retrouvées dans les archives et dont nous n’avons
évoqué ici que les données
essentielles, permettent désormais d’écrire une
histoire cohérente de
l’hospitalisation militaire à Lille.
X
X
X
Les nombreux
membres de la Commission présents à cette séance
félicitèrent notre président
d’avoir pu présenter si rapidement une communication
d’une très grande densité,
qui vient en complément de recherches précédemment
effectuées par M. le Dr.
Gérard (entre autres: « Le service de santé de
l’armée du Nord pendant les
guerres révolutionnaires »,
in Colloque
à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Tourcoing,
1925 ; « Un
épisode méconnu de la Révolution : la maison de la
Noble Famille devient le
principal dépôt des saisies révolutionnaires en
Belgique »,
séance
solennelle de la
Société des
Sciences, de l’Agriculture et des Arts de Lille, 4 octobre 1997
; « Un
hôpital militaire temporaire à Lille à la fin du
Premier Empire », dans
Bulletin
de la
Commission Historique du
Nord, tome XLIII, 1987).
M Berger,
Melle Mestayer, le général Milot, M. Sivery, M. Marchand,
M. Verhasselt, M.
Pfister, M. le chanoine Platelle, Mme Jeanson et Melle Ch. Lesage
entretinrent
ensuite avec notre orateur un débat fort riche sur la
variété des noms
révolutionnaires des hôpitaux, sur la biographie de
François Bécu (qui fut
principal du collège de Lille en 1791), sur le nombre de
couchages par lit d’après
les représentations et ce que nous en a appris le
général Milot dans les
casernements militaires (cf.
Bulletin
de
la CHN, tome XLVIII) ; le général Milot
précisa encore que jusque 1880, les
hôpitaux militaires sont restés sous
l’administration de l’Intendance.