sous
la présidence de M. Philippe
Marchand
Présents : Mme
C. Wallart, M. Ph. Marchand, Melle
R. Cleyet-Michaud, Melle Ch. Lesage, Melle M. Mestayer, M. R. Berger,
Mme P.
Bréemersch, M. Y. Henel, M. Lekieffre, M. Delecaut, M. A.
Delqueux, Mme F.
Bruno, M. M. Vangheluwe, Mme M. Dumont, M. V. Doom, M. C. Lannette, M.
D.
Delgrange, M. G. Janssen, Mme J. Dion, Mme M. Jeanson, M. A.
Gérard, M. B.
Schaeffer, M. L. Deleplanque, M. B. Delmaire, M. P. Leman.
Excusés : Mme A.
Delmotte, M. F. Vanremortère, M. P. Descamps, Mme M.P. Dion, M.
D. Terrier, Mme
N. Malle-Grain, M. A. Lottin, M. Ph. Guignet, M. G. Sivery, M. A.
Plateaux, M.
Heddebaut, M. J.-M. Goris, M. F. Boniface, M. S. Calonne, Mme G.
Tournouer, M.
J. Milot, M. A. Plateaux, M.J.-M. Duvosquel. Mme A. Delmotte M. J.-M.
Cauchies
M. E. Desplats, Mme Cuvelier, Mme Lecroart, Mme Marécaille, Dr.
Desplats, M. R.
Duée.
L’assemblée
est accueillie par Melle Cleyet-Michaud qui présente la nouvelle
salle de
conférence des Archives du Nord, la salle Finot, qu’elle
met bien volontiers à
la disposition de la Commission historique.
Les
louanges de l’instruction au service de la propagande
bonapartiste :
exercices publics et distributions des prix à
l’École centrale de Lille (1796-1800)
par
Philippe Marchand
L’historiographie
régionale récente du passage du Directoire au Consulat
insiste beaucoup sur la
lassitude des populations prostrées dans l’attente
d’un rassembleur, d’un sauveur.
Son arrivée susciterait une adhésion immédiate et
générale que conforteraient
rapidement les concessions faites aux uns et aux autres. Ce
scénario laisse
dans l’ombre un aspect important des choses : la mise en
condition de
l’opinion par la propagande. La question posée est donc la
suivante :
peut-on repérer dans le département du Nord des actions
ayant pour objectif de
glorifier Bonaparte et d’entraîner l’adhésion
à sa personne ? Quels sont
les thèmes et les symboles utilisés ?
Exercices
publics des années 1798 et 1800, discours prononcés en
1798, 1799 et 1800 lors
des distributions des prix de l’École centrale de Lille
apportent quelques
réponses. Trois raisons justifient le choix de cette
documentation : sa
régularité, ses auteurs, des agents de
l’État, professeurs, administrateurs du
département, sa destination, les élèves, et
par-dessus leurs têtes le public
assistant à la distribution des prix. Il faut aussi noter que
les sujets des
exercices publics et les discours étaient imprimés et
diffusés par
l’imprimeur-libraire Jacquez.
28-29 fructidor an VI—14
septembre 1798 : le chef de guerre
À
trois heures de relevé, le public se presse nombreux dans une
grande salle dont
les murs ont été, pour la circonstance,
décorés avec les dessins réalisés par
les élèves du professeur de dessin, François
Watteau. Le sujet proposé est
La
bataille d’Arcole
du 29 Brumaire an V (19 novembre 1796). Le
fait d’armes, déjà entré dans la
légende et largement exploité par la presse et
l’imagerie financées par Bonaparte, devient donc objet
d’enseignement. François
Watteau ne se contente pas de proposer un thème à ses
élèves. Il l’accompagne
d’un commentaire qui doit en guider la réalisation :
Bonaparte accompagné
d’Augereau, chacun un drapeau
tricolore à la main,
guidé par Minerve, renverse et culbute l’ennemi en
s’écriant «
Grenadiers, suivez votre Général » et trace
lui-même un chemin à la
victoire. François Watteau choisit donc la version qui
unit
Bonaparte et
Augereau dans la même gloire. Mais, comme tous les autres
illustrateurs, il
« oublie » le flottement manifeste
dont l’armée a fait preuve ce jour là et laisse
croire au franchissement
du pont et à la victoire sur l’ennemi sans coup
férir. Il passe sous silence l’échec
des deux premières tentatives de franchissement du pont. Aucune
mention du
reflux des soldats sous la grêle des balles de l’ennemi, et
surtout aucune
allusion à Bonaparte culbuté, jeté cul par-dessus
tête dans l’Alpone et sauvé
par le sacrifice de l’héroïque Muiron.
François Watteau fait donc d’un exercice
scolaire un excellent vecteur de la propagande bonapartiste. Le
héros est alors loin de la France, mais, son image est
présente sous les yeux des spectateurs.
C’est
donc dans ce décor à la gloire du héros
d’Arcole que Guffroy-Vanghelle,
professeur de belles-lettres, prend la parole pour le discours
d’usage.
Construit selon les règles de la plus pure rhétorique et
sur un mode
argumentatif, il se lance dans un éloge du
« héros …cher à la
France ». Une transition fort habile lui permet de
s’adresser directement
au jeune public pour faire l’éloge de
l’élève Bonaparte « qui s’est
distingué dans les études comme il l’a fait dans
les combats », qui
« a préludé à ses triomphes par des
victoires plus douces remportées sur
ses condisciples », qui « s’est convaincu
de bonne heure qu’il faut
acquérir du savoir si l’on veut sortir de la foule et
goûter le plaisir de
rendre à son pays des services signalés ». Il
conclue : « Jeunes
élèves, voilà votre modèle ».
29 fructidor an VII—15 septembre
1799 : le stratège en herbe
A
nouveau, élèves, professeurs, parents et administrateurs
sont réunis pour la
cérémonie de distribution des prix. Bonaparte a
quitté l'Egypte le 22 août.
Mais, la nouvelle de son retour en France n’est pas encore
connue. En Suisse et
en Hollande, les armées françaises sont à la
veille de livrer des batailles
décisives. En France, l’incertitude politique est
aggravée par les difficultés
financières.
Cette
fois, la cérémonie n’est pas
précédée d’exercices publics, ce qui
explique
l’absence des productions des élèves du
cours de dessin. Trois orateurs prennent successivement la parole. Si
le
discours du représentant du département
s’avère d’une affligeante banalité,
ceux de Girard-Janin, professeur de grammaire générale,
et de Sachon,
commissaire du directoire exécutif, méritent de retenir
l’attention.
Au-delà
des habituels lieux communs sur les bienfaits de l’instruction,
Girard-Janin,
par toute une série de glissements oratoires directement
liés à l’actualité, en
arrive à une violente critique du régime en proie
« à des secousses qui
ont retardé jusque là l’affirmation de la
Constitution et conséquemment
l’époque du bonheur qu’elle promet ». Il
décrit une France livrée à
« des hommes ineptes et sans honneur qui pillent et
s’enrichissent ».
« Pendant les combats que se livrent ces Pigmées, la
Patrie, déchirée par
mille intrigues croissantes, penche vers
sa ruine ». Comment faire cesser « cette lutte
indécente et
dangereuse ? » : en faisant appel à
« des hommes éclairés
et vertueux ». Avec eux, l’ordre succèdera au
chaos, les mœurs à la
corruption, le bien être général à la
misère et au désespoir ».
Contrairement à Guffroy-Vanghelle, Girard-Janin se garde de
personnaliser son
discours. Mais comment ne pas penser à Bonaparte pour ramener
l’ordre ?
Sachon
n’use pas des mêmes précautions. S’adressant
directement aux élèves, il
développe l’idée que, même dans les
amusements, « tout doit tendre à faire
des citoyens précieux ». Et à l’appui de
son propos, il prend pour exemple
Bonaparte, mais cette fois le Bonaparte de Brienne,
l’élève studieux, le
stratège en herbe organisant un combat à coups de boules
de neige. « Ce
n’est ni avec des joujoux, ni avec des colifichets que le
héros d’Italie et
d’Egypte attendait le moment de reprendre ses livres, sa plume ou
son crayon.
Les jeux de Bonaparte, à votre âge, étaient les
exercices d’un officier
instruit, et faute de matériaux et d’outils, la neige,
sous ses mains
délicates, prenait les formes et les proportions d’un
rempart ». Et Sachon
de conclure : « Nous apercevons, parmi vous, plus
d’un émule de
Bonaparte. Il vous appartient de réaliser cette glorieuse
opinion ». Au
total, dans ce discours, huit lignes sur quarante consacrées
à Bonaparte, son
nom trois fois prononcé, ses campagnes d’Italie et
d’Égypte rappelées, c’est
bien là l’homme pouvant substituer l’ordre au chaos,
les mœurs à la corruption,
le bien être à la misère dont Sachon fait le
portrait.
30 fructidor an VIII—17
septembre
1800 : « le premier homme du monde »
Première
distribution des prix depuis le coup d’État de Brumaire. A
nouveau, les murs de
la salle sont décorés avec les productions des
élèves de François Watteau. Le
sujet de la composition historique était
La
mort de Desaix à Marengo 24 prairial an VIII (13 juin
1800).
L’empressement
de François Watteau à proposer cet épisode de la
geste consulaire comme
exercice scolaire mérite d’être relevé. Dans
l’explicitation du sujet, comme pour l’épisode
d’Arcole, François
Watteau met l’accent sur la valeur exemplaire du thème
choisi :
Le sujet de la
composition est la mort de
Desaix, tué à la bataille de Marengo ; il
représente ce général dans le
moment où, atteint d’un coup mortel et tombant entre les
mains du jeune Lebrun,
il lui dit : « Allez dire au Premier Consul que je
meurs avec le
regret de n’avoir pas assez fait pour vivre dans la
postérité. On
remarquera que François Watteau
reprend la version officielle diffusée dans le
Bulletin de
l’Armée de
Réserve (15 juin) dicté par Bonaparte. Il en
retient, en
particulier, les
paroles que le Premier Consul met dans la bouche de Desaix,
« nobles
paroles qui honorent le guerrier mourant et qui, en même temps,
minimisent
quelque peu son rôle au bénéfice de celui de son
chef » (A. Fugier),
personnage central du discours du préfet Joubert qui
préside la cérémonie.
Le
discours du préfet développe l’idée
d’un lien naturel entre la Révolution et le
Premier Consul. Le coup d’État est présenté
comme une opération destinée à
consolider la Révolution. « Sans elle, Bonaparte, qui
fixe aujourd’hui les
regards et l’admiration de l’Europe, qui dans ce moment
balance pour ainsi dire
les destinées du monde, eût végété
dans une honteuse obscurité. Mais la
Révolution, qui seule pouvait donner l’essor à son
génie et déployer son
talent, l’a mis à sa véritable place, l’a
élevé au plus haut degré de la gloire
qu’un mortel puisse atteindre ; et, disons le sans
flatterie, son génie,
son courage, son humanité, ses vertus pacifiques,
lorsqu’il a tant de droit à
la célébrité d’un conquérant, en ont
fait le premier homme du monde ». Ce
panégyrique s’achève, et cela ne doit pas
étonner, par l’appel à imiter
« ce modèle étonnant », sans
céder au découragement « par la
juste crainte de ne pouvoir l’atteindre ».
Conclusion
À
l’origine des Ecoles centrales, il y avait un double
rêve : faire des
lieux d’apprentissage de connaissances, ouvrir des espaces de
liberté
contribuant à la diffusion des lumières. Même si on
n’a pas insisté sur ce
point, exercices publics et discours des prix montrent que
l’École centrale de
Lille a adhéré à cette double mission. Et
pourtant, cela ne l’a pas empêché de
succomber à l’orchestration publicitaire
développée autour du héros d’Arcole et
de contribuer, tout en ne surestimant pas l’impact de ces
quelques
manifestations, à la propagande bonapartiste. La chose
n’est pas paradoxale
quand il s’agit du préfet, représentant de
l’État consulaire. Elle l’est plus
quand on voit qu’elle est le fait d’individus tels
François Watteau et
Guffroy-Vanghelle, anciens jacobins. Faut-il les ranger parmi ces
jacobins qui
considèrent Bonaparte comme un authentique fils de la
Révolution capable de la
fixer ? Faut-il les taxer d’opportunisme ? Plus que
leurs raisons
personnelles que l’historien ne peut pénétrer, il
est intéressant de voir à
travers ces exemples comment le rêve qui était celui des
Ecoles centrales, le
service de la Patrie, cède la place à une autre
réalité : le service d’un
« homme ». Il serait intéressant de voir
ce qu’il en a été dans les
autres Ecoles centrales dont le Premier Consul signera rapidement
l’arrêt de
mort. Ses préventions contre ces établissements
étaient-elles
fondées ?
Le
Dr. Gérard note que si l'ensemble de la Campagne d'Italie est
magnifique, la
bataille d'Arcole est un fiasco. La bataille de Marengo aussi eût
été perdue
sans Desaix. On magnifie la mort héroïque de Desaix pour
cacher la défaite
personnelle de Bonaparte. Napoléon a mis au point une formidable
organisation
de propagande mobilisant la presse, les peintres, les dessinateurs. Le
militaire inspire beaucoup Watteau, comme c'est l'habitude. Rosine
Cleyet-Michaud s'étonne qu'on ait retenu le thème
d'Arcole alors que Bonaparte
est en Egypte, à l'écart des pouvoirs publics. Philippe
Marchand estime que
c'est peut-être dû à l'attitude politique des
dirigeants nordistes qui est
encore mal connue mais note que c'est également un thème
récurrent dans les
autres écoles centrales. Le Dr. Gérard précise que
Bonaparte dispose d'un
réseau de fidèles, les comptes-rendus dans le Journal de
l'Armée sont faux
comme le seront également ceux des Bulletins de la Grande
Armée. P. Leman
demande si les thèmes de la propagande ont été
repris dans la faïencerie,
Philippe Marchand pense que c'est une étude encore à
faire. M. Berger rappelle
que des royalistes ont soutenu Bonaparte estimant pouvoir se
débarrasser de lui
ensuite.