Séance du lundi 28 février 2005
aux Archives départementales du Nord

sous la présidence de M. Philippe Marchand

 
Présents :  Mme C. Wallart, M. Ph. Marchand, Melle R. Cleyet-Michaud, Melle Ch. Lesage, Melle M. Mestayer, M. R. Berger, Mme P. Bréemersch, M. Y. Henel, M. Lekieffre, M. Delecaut, M. A. Delqueux, Mme F. Bruno, M. M. Vangheluwe, Mme M. Dumont, M. V. Doom, M. C. Lannette, M. D. Delgrange, M. G. Janssen, Mme J. Dion, Mme M. Jeanson, M. A. Gérard, M. B. Schaeffer, M. L. Deleplanque, M. B. Delmaire, M. P. Leman. 

Excusés :  
  Mme A. Delmotte, M. F. Vanremortère, M. P. Descamps, Mme M.P. Dion, M. D. Terrier, Mme N. Malle-Grain, M. A. Lottin, M. Ph. Guignet, M. G. Sivery, M. A. Plateaux, M. Heddebaut, M. J.-M. Goris, M. F. Boniface, M. S. Calonne, Mme G. Tournouer, M. J. Milot, M. A. Plateaux, M.J.-M. Duvosquel. Mme A. Delmotte M. J.-M. Cauchies M. E. Desplats, Mme Cuvelier, Mme Lecroart, Mme Marécaille, Dr. Desplats, M. R. Duée.
 
L’assemblée est accueillie par Melle Cleyet-Michaud qui présente la nouvelle salle de conférence des Archives du Nord, la salle Finot, qu’elle met bien volontiers à la disposition de la Commission historique.

 
Les louanges de l’instruction au service de la propagande bonapartiste : exercices publics et distributions des prix à l’École centrale de Lille (1796-1800)

par Philippe Marchand

 
L’historiographie régionale récente du passage du Directoire au Consulat insiste beaucoup sur la lassitude des populations prostrées dans l’attente d’un rassembleur, d’un sauveur. Son arrivée susciterait une adhésion immédiate et générale que conforteraient rapidement les concessions faites aux uns et aux autres. Ce scénario laisse dans l’ombre un aspect important des choses : la mise en condition de l’opinion par la propagande. La question posée est donc la suivante : peut-on repérer dans le département du Nord des actions ayant pour objectif de glorifier Bonaparte et d’entraîner l’adhésion à sa personne ? Quels sont les thèmes et les symboles utilisés ?

Exercices publics des années 1798 et 1800, discours prononcés en 1798, 1799 et 1800 lors des distributions des prix de l’École centrale de Lille apportent quelques réponses. Trois raisons justifient le choix de cette documentation : sa régularité, ses auteurs, des agents de l’État, professeurs, administrateurs du département, sa destination, les élèves, et par-dessus leurs têtes le public assistant à la distribution des prix. Il faut aussi noter que les sujets des exercices publics et les discours étaient imprimés et diffusés par l’imprimeur-libraire Jacquez.

28-29 fructidor an VI—14 septembre 1798 : le chef de guerre


À trois heures de relevé, le public se presse nombreux dans une grande salle dont les murs ont été, pour la circonstance, décorés avec les dessins réalisés par les élèves du professeur de dessin, François Watteau. Le sujet proposé est La bataille d’Arcole du  29 Brumaire an V (19 novembre 1796). Le fait d’armes, déjà entré dans la légende et largement exploité par la presse et l’imagerie financées par Bonaparte, devient donc objet d’enseignement. François Watteau ne se contente pas de proposer un thème à ses élèves. Il l’accompagne d’un commentaire qui doit en guider la réalisation : Bonaparte accompagné d’Augereau, chacun un drapeau tricolore à la main, guidé par Minerve, renverse et culbute l’ennemi en s’écriant «  Grenadiers, suivez votre Général » et trace lui-même un chemin à la victoire. François Watteau choisit donc la version qui unit Bonaparte et Augereau dans la même gloire. Mais, comme tous les autres illustrateurs, il « oublie » le flottement manifeste  dont l’armée a fait preuve ce jour là et laisse croire au franchissement du pont et à la victoire sur l’ennemi sans coup férir. Il passe sous silence l’échec des deux premières tentatives de franchissement du pont. Aucune mention du reflux des soldats sous la grêle des balles de l’ennemi, et surtout aucune allusion à Bonaparte culbuté, jeté cul par-dessus tête dans l’Alpone et sauvé par le sacrifice de l’héroïque Muiron. François Watteau fait donc d’un exercice scolaire un excellent vecteur de la propagande bonapartiste. Le héros est  alors loin de la France, mais, son image est présente sous les yeux des spectateurs.

C’est donc dans ce décor à la gloire du héros d’Arcole que Guffroy-Vanghelle, professeur de belles-lettres, prend la parole pour le discours d’usage. Construit selon les règles de la plus pure rhétorique et sur un mode argumentatif, il se lance dans un éloge du « héros …cher à la France ». Une transition fort habile lui permet de s’adresser directement au jeune public pour faire l’éloge de l’élève Bonaparte « qui s’est distingué dans les études comme il l’a fait dans les combats », qui « a préludé à ses triomphes par des victoires plus douces remportées sur ses condisciples », qui « s’est convaincu de bonne heure qu’il faut acquérir du savoir si l’on veut sortir de la foule et goûter le plaisir de rendre à son pays des services signalés ». Il conclue : « Jeunes élèves, voilà votre modèle ».

29 fructidor an VII—15 septembre 1799 : le stratège en herbe

A nouveau, élèves, professeurs, parents et administrateurs sont réunis pour la cérémonie de distribution des prix. Bonaparte a quitté l'Egypte le 22 août. Mais, la nouvelle de son retour en France n’est pas encore connue. En Suisse et en Hollande, les armées françaises sont à la veille de livrer des batailles décisives. En France, l’incertitude politique est aggravée par les difficultés financières.

Cette fois, la cérémonie n’est pas précédée d’exercices publics, ce qui explique l’absence des  productions des élèves du cours de dessin. Trois orateurs prennent successivement la parole. Si le discours du représentant du département s’avère d’une affligeante banalité, ceux de Girard-Janin, professeur de grammaire générale, et de Sachon, commissaire du directoire exécutif, méritent de retenir l’attention.

Au-delà des habituels lieux communs sur les bienfaits de l’instruction, Girard-Janin, par toute une série de glissements oratoires directement liés à l’actualité, en arrive à une violente critique du régime en proie « à des secousses qui ont retardé jusque là l’affirmation de la Constitution et conséquemment l’époque du bonheur qu’elle promet ». Il décrit une France livrée à « des hommes ineptes et sans honneur qui pillent et s’enrichissent ». « Pendant les combats que se livrent ces Pigmées, la Patrie, déchirée par mille intrigues croissantes,  penche vers sa ruine ». Comment faire cesser « cette lutte indécente et dangereuse ? » : en faisant appel à « des hommes éclairés et vertueux ». Avec eux, l’ordre succèdera au chaos, les mœurs à la corruption, le bien être général à la misère et au désespoir ». Contrairement à Guffroy-Vanghelle, Girard-Janin se garde de personnaliser son discours. Mais comment ne pas penser à Bonaparte pour ramener l’ordre ?

Sachon n’use pas des mêmes précautions. S’adressant directement aux élèves, il développe l’idée que, même dans les amusements, « tout doit tendre à faire des citoyens précieux ». Et à l’appui de son propos, il prend pour exemple Bonaparte, mais cette fois le Bonaparte de Brienne, l’élève studieux, le stratège en herbe organisant un combat à coups de boules de neige. « Ce n’est ni avec des joujoux, ni avec des colifichets que le héros d’Italie et d’Egypte attendait le moment de reprendre ses livres, sa plume ou son crayon. Les jeux de Bonaparte, à votre âge, étaient les exercices d’un officier instruit, et faute de matériaux et d’outils, la neige, sous ses mains délicates, prenait les formes et les proportions d’un rempart ». Et Sachon de conclure : « Nous apercevons, parmi vous, plus d’un émule de Bonaparte. Il vous appartient de réaliser cette glorieuse opinion ». Au total, dans ce discours, huit lignes sur quarante consacrées à Bonaparte, son nom trois fois prononcé, ses campagnes d’Italie et d’Égypte rappelées, c’est bien là l’homme pouvant substituer l’ordre au chaos, les mœurs à la corruption, le bien être à la misère dont Sachon fait le portrait.
 
30 fructidor an VIII—17 septembre 1800 : « le premier homme du monde »

Première distribution des prix depuis le coup d’État de Brumaire. A nouveau, les murs de la salle sont décorés avec les productions des élèves de François Watteau. Le sujet de la composition historique était La mort de Desaix à Marengo 24 prairial an VIII (13 juin 1800). L’empressement de François Watteau à proposer cet épisode de la geste consulaire comme exercice scolaire mérite d’être relevé. Dans l’explicitation du sujet,  comme pour l’épisode d’Arcole, François Watteau met l’accent sur la valeur exemplaire du thème choisi : Le sujet de la composition est la mort de Desaix, tué à la bataille de Marengo ; il représente ce général dans le moment où, atteint d’un coup mortel et tombant entre les mains du jeune Lebrun, il lui dit : « Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le regret de n’avoir pas assez fait pour vivre dans la postérité. On remarquera que François Watteau reprend la version officielle diffusée dans le Bulletin de l’Armée de Réserve (15 juin) dicté par Bonaparte. Il en retient, en particulier, les paroles que le Premier Consul met dans la bouche de Desaix, « nobles paroles qui honorent le guerrier mourant et qui, en même temps, minimisent quelque peu son rôle au bénéfice de celui de son chef » (A. Fugier), personnage central du discours du préfet Joubert qui préside la cérémonie.

Le discours du préfet développe l’idée d’un lien naturel entre la Révolution et le Premier Consul. Le coup d’État est présenté comme une opération destinée à consolider la Révolution. « Sans elle, Bonaparte, qui fixe aujourd’hui les regards et l’admiration de l’Europe, qui dans ce moment balance pour ainsi dire les destinées du monde, eût végété dans une honteuse obscurité. Mais la Révolution, qui seule pouvait donner l’essor à son génie et déployer son talent, l’a mis à sa véritable place, l’a élevé au plus haut degré de la gloire qu’un mortel puisse atteindre ; et, disons le sans flatterie, son génie, son courage, son humanité, ses vertus pacifiques, lorsqu’il a tant de droit à la célébrité d’un conquérant, en ont fait le premier homme du monde ». Ce panégyrique s’achève, et cela ne doit pas étonner, par l’appel à imiter « ce modèle étonnant », sans céder au découragement « par la juste crainte de ne pouvoir l’atteindre ». 
Conclusion

À l’origine des Ecoles centrales, il y avait un double rêve : faire des lieux d’apprentissage de connaissances, ouvrir des espaces de liberté contribuant à la diffusion des lumières. Même si on n’a pas insisté sur ce point, exercices publics et discours des prix montrent que l’École centrale de Lille a adhéré à cette double mission. Et pourtant, cela ne l’a pas empêché de succomber à l’orchestration publicitaire développée autour du héros d’Arcole et de contribuer, tout en ne surestimant pas l’impact de ces quelques manifestations, à la propagande bonapartiste. La chose n’est pas paradoxale quand il s’agit du préfet, représentant de l’État consulaire. Elle l’est plus quand on voit qu’elle est le fait d’individus tels François Watteau et Guffroy-Vanghelle, anciens jacobins. Faut-il les ranger parmi ces jacobins qui considèrent Bonaparte comme un authentique fils de la Révolution capable de la fixer ? Faut-il les taxer d’opportunisme ? Plus que leurs raisons personnelles que l’historien ne peut pénétrer, il est intéressant de voir à travers ces exemples comment le rêve qui était celui des Ecoles centrales, le service de la Patrie, cède la place à une autre réalité : le service d’un « homme ». Il serait intéressant de voir ce qu’il en a été dans les autres Ecoles centrales dont le Premier Consul signera rapidement l’arrêt de mort. Ses préventions contre ces établissements étaient-elles fondées ?
  
Discussion 

Le Dr. Gérard note que si l'ensemble de la Campagne d'Italie est magnifique, la bataille d'Arcole est un fiasco. La bataille de Marengo aussi eût été perdue sans Desaix. On magnifie la mort héroïque de Desaix pour cacher la défaite personnelle de Bonaparte. Napoléon a mis au point une formidable organisation de propagande mobilisant la presse, les peintres, les dessinateurs. Le militaire inspire beaucoup Watteau, comme c'est l'habitude. Rosine Cleyet-Michaud s'étonne qu'on ait retenu le thème d'Arcole alors que Bonaparte est en Egypte, à l'écart des pouvoirs publics. Philippe Marchand estime que c'est peut-être dû à l'attitude politique des dirigeants nordistes qui est encore mal connue mais note que c'est également un thème récurrent dans les autres écoles centrales. Le Dr. Gérard précise que Bonaparte dispose d'un réseau de fidèles, les comptes-rendus dans le Journal de l'Armée sont faux comme le seront également ceux des Bulletins de la Grande Armée. P. Leman demande si les thèmes de la propagande ont été repris dans la faïencerie, Philippe Marchand pense que c'est une étude encore à faire. M. Berger rappelle que des royalistes ont soutenu Bonaparte estimant pouvoir se débarrasser de lui ensuite.