COMMUNICATION DU 24 FEVRIER 2003
 
Le bassin minier du Nord – Pas de Calais : une histoire … à suivre

par Francis Meilliez

                       
L’exploitation du bassin minier Nord – Pas de Calais est communément relatée sur la base de la chronologie suivante :
 
  1. 1694 : découverte du charbon à fleur de terre à Hardinghem ;
  1. 1720 : découverte à Fresnes/Escaut sous un recouvrement de moins de quelques dizaines de mètres ;
  1. 1734 : création de la Compagnie des Mines d’Anzin ;
  1. 1842 : début de l’exploitation industrielle du charbon dans le Pas de Calais ;
  1. 1945 : nationalisation de l’industrie charbonnière et création de Charbonnages de France ;
  1. 1990 : arrêt de l’exploitation.
Mais il faudra ajouter au moins trois autres dates :
  1. 1996 : le Tribunal Administratif casse l’arrêté préfectoral de renonciation à la concession d’Aniche sur demande des collectivités territoriales.
  1. 2005 : fermeture prévue de Charbonnages de France, repoussée à 2007.
  1. Vers 2300 : date (espérée) de retour à l’équilibre hydraulique du bassin minier, … toutes choses égales par ailleurs.
Que signifient ces dates dans l’aventure humaine ? dans l’aventure d’une région ? Quelles relations l’Histoire et le Bassin Minier peuvent-ils encore entretenir au-delà de la partie visible de l’activité extractive ? 

Le temps des bilans

Les raisons de s’intéresser au bassin minier aujourd’hui sont plus abondantes que jamais, et d’une exigeante actualité dont nous n’avions pas conscience jusque là.

Une première raison est que le bassin minier du Nord – Pas de Calais est le premier de cette dimension à avoir achevé sa vie industrielle visible. Nous sommes donc en position de faire un bilan moral de ces 270 ans de tension vers un avenir meilleur. Bilan moral, plus intéressant qu’un simple bilan d’activités déjà largement analysé par ailleurs et qui devrait encore se développer, notamment dès que la société Charbonnages de France aura cessé d’exister. Bilan moral aussi plutôt que bilan financier dont la conclusion a conduit à une fermeture retardée pour raisons politiques. La non-rentabilité de l’exploitation était démontrée en 1945 ; la décision de fermeture définitive, prise probablement vers 1961, est corrélée avec le choix du développement de la filière nucléaire. Charbonnages de France admet que 10% du gisement, au mieux, ont été extraits. Cela me semble tout à fait possible étant données la structure tortueuse du gisement et les difficultés techniques rencontrées pour mécaniser l’extraction.

Une deuxième raison est que le bassin minier du Nord – Pas de Calais, avec les bassins britanniques, westphaliens et wallons, a joué un rôle moteur dans le développement des connaissances géologiques, comme dans l’évolution de l’histoire sociale. Aujourd’hui encore, malgré la fermeture des chantiers, les documents scientifiques d’origine (plans de géomètres, coupes de puits et de sondages) sont encore utiles au développement des connaissances grâce à l’utilisation de techniques valorisant les abondantes informations qu’ils contiennent (exemple de modèles 3D en réalité virtuelle). Ces documents sont actuellement détenus par Charbonnages de France qui y recourt pour préparer les dossiers de renonciation à concession. Usuellement qualifiés d’archives, s’ils en avaient également le statut, leur traitement relèverait du Ministère de la Culture, alors qu’ils ont encore un usage administratif. La crainte de les voir disparaître à une certaine époque, nous les avait fait déclarer « élément du patrimoine scientifique mondial » devant les instances ministérielles.

Une troisième raison est que le Bassin Minier du Nord – Pas de Calais est le premier de cette dimension à vivre l’arrêt complet de l’extraction avec ses conséquences environnementales, sans que la population qui vit dessus ne soit réellement consciente de ses conséquences passées et futures. Et, toutes choses égales par ailleurs, on peut estimer aujourd’hui qu’une stabilisation définitive prendra autant de temps qu’a duré l’extraction. Comment gérer une telle situation ? Quel nouveau type de relation peut s’établir entre l’individu et les pouvoirs publics ? La perception des phénomènes négatifs (affaissements, inondabilité) induits par l’extraction n’est plus du tout ce qu’elle était auparavant. L’habitant n’admet plus, comme la plupart des mineurs d’antan, que ces effets soient la contrepartie des avantages dus à l’exploitation (emploi, logement).
 
Une vie pré-historique

Le bassin minier du Nord – Pas de Calais est un maillon dans la suite des bassins d’avant-pays de la Chaîne Varisque, cette vaste chaîne de montagnes qui courait, il y a environ 300 Ma, de l’actuelle Colombie à l’Australie orientale en passant par les Appalaches, l’Europe occidentale, l’Ukraine, le Kazakhstan et la Chine. C’est pourquoi tous ces gisements disposent d’un charbon de même âge et de même composition. Les types de pollution induits par l’industrie charbonnière et les industries dérivées sont donc identiques partout.

Les paysages qui formaient notre région étaient analogues à ceux qui occupent actuellement le versant indien de l’Himalaya : reliefs soumis à une érosion vivace dont les produits s’accumulent en piedmont ; périodes de répit durant lesquelles se développait une végétation arborescente luxuriante, et dont la destruction rapide par inondation marine et ravinements catastrophiques conduisait à la formation de veines de charbon inter stratifiées dans les sédiments sableux et argileux des plaines alluviales et deltas. La succession des flores et des spores fossiles est la même dans tous les pays concernés ; le type de structure est le même. Toute information recueillie dans un gisement est utile pour mieux comprendre la genèse et la structure des autres. Voilà une illustration du rôle scientifique de référence universelle : les gisements en cours d’exploitation nous apportent des informations qui répondent à certaines questions restées en suspens chez nous, tandis qu’un traitement moderne de nos données anciennes peut éclairer une stratégie d’exploitation d’aujourd’hui, en un autre lieu.

Autre exemple de cet universalisme, rappelons que la structure appelée Faille du Midi a été identifiée à Binche, par Briart et Cornet en 1863, et désignée comme telle car elle limite au Sud l’extension du bassin minier. Sa signification structurale a ensuite été comprise et explicitée par Jules Gosselet (1879), participant alors à une polémique scientifique vigoureuse. Le développement de l’exploitation vers l’Ouest devait donner raison à la conception développée par Jules Gosselet. Mais de ce fait, quelques disciples influents ont sclérosé l’élan qu’il avait impulsé pour faire évoluer la connaissance, laquelle n’a pas progressé conceptuellement avant 1990.

L’histoire géologique qui a suivi a, par contre, différencié les régions. C’est ainsi que le gisement du Nord – Pas de Calais est l’un des rares à avoir été complètement et profondément (100 à 300 m) recouvert de sédiments plus récents (craie, argiles et sables). La craie, notamment, contient l’essentiel de notre ressource régionale en eau potable, ce qui en fait un enjeu important de l’aménagement du territoire.
 
Une vie historique

Le traité de Verdun (843) a séparé la Lotharingie de la Francie occidentale par une frontière Nord-Sud appuyée sur le cours supérieur de l’Escaut. A quelques détails près, cette frontière reste immuable jusqu’au XIVème siècle. La vallée très ouverte de l’Escaut et ses abondantes zones humides constituaient-elles une frontière naturelle difficile à franchir ? Ce n’est pourtant pas le cas dans le Cambrésis.

A l’issue d’une période de confusion longue de 3 siècles, Vauban fait triompher la notion de frontière linéaire. Mais pourquoi n’est-ce pas l’alignement de faibles reliefs qui relient l’Ardenne au Boulonnais, comme le suggère la carte topographique ? Pourquoi les stratèges de Louis XIV vont-ils à la recherche d’une « frontière naturelle » qu’il faudrait fixer sur la Meuse, voire le Rhin ? La présence de ces reliefs résiduels Ardenne – Artois – Boulonnais n’est pas fortuite, mais liée à la constitution géologique. Tous les gisements charbonniers d’Europe sont situés au Nord de cette trace du front nord de l’ancienne chaîne varisque (voir plus haut la formation du bassin minier). De plus, le cours supérieur de l’Escaut sépare très exactement les régions orientales dans lesquelles le charbon arrive à la surface du sol – et où son usage est, paraît-il, déjà attesté durant la période gallo-romaine – des régions occidentales, le futur Nord – Pas de Calais, où le gisement est entièrement souterrain.

On peut risquer l’hypothèse suivante : dès lors que l’exemple britannique démontre, dans le courant du XVIIème siècle, qu’une prospérité nouvelle peut se développer grâce au charbon et à ses utilisations industrielles, il devient urgent de maîtriser un accès aux gisements charbonniers. Donc il faut franchir la ligne Boulonnais – Artois. Pourquoi donc ne pas essayer de choisir la Meuse ou le Rhin, ce qui garantirait cette maîtrise ? La Ière République et Napoléon auraient-il été aussi séduits par cette stratégie ? A vérifier.

Plus près de nous, il est intéressant d’observer la courbe de production cumulée de charbon : 2,4 milliards de tonnes produites après 1850, c’est-à-dire depuis l’exploitation de la partie occidentale du bassin. Le Département du Nord a peut-être peu produit, mais il a été l’objet de toutes les tentatives de fonçage de puits. Pour quelques-uns qui ont été fructueux, combien ont été tentés ? Personne ne sait le dire. Le comblement de ces trous est-il partout satisfaisant, ou participe-t-il aux accidents fortuits qui se produisent de temps à autre (fontis) ? Une analyse minutieuse des chroniques disponibles permettrait peut-être d’inventorier des plaintes relatives aux présumés de l’exploitation minière sur les bâtiments. On sait quand même que l’évolution de habitat minier des barreaux vers les îlots de 2 ou 4 maisons est un des effets de la plus grande vulnérabilité des premiers aux tassements différentiels.
 
Une vie future

Aujourd’hui, l’activité extractive est arrêtée depuis plus de 10 ans, la population des anciens mineurs se raréfie, les collectivités sont écartelées entre la conscience d’un devoir de mémoire et la nécessité de mettre en place des cadres de vie différente. Aujourd’hui, la perception des effets néfastes de l’exploitation (affaissements, inondabilité, pollution des sols et de l’eau) est rendue plus difficile qu’auparavant par perte de la compensation que représentaient l’emploi et le logement. Le bassin minier du Nord – Pas de Calais apparaît aujourd’hui comme un modèle de développement NON durable, basé sur l’hypothèse que la croissance économique serait le facteur de progrès dans tous les domaines. La question de l’épuisement physique de la ressource ne se posait pas. L’émergence de la question sociale n’avait pas été imaginée ; elle s’est imposée avec la croissance de l’écart entre le revenu du travail et le revenu du capital. La question écologique n’avait pas été soupçonnée : celle des déséquilibres introduits peu à peu dans le fonctionnement de l’écosystème. La gravité des conséquences est à la mesure de la densité de population qui s’est accumulée sur le bassin minier lui-même.

Le bassin minier du Nord – Pas de Calais présente la spécificité d’être entièrement souterrain et donc d’avoir engendré de façon incontrôlée le développement d’une conurbation de plus de 1 million d’habitants sur son territoire. On ne fait pas impunément des trous dans le sous-sol : les affaissements sont donc inéluctables. Le mode d’exploitation adopté ici fait que l’essentiel (90%) de l’affaissement au droit d’une veine exploitée se soit produit dans les 3 à 5 ans après l’extraction. Quelques ajustements locaux sont encore à craindre, mais qui n’atteindront pas l’amplitude des premiers affaissements. Aucun nouveau dégât au patrimoine bâti n’est à craindre a priori. Par contre, l’affaissement a fait passer de vastes surfaces sous le niveau de la nappe d’eau la plus superficielle, générant des zones irréversiblement inondables. Ces zones s’étendent au travers du tissu urbain qui a mité le bassin minier. La protection de certains secteurs bâtis n’est assuré qu’au prix d’un relèvement permanent des eaux qui coûte très cher à la collectivité. Pour en assurer l’économie, il faudrait imaginer des usages économiques de l’eau, des zones humides restaurées de cette façon et faire accepter par la population la présence d’une eau qui s’écoulera peu, faute de pente et donc de courant. C’est le défi des années à venir.

Un retour à l’équilibre hydraulique de l’ensemble du bassin minier (surface et profondeur) n’est estimé que vers 2300, toutes choses égales par ailleurs (population stable, rythme de consommation de l’eau stable, etc.). Qui aurait pu imaginer, au milieu du XVIIIe siècle, que l’aventure qui commençait influerait encore sur le milieu 6 siècles plus tard ? Saurons-nous tirer les leçons des tâtonnements du passé pour gérer le cadre de vie du futur ? Un cadre de l’histoire du futur est esquissé ; serons-nous assez sage pour ne pas le négliger et entreprendre les actions nécessaires à surveiller son déroulement et adapter nos actions au respect des équilibres naturels et des besoins humains ?
 
Discussion

La communication de M. Meilliez a suscité beaucoup d’intérêt de la part de l’auditoire. De nombreuses questions lui sont alors posées.

Le président, évoquant les réserves très importantes de charbon qui se trouvent encore dans le sous-sol (90 %), demande si cela ne justifiait pas la position qu’a prise la CGT lorsque cette centrale syndicale a proposé que soit étudiée la question de la gazéification du charbon pour en prolonger l’exploitation.

Le conférencier indique que les risques induits par cette nouvelle technique sont trop importants pour une région où vit plus d’un million de personnes. Déjà, la technique n’est pas maîtresse de la circulation du méthane toujours présent dans les poches et qui, sous la pression de l’eau, se comprime et circule le long des fissures et par les puits.

Christian Pfister interroge sur l’existence d’une carte des risques.
R/ Le plan de Prévention des Risques est très difficile à définir, car on ne possède pas tous les renseignements, notamment sur le nombre et l’emplacement des puits. Celui de la région de Valenciennes, la plus difficile, est en cours de réalisation.

M. Vanremortère indique qu’on parlait beaucoup de la gazéification : pourquoi n’est-on pas allé plus loin ?
R/ A cause du risque en égard à la très grande densité de population. D’autre part, la décision d’arrêter la production remonte aux années 1961-1962. Les Houillères ont publié une carte géologique au niveau moins 300 m. ; ce travail, excellent, a, finalement, gelé toute la connaissance scientifique qui s’est ainsi fixée trois décennies avant l’arrêt de l’exploitation.

M. Sivery indique que cette carte n’a pas été renouvelée parce qu’on craignait de trouver de nouveaux sites ; or, la main d’œuvre faisait défaut.
R/ Effectivement, en 1980, on a dû faire venir des Marocains. P. Oddone indique que la date de 1961 est importante, car c’est à ce moment qu’on s’est orienté vers la sidérurgie sur l’eau (Dunkerque) avec une importation charbonnière de Pologne et d’Amérique du Sud ; le nôtre était devenu trop cher.      

E. Vanneufville rappelle que c’est toujours en 1961-1962 que se sont produites les manifestations importantes en Wallonie ; les mineurs avaient compris qu’on allait les oublier !