Le
bassin minier du Nord – Pas de Calais : une histoire
… à suivre
par Francis Meilliez
L’exploitation du
bassin
minier Nord – Pas de Calais est communément relatée
sur la base de la
chronologie suivante :
- 1694 :
découverte du charbon à fleur de terre à
Hardinghem ;
- 1720 :
découverte à Fresnes/Escaut sous un recouvrement de moins
de quelques dizaines
de mètres ;
- 1734 :
création de la Compagnie des Mines d’Anzin ;
- 1842 :
début de l’exploitation industrielle du charbon dans le
Pas de Calais ;
- 1945 :
nationalisation de l’industrie charbonnière et
création de Charbonnages de
France ;
- 1990 :
arrêt de l’exploitation.
Mais
il faudra ajouter au moins trois autres dates :
- 1996 :
le Tribunal Administratif casse l’arrêté
préfectoral de renonciation à la
concession d’Aniche sur demande des collectivités
territoriales.
- 2005 :
fermeture prévue de Charbonnages de France, repoussée
à 2007.
- Vers
2300 : date (espérée) de retour à
l’équilibre hydraulique du bassin
minier, … toutes choses égales par ailleurs.
Que signifient ces dates
dans l’aventure humaine ? dans l’aventure d’une
région ? Quelles
relations l’Histoire et le Bassin Minier peuvent-ils encore
entretenir au-delà
de la partie visible de l’activité extractive ?
Le temps des bilans
Les raisons de
s’intéresser au bassin minier aujourd’hui sont plus
abondantes que jamais, et
d’une exigeante actualité dont nous n’avions pas
conscience jusque là.
Une première raison est
que le bassin minier du Nord – Pas de Calais est le premier de
cette dimension
à avoir achevé sa vie industrielle visible. Nous sommes
donc en position de
faire un bilan moral de ces 270 ans de tension vers un avenir meilleur.
Bilan
moral, plus intéressant qu’un simple bilan
d’activités déjà largement analysé
par ailleurs et qui devrait encore se développer, notamment
dès que la société
Charbonnages de France aura cessé d’exister. Bilan moral
aussi plutôt que bilan
financier dont la conclusion a conduit à une fermeture
retardée pour raisons
politiques. La non-rentabilité de l’exploitation
était démontrée en 1945 ;
la décision de fermeture définitive, prise probablement
vers 1961, est corrélée
avec le choix du développement de la filière
nucléaire. Charbonnages de France
admet que 10% du gisement, au mieux, ont été extraits.
Cela me semble tout à
fait possible étant données la structure tortueuse du
gisement et les
difficultés techniques rencontrées pour mécaniser
l’extraction.
Une
deuxième raison est que le bassin minier du Nord – Pas de
Calais, avec les
bassins britanniques, westphaliens et wallons, a joué un
rôle moteur dans le
développement des connaissances géologiques, comme dans
l’évolution de
l’histoire sociale. Aujourd’hui encore, malgré la
fermeture des chantiers, les
documents scientifiques d’origine (plans de
géomètres, coupes de puits et de
sondages) sont encore utiles au développement des connaissances
grâce à
l’utilisation de techniques valorisant les abondantes
informations qu’ils
contiennent (exemple de modèles 3D en réalité
virtuelle). Ces documents sont
actuellement détenus par Charbonnages de France qui y recourt
pour préparer les
dossiers de renonciation à concession. Usuellement
qualifiés d’archives, s’ils
en avaient également le statut, leur traitement
relèverait du Ministère de la
Culture, alors qu’ils ont encore un usage administratif. La
crainte de les voir
disparaître à une certaine époque, nous les avait
fait déclarer « élément
du patrimoine scientifique mondial » devant les instances
ministérielles.
Une
troisième raison est que le Bassin Minier du Nord – Pas de
Calais est le
premier de cette dimension à vivre l’arrêt complet
de l’extraction avec ses
conséquences environnementales, sans que la population qui vit
dessus ne soit
réellement consciente de ses conséquences passées
et futures. Et, toutes choses
égales par ailleurs, on peut estimer aujourd’hui
qu’une stabilisation
définitive prendra autant de temps qu’a duré
l’extraction. Comment gérer une
telle situation ? Quel nouveau type de relation peut
s’établir entre
l’individu et les pouvoirs publics ? La perception des
phénomènes négatifs
(affaissements, inondabilité) induits par l’extraction
n’est plus du tout ce
qu’elle était auparavant. L’habitant n’admet
plus, comme la plupart des mineurs
d’antan, que ces effets soient la contrepartie des avantages dus
à
l’exploitation (emploi, logement).
Une vie pré-historique
Le
bassin minier du Nord – Pas de Calais est un maillon dans la
suite des bassins
d’avant-pays de la Chaîne Varisque, cette vaste
chaîne de montagnes qui
courait, il y a environ 300 Ma, de l’actuelle Colombie
à l’Australie
orientale en passant par les Appalaches, l’Europe occidentale,
l’Ukraine, le
Kazakhstan et la Chine. C’est pourquoi tous ces gisements
disposent d’un
charbon de même âge et de même composition. Les types
de pollution induits par
l’industrie charbonnière et les industries
dérivées sont donc identiques
partout.
Les
paysages qui formaient notre région étaient analogues
à ceux qui occupent
actuellement le versant indien de l’Himalaya : reliefs
soumis à une
érosion vivace dont les produits s’accumulent en
piedmont ; périodes de
répit durant lesquelles se développait une
végétation arborescente luxuriante,
et dont la destruction rapide par inondation marine et ravinements
catastrophiques conduisait à la formation de veines de charbon
inter
stratifiées dans les sédiments sableux et argileux des
plaines alluviales et
deltas. La succession des flores et des spores fossiles est la
même dans tous
les pays concernés ; le type de structure est le
même. Toute information
recueillie dans un gisement est utile pour mieux comprendre la
genèse et la
structure des autres. Voilà une illustration du rôle
scientifique de référence
universelle : les gisements en cours d’exploitation nous
apportent des
informations qui répondent à certaines questions
restées en suspens chez nous,
tandis qu’un traitement moderne de nos données anciennes
peut éclairer une
stratégie d’exploitation d’aujourd’hui, en un
autre lieu.
Autre
exemple de cet universalisme, rappelons que la structure appelée
Faille du Midi
a été identifiée à Binche, par Briart et
Cornet en 1863, et désignée comme
telle car elle limite au Sud l’extension du bassin minier. Sa
signification
structurale a ensuite été comprise et explicitée
par Jules Gosselet (1879),
participant alors à une polémique scientifique
vigoureuse. Le développement de
l’exploitation vers l’Ouest devait donner raison à
la conception développée par
Jules Gosselet. Mais de ce fait, quelques disciples influents ont
sclérosé
l’élan qu’il avait impulsé pour faire
évoluer la connaissance, laquelle n’a pas
progressé conceptuellement avant 1990.
L’histoire
géologique qui a suivi a, par contre, différencié
les régions. C’est ainsi que
le gisement du Nord – Pas de Calais est l’un des rares
à avoir été complètement
et profondément (100 à 300 m) recouvert de
sédiments plus récents (craie,
argiles et sables). La craie, notamment, contient l’essentiel de
notre
ressource régionale en eau potable, ce qui en fait un enjeu
important de
l’aménagement du territoire.
Une vie historique
Le
traité de Verdun (843) a séparé la Lotharingie de
la Francie occidentale par
une frontière Nord-Sud appuyée sur le cours
supérieur de l’Escaut. A quelques
détails près, cette frontière reste immuable
jusqu’au XIVème siècle. La vallée
très ouverte de l’Escaut et ses abondantes zones humides
constituaient-elles
une frontière naturelle difficile à franchir ? Ce
n’est pourtant pas le
cas dans le Cambrésis.
A
l’issue d’une période de confusion longue de 3
siècles, Vauban fait triompher
la notion de frontière linéaire. Mais pourquoi
n’est-ce pas l’alignement de
faibles reliefs qui relient l’Ardenne au Boulonnais, comme le
suggère la carte
topographique ? Pourquoi les stratèges de Louis XIV
vont-ils à la
recherche d’une « frontière
naturelle » qu’il faudrait fixer sur la
Meuse, voire le Rhin ? La présence de ces reliefs
résiduels Ardenne –
Artois – Boulonnais n’est pas fortuite, mais liée
à la constitution géologique.
Tous les gisements charbonniers d’Europe sont situés au
Nord de cette trace du
front nord de l’ancienne chaîne varisque (voir plus haut la
formation du bassin
minier). De plus, le cours supérieur de l’Escaut
sépare très exactement les
régions orientales dans lesquelles le charbon arrive à la
surface du sol – et
où son usage est, paraît-il, déjà
attesté durant la période gallo-romaine – des
régions occidentales, le futur Nord – Pas de Calais,
où le gisement est
entièrement souterrain.
On
peut risquer l’hypothèse suivante : dès lors
que l’exemple britannique
démontre, dans le courant du XVIIème siècle,
qu’une prospérité nouvelle peut se
développer grâce au charbon et à ses utilisations
industrielles, il devient
urgent de maîtriser un accès aux gisements charbonniers.
Donc il faut franchir
la ligne Boulonnais – Artois. Pourquoi donc ne pas essayer de
choisir la Meuse
ou le Rhin, ce qui garantirait cette maîtrise ? La
Ière
République et Napoléon auraient-il été
aussi séduits par cette stratégie ?
A vérifier.
Plus
près de nous, il est intéressant d’observer la
courbe de production cumulée de
charbon : 2,4 milliards de tonnes produites après 1850,
c’est-à-dire
depuis l’exploitation de la partie occidentale du bassin. Le
Département du
Nord a peut-être peu produit, mais il a été
l’objet de toutes les tentatives de
fonçage de puits. Pour quelques-uns qui ont été
fructueux, combien ont été
tentés ? Personne ne sait le dire. Le comblement de ces
trous est-il
partout satisfaisant, ou participe-t-il aux accidents fortuits qui se
produisent de temps à autre (fontis) ? Une analyse
minutieuse des chroniques
disponibles permettrait peut-être d’inventorier des
plaintes relatives aux
présumés de l’exploitation minière sur les
bâtiments. On sait quand même que
l’évolution de habitat minier des barreaux vers les
îlots de 2 ou 4 maisons est
un des effets de la plus grande vulnérabilité des
premiers aux tassements
différentiels.
Une vie future
Aujourd’hui,
l’activité extractive est arrêtée depuis plus
de 10 ans, la population des
anciens mineurs se raréfie, les collectivités sont
écartelées entre la
conscience d’un devoir de mémoire et la
nécessité de mettre en place des cadres
de vie différente. Aujourd’hui, la perception des effets
néfastes de
l’exploitation (affaissements, inondabilité, pollution des
sols et de l’eau)
est rendue plus difficile qu’auparavant par perte de la
compensation que
représentaient l’emploi et le logement. Le bassin minier
du Nord – Pas de
Calais apparaît aujourd’hui comme un modèle de
développement NON durable, basé
sur l’hypothèse que la croissance économique serait
le facteur de progrès dans
tous les domaines. La question de l’épuisement physique de
la ressource ne se
posait pas. L’émergence de la question sociale
n’avait pas été imaginée ;
elle s’est imposée avec la croissance de
l’écart entre le revenu du travail et
le revenu du capital. La question écologique n’avait pas
été soupçonnée :
celle des déséquilibres introduits peu à peu dans
le fonctionnement de
l’écosystème. La gravité des
conséquences est à la mesure de la densité de
population qui s’est accumulée sur le bassin minier
lui-même.
Le
bassin minier du Nord – Pas de Calais présente la
spécificité d’être
entièrement souterrain et donc d’avoir engendré de
façon incontrôlée le
développement d’une conurbation de plus de 1 million
d’habitants sur son
territoire. On ne fait pas impunément des trous dans le
sous-sol : les
affaissements sont donc inéluctables. Le mode
d’exploitation adopté ici fait
que l’essentiel (90%) de l’affaissement au droit
d’une veine exploitée se soit
produit dans les 3 à 5 ans après l’extraction.
Quelques ajustements locaux sont
encore à craindre, mais qui n’atteindront pas
l’amplitude des premiers
affaissements. Aucun nouveau dégât au patrimoine
bâti n’est à craindre a
priori. Par contre, l’affaissement a fait passer de vastes
surfaces sous le
niveau de la nappe d’eau la plus superficielle,
générant des zones
irréversiblement inondables. Ces zones s’étendent
au travers du tissu urbain
qui a mité le bassin minier. La protection de certains secteurs
bâtis n’est
assuré qu’au prix d’un relèvement permanent
des eaux qui coûte très cher à la
collectivité. Pour en assurer l’économie, il
faudrait imaginer des usages
économiques de l’eau, des zones humides restaurées
de cette façon et faire
accepter par la population la présence d’une eau qui
s’écoulera peu, faute de
pente et donc de courant. C’est le défi des années
à venir.
Un
retour à l’équilibre hydraulique de
l’ensemble du bassin minier (surface et
profondeur) n’est estimé que vers 2300, toutes choses
égales par ailleurs
(population stable, rythme de consommation de l’eau stable,
etc.). Qui aurait
pu imaginer, au milieu du XVIIIe siècle, que l’aventure
qui
commençait influerait encore sur le milieu 6 siècles plus
tard ?
Saurons-nous tirer les leçons des tâtonnements du
passé pour gérer le cadre de
vie du futur ? Un cadre de l’histoire du futur est
esquissé ;
serons-nous assez sage pour ne pas le négliger et entreprendre
les actions
nécessaires à surveiller son déroulement et
adapter nos actions au respect des
équilibres naturels et des besoins humains ?
Discussion
La communication de M. Meilliez a
suscité beaucoup d’intérêt
de la part de l’auditoire. De nombreuses questions lui sont alors
posées.
Le président, évoquant les
réserves très importantes de charbon qui se trouvent
encore dans le sous-sol
(90 %), demande si cela ne justifiait pas la position qu’a prise
la CGT lorsque
cette centrale syndicale a proposé que soit
étudiée la question de la
gazéification du charbon pour en prolonger l’exploitation.
Le conférencier indique que les
risques induits par cette nouvelle technique sont trop importants pour
une
région où vit plus d’un million de personnes.
Déjà, la technique n’est pas
maîtresse de la circulation du méthane toujours
présent dans les poches et qui,
sous la pression de l’eau, se comprime et circule le long des
fissures et par
les puits.
Christian
Pfister interroge sur l’existence d’une carte des risques.
R/ Le
plan de Prévention des Risques est très difficile
à définir, car on ne possède
pas tous les renseignements, notamment sur le nombre et
l’emplacement des
puits. Celui de la région de Valenciennes, la plus difficile,
est en cours de
réalisation.
M.
Vanremortère indique qu’on parlait beaucoup de la
gazéification : pourquoi
n’est-on pas allé plus loin ?
R/ A
cause du risque en égard à la très grande
densité de population. D’autre part,
la décision d’arrêter la production remonte aux
années 1961-1962. Les
Houillères ont publié une carte géologique au
niveau moins 300 m. ; ce
travail, excellent, a, finalement, gelé toute la connaissance
scientifique qui
s’est ainsi fixée trois décennies avant
l’arrêt de l’exploitation.
M. Sivery
indique que cette carte n’a pas été
renouvelée parce qu’on craignait de trouver
de nouveaux sites ; or, la main d’œuvre faisait
défaut.
R/
Effectivement, en 1980, on a dû faire venir des Marocains.
P. Oddone
indique que la date de 1961 est importante, car c’est à ce
moment qu’on s’est
orienté vers la sidérurgie sur l’eau (Dunkerque)
avec une importation
charbonnière de Pologne et d’Amérique du Sud ;
le nôtre était devenu trop
cher.
E.
Vanneufville rappelle que c’est toujours en 1961-1962 que se sont
produites les
manifestations importantes en Wallonie ; les mineurs avaient
compris qu’on
allait les oublier !