COMMUNICATION DE JANVIER 1997

de M. le Dr. GERARD


« Nouvelles données sur l’histoire des hôpitaux militaires de Lille

de 1789 à 1815 »


L’histoire de l’Hôpital militaire de Lille établi à partir de 1781-1783 dans l’ancien couvent des Jésuites a déjà été rapportée à plusieurs reprises : elle laisse de nombreuses données dans l’ombre et n’évoque que de façon allusive les autres établissements de même ordre installés en ville. A l’occasion d’un travail plus général consacré au Service de Santé de l’armée du Nord, il nous a été donné de dépouiller de nombreux dossiers de la série « L », aux Archives départementales du Nord contenant de multiples données inédites sur cette question.
 
Rappelons que le Service de Santé militaire, très solidement structuré sous le règne de Louis XV et au début de celui de Louis XVI, était à la fin de l’Ancien Régime totalement désorganisé par la réforme de COLOMBIER (1736-1789) remarquable hygiéniste, mais piètre administrateur, qui avait obtenu la suppression de tous les hôpitaux militaires à l’exception de trois consacrés à l’enseignement et le licenciement de la majorité des « Officiers de Santé » (il faut entendre sous cette dénomination tous les médecins, chirurgiens et pharmacien revêtus de l’uniforme, quel que soit leur grade).
 
C’est donc un Service en pleine mutation qui sera surpris par la déclaration de guerre du 20 avril 1792. L’Assemblée législative s’empresse de rétablir les hôpitaux récemment supprimés, en les distinguant en :
 
  1. Fixes : c’est le cas de l’hôpital d’instruction de Lille, un des 3 ayant été préservés, et que la Convention baptisera « de l’Humanité » ;
  2. Ambulants, ce qui signifie « temporaires » - Trois seront créés à Lille en 1793 : « de la République » (180 lits installés en 7-1793, cloître St PIERRE), « de la Montagne » (250 lits, Couvent St François de Sales) et de « la Citadelle », 250 lits installés en novembre ; 
  3. Mixtes, c’est-à-dire mi-civils mi-militaires : 400 lits sont installés de juillet à décembre 1793 dans ci-devant couvent hospice du St Esprit
 
Ces hôpitaux sont confiés à un système de Régie, administration para-militaire comportant un régisseur général par armée. Celui de l’armée du Nord, le citoyen BISTON, est un personnage extrêmement puissant, discutant d’égal à égal avec les représentants du peuple. La liaison avec l’autorité militaire est assurée par le Commissariat des guerres. Un commissaire des guerres est spécialement chargé de la « police » des hôpitaux militaires de Lille. Sa tâche est lourde car il doit faire face à une multitude de problèmes matériels, procéder à d’innombrables réquisitions et installer des ateliers divers. Nous en citerons trois : 
  1. fabrication de lits militaires ;
  2. réparation de matelas pour les hôpitaux. Installé d’abord à la Noble Famille, cet atelier est transféré au ci-devant hôtel de Soubise
  3. fabrication d’instruments chirurgicaux. 
Les problèmes de personnel sont non moins pressants à résoudre : en 1793 le manque d’officiers de santé contraint à la réquisition des médecins et chirurgiens lillois qui doivent assurer des permanences, par décades de roulement, dans les hôpitaux militaires. 
L’année terrible pour le Service de Santé militaire à Lille est 1794, avec l’incendie de l’hôpital de l’Humanité au mois de janvier et les incessantes opérations militaires dans tout le département. Ces contraintes obligent à la création de nouveaux hôpitaux ambulants : 
  1. les « Sans-Culottes », ouvert en janvier pour 170 patients dans l’ancien couvent des Marthes ;
  2. la « Régénération » accueillant, à partir du mois de mars, 300 hospitalisés dans le fort du Réduit ;
  3. les « Victoires Nationales », prévu en avril pour 200 places, dans l’ancienne maison des Bleuets ; 
  4. l’hôpital civil « Sauveur » (le saint a été supprimé) doit encore accueillir 200 blessés. 
Un état dressé par le régisseur général en décembre 1293 prévoit la possibilité de 2.180 hospitalisations pour Lille, dont 800 pour l’hôpital de l’Humanité. Ceci sera insuffisant et à partir du mois de mai 94 la réquisition de l’ancienne abbaye de Loos ajoutera 750 places supplémentaires. On en conçoit la nécessité quand on sait que le nombre d’hospitalisations quotidiennes dépassera 3.000 en avril 1794.
 
Les soins sont assurés par 130 officiers de santé : 87 chirurgiens, 36 pharmaciens et 7 médecins seulement. Ils sont secondés par un nombre variable d’infirmiers : 400 à 600 par jour selon les besoins.
 
On comprend aisément les gigantesques problèmes d’approvisionnement suscités par une telle population : rien que pour le pain trois mois de prévision se montent à 75.210 livres !
 
Les états quotidiens subsistants ne permettent pas de fixer le pourcentage de mortalité pour cette période. On sait simplement que pour l’ensemble des hôpitaux militaires lillois le nombre de décès quotidiens est compris en 2 et 72.
 
Après la bataille de Tourcoing (Mai 1794), les opérations militaires s’éloignent du département du Nord et l’activité hospitalière décroît. Les hôpitaux ambulants sont fermés et l’hôpital de l’Humanité se met à un régime plus calme, largement centré sur la formation des jeunes officiers de santé. Ce rôle est surtout dévolu à François Becu (1757-1805) pour la médecine, Pierre Mangin (1758-1812) pour la chirurgie et Sabin Bruloy (1752-1816) pour la pharmacie.
 
Après 1803 les effectifs d’officiers de santé affectés aux hôpitaux sont réduits au strict minimum. Aussi l’hôpital militaire de Lille ne pourra pas faire face aux énormes évacuations sanitaires consécutives à nos défaites en Allemagne en 1813. C’est alors qu’intervient la nécessité d’ouvrir l’hôpital militaire de complément dont nous avons déjà relaté l’histoire (Bull. Comm. Hist. Dép. Nord 1987, XLIII p. 105-130).
 
Les précisions retrouvées dans les archives et dont nous n’avons évoqué ici que les données essentielles, permettent désormais d’écrire une histoire cohérente de l’hospitalisation militaire à Lille.
 
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Les nombreux membres de la Commission présents à cette séance félicitèrent notre président d’avoir pu présenter si rapidement une communication d’une très grande densité, qui vient en complément de recherches précédemment effectuées par M. le Dr. Gérard (entre autres: « Le service de santé de l’armée du Nord pendant les guerres révolutionnaires », in Colloque à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Tourcoing, 1925 ; « Un épisode méconnu de la Révolution : la maison de la Noble Famille devient le principal dépôt des saisies révolutionnaires en Belgique », séance solennelle de la Société des Sciences, de l’Agriculture et des Arts de Lille, 4 octobre 1997 ; « Un hôpital militaire temporaire à Lille à la fin du Premier Empire », dans Bulletin de la Commission Historique du Nord, tome XLIII, 1987).
 
M Berger, Melle Mestayer, le général Milot, M. Sivery, M. Marchand, M. Verhasselt, M. Pfister, M. le chanoine Platelle, Mme Jeanson et Melle Ch. Lesage entretinrent ensuite avec notre orateur un débat fort riche sur la variété des noms révolutionnaires des hôpitaux, sur la biographie de François Bécu (qui fut principal du collège de Lille en 1791), sur le nombre de couchages par lit d’après les représentations et ce que nous en a appris le général Milot dans les casernements militaires (cf. Bulletin de la CHN, tome XLVIII) ; le général Milot précisa encore que jusque 1880, les hôpitaux militaires sont restés sous l’administration de l’Intendance.