COMMUNICATION DU 25 FEVRIER 2002
 
Joseph Van Driesten, peintre héraldiste lillois (1853-1923)
 
par Dominique Delgrange


 
Les Lillois qui s’intéressent à l’héraldique ou à l’histoire de leur ville, se souviennent que Joseph Van Driesten est l’auteur de La Marche de Lille, armorial du XVIe siècle copié d’après le manuscrit Godefroy 187 de la Bibliothèque municipale de Lille (dont M. Boniface vient de faire paraître une édition en photographies, complétée de nombreuses notices). Ils ont également rencontré sa signature sous les vignettes qui ornent les ouvrages d’Hippolyte Verly ou les gravures tirées à l’occasion des fêtes de Lille en 1892. Ses autoportraits et une photographie par Delphin-Petit, nous montrent un « artiste peintre 1900 » bien dans le style de l’époque : barbe en pointe, ample blouse, portant le vaste béret des rapins.

Joseph Van Driesten est né le 16 mai 1853, à Lille-Moulins, commune encore autonome de la proche banlieue. Il est le premier enfant d’une famille modeste, installée 22 rue d’Arras ; son père, d’origine hollandaise, est né à Lewarde vers 1824, il est qualifié de « garçon de magasin » sur la déclaration d’état civil, sa mère Josepha Verschaffelt est née à Gand en 1821. La famille Van Driesten comprend 5 enfants, 4 garçons - Joseph, Alphonse né en 1856, Louis en 1859 et Guillaume en 1871 - et une fille, Berthe née en 1864. Du n° 22 de la rue d’Arras, ils se sont déplacés au 86 et quittent en 1859 Moulins-Lille pour le 18 rue des Canonniers. On ne trouve pas le nom Van Driesten sur les registres de conscription militaire de 1873, il était sans doute répertorié comme étranger (on ne rencontre d’ailleurs que très peu de noms en « Van » dans ces registres). A 13 ans, il est apprenti boulanger et paraît suivre des cours de dessin ; à l’âge de 17 ans, en 1870, il quitte le métier de boulanger pour celui de peintre – décorateur en carrosserie chez Salomon dit Chevalier, au 32-34 rue d’Angleterre. En 1875, sans doute satisfait d’avoir remporté un prix à une Exposition de voitures à Compiègne, son employeur lui octroie une sorte de bourse de formation de 500 francs–or pour voyager et se perfectionner dans l’art d’orner les voitures avec des chiffres et des armoiries. Son périple le mène en Allemagne d’où il revient avec une conception du dessin héraldique stylé et expressif qui puise aux sources des XVe et XVIe siècles, alors qu’à la même époque en France, l’art héraldique s’inspirait au mieux du XVIIIe siècle, au pire de la mièvrerie ornant les lithographies de style « troubadour » encore en vogue. L’intérêt de Van Driesten pour l’Histoire, en particulier celle des XVe et XVIe siècles « ne faisait que grandir » ; il se constituait depuis 1877 un cabinet héraldique formé de l’ensemble des notes, dessins, recueils compilés d’après les archives anciennes ; cette documentation devait en principe être léguée « aux Archives du Nord » où aucune trace d’un quelconque dépôt n’existe, peut-être les évènements de la Première Guerre mondiale et le décès de Van Driesten à Paris en 1923 ont-ils détourné ce projet. De 1878 à 1880, Van Driesten demeure 74 rue du Marché. Il déménage en 1880 au 64 rue Notre-Dame ; en 1882 au 14 de la rue de la Vieille-Comédie puis en 1883 et jusqu’en 1888, au 80 boulevard Vauban, à proximité des nouveaux ateliers de son employeur situés depuis 1883 à l’angle de la rue de Solferino et du boulevard Vauban. En 1881, l’annuaire Ravet-Anceau  le signale comme « peintre et graveur diplômé, chiffres et armoiries transportables », en 1883 comme « peintre – héraldiste – décorateur ». En 1889, Van Driesten quitte Lille pour s’installer à Paris et le peintre décorateur Ed. Depond prend sa place dans l’annuaire, rue Franklin, comme peintre-héraldique. C’est depuis Paris où il réside 19 rue Poncelet dans le tout nouveau quartier des Ternes, qu’il devient un « artiste apprécié et choyé dans la ville lumière » et qu’il participe à l’organisation de la grande manifestation des « fastes de Lille » de 1892. En 1875, il a épousé Eugénie Stéphanie Mahieu qui décède peu après. Le 26 octobre 1876 il se remarie avec Adèle Angélique Coquelle et une fille, Rose Stéphanie Adèle naît le 16 juin 1879. Le couple Van Driesten se sépare comme l’indique sans date la mention de divorce figurant sur l’acte de décès d’Adèle Coquelle en 1927. Van Driesten semble oublier cette union, il passe sous silence sa désunion et désormais il ne parle que de sa nouvelle compagne, Marie Van Parÿs, qui collabore à La Marche de Lille et à la Toison d’or en. Elle signe des illustrations « Marie Van Parÿs – Driesten » pendant la guerre de 14 dans un article publié par les Amis de Lille en 1930 et est qualifiée de « veuve Van Driesten ». Van Driesten écrira plusieurs fois qu’il avait dû s’opposer à la volonté de son père pour accomplir sa vocation artistique. Il invoquera un atavisme en avançant le nom de 2 ancêtres : Verschaffelt  et Van Driesten. Cette généalogie artistique apparaît dans la brochure d’Hippolyte Verly, Un maître flamand et persiste encore dans l’article du bulletin des Amis de Lille en 1930 par sa compagne, Marie Van Driesten Van Parÿs, en 1930. Cette descendance est-elle factice ? Rien ne nous permet pour l’instant de relier Verschaffelt né en 1710 et la mère de Van Driesten. Des recherches généalogiques plus poussées permettraient aussi de vérifier s’il descendait également du peintre actif au XVIIe siècle.

Joseph Van Driesten revendique avec une certaine hardiesse et non sans naïveté le titre « d’historiographe » de l’Ordre de la Toison d’Or comme le qualifie Hippolyte Verly et il se forge une réputation de peintre spécialisé mais aussi de défenseur moral de cet ordre de chevalerie. Il travaille à des tableaux  héraldiques pour l’empereur d’Autriche-Hongrie et pour la régente d’Espagne. A l’occasion de la remise du collier de l’ordre au président Loubet par la régente d’Espagne (1902), il réalisera la décoration des cartons et menus ornés de motifs ayant trait à la Toison d’Or. Cette obsession presque Don quichotesque apparaît dans les pamphlets Réparations (1915) ou La Toison d’Or (1917) : « le Grand-maître de l’Ordre (François-Joseph) allié des infidèles ! (…) complice de l’hérétique Guillaume II, rénovateur de l’ordre maudit des chevaliers teutoniques (…) Quelle honte ! Charles, empereur et roi apostolique allié du Kaiser et du Sultan est un hérétique et un renégat . (…) La grande maîtrise de l’Ordre doit faire retour au pays [la Belgique] où Philippe le Bon le fonda … » car Van Driesten rappelle qu’il aurait discuté de ce projet en 1886 avec le roi des Belges en lui faisant l’hommage d’un exemplaire de la Marche de Lille grâce au comte Van der Staten, maréchal du palais qui l’introduisit dans la loge royale au théâtre de la Monnaie. Dans l’article du Dictionnaire des Hommes du Nord paru en 1894, Van Driesten annonce un grand in-folio « sur papier spécial au briquet de l’ordre » qui ne sera tiré qu’à 80 exemplaires. Il revient plusieurs fois sur ce projet dans une correspondance adressée à « Spada » [Verly]. L’exposition de Bruges consacrée en 1907 à la Toison d’Or déclenche une opposition assez vive entre Van Driesten et Kervin de Lettenhove, le président de l’exposition. Van Driesten expose ses planches de l’histoire de la Toison d’Or, pastiches peints sur vélin, dans la galeriedu palais provincial où se tient la manifestation historique. Il regrette que le catalogue ne rende pas compte de son concours alors qu’il estime avoir été à l’origine de l’idée de cette exposition en la soumettant au baron de Béthune et se plaint de l’ignorance manifestée à son égard par Kervin de Lettenhove. Sans nommer Van Driesten dans sa préface, Kervin de Lettenhove  le désigne comme « quelqu’un de tout à fait étranger à l’organisation et à la conception de l’exposition de la Toison d’Or ». Il repousse aussi la légende romancée et un peu gauloise de la création de l'ordre répandue par Favyn au XVIIe siècle et que Van Driesten et Verly s'amusent à rapporter. [Kervin de Lettenhove se force, semble-t-il, à oublier le chroniqueur Georges Chastellain qui décrivait le duc comme « durement lubrique », capable de fantaisie érotique ; en tout cas, on connaît le rôle de la mise en scène chez Philippe Le Bon. Verly et van Driesten se vengeront de l’affront de Bruges dans le pamphlet Van Driesten et la Toison d’Or et en retirant à Bruges l’idée que l’ordre aurait pu être créé dans cette ville pour en donner l’honneur à Lille où les statuts furent établis et où eut lieu le chapitre inaugural en 1431.

Les premières œuvres de Van Driesten, celles qui le feront connaître, sont des tableaux héraldiques. Ce sont ses armoiries peintes pour le concours de Compiègne qui le font remarquer. Le 12 avril 1883, la presse lilloise rend compte de l’exposition à la vitrine de M Fromantin, doreur encadreur rue Nationale d’« un très beau travail archéologique de M Vandriesten … 9 écussons très finement exécutés … disposés sur un fond imitant le cuir de Cordoue » (la Flandre wallonne). En 1884, L. Quarré publie La Marche de Lille, imprimé à 150 exemplaires par L. Danel. La même année, il participe au concours héraldique annuel de Paris avec un manuscrit de 30 folios Les armes d’Etat et les 32 quartiers de S.M. François-Joseph, empereur d’Autriche. En 1895, Van Driesten est membre de plusieurs sociétés héraldiques françaises et étrangères. Il semble s’être fait connaître et apprécier dans cette spécialisation qu’est la création, la peinture de vignettes armoriées, la conception de décors de vitraux, d’émaux. Van Driesten a renouvelé le dessin héraldique en France. Il déclare avoir puisé son inspiration dans les exemples allemands, en particulier lors de son voyage en 1875 mais on peut déceler les types qu’il va utiliser, dans plusieurs armoriaux conservés à la BM de Lille et qu’il a pu étudier et examiner, en particulier le Ms Godefroy 187 La Marche de Lille et les recueils de Guillaume Rugher, héraut d’armes de la fin du XVIe s. En effet après 1886, année où est édité ce document, les lions prennent une forme mieux tracée, remplissant mieux l’écu, selon la règle de l’héraldique classique, les lions rampants s’animent, prêts à bondir hors de l’écu, le poil hérissé en touffes, les membres tendus, la gueule bien ouverte. On peut se poser aussi la question de savoir s’il existait une « école allemande », si elle n’est pas la suiveuse d’une école plus ancienne des Pays-Bas ou de Bourgogne. Dürer est sans doute un artiste qui a laissé des modèles d’armoiries, mais le style qu’il emploie existait déjà avant lui, cet artiste allemand, orfèvre de formation, rend par exemple plus réalistes les meubles qu’il emploie alors que l’art héraldique s’est toujours caractérisé par une stylisation pour une meilleure lisibilité. Le dessin de nos vieux Pays-Bas, affirmé sur les supports utilisés par l’art héraldique –sceaux, sculptures, manuscrits- offre toutes les garanties d’originalité, 50 ans avant Dürer et l’école allemande du XVIe s. Dès 1882, Van Driesten emploie le lys orné à la fleur épanouie dont il a trouvé le modèle sur le sceau et le contre-sceau communal de Lille, de la fin du XIIe s. Les lys de France sont de forme classique mais dessinés « à la mode allemande », assez courts, munis d’une base trapue et aux pétales latéraux recourbés vers l’intérieur. En 1889, il utilise de nouveau le lys florencé pour figurer les armes de Lille à l’occasion de l’édition de l’Armorial des villes de France. En 1892, la fleur de lys florencée et épanouie, celle du sceau de 1192, est représentée sur le programme des fêtes du centenaire de 1792. C’est exactement le modèle qui sera repris en 1900 par Emile Dubuisson pour doter Lille de ses anciennes – nouvelles armes (avec la Légion d’Honneur mise au franc-canton). Le tableau Flandre wallonne montre les armes de Douai, écu plain (de gueules) figurées par un diapré ou décoration en arabesques fleurées, le dessin n’a pas encore retrouvé la souplesse et le naturel du style en vigueur au XVe et XVIe siècles. Le dessin de ce type de décor sera restitué avec plus d’élégance dans La Marche de Lille. On peut donc en déduire que Van Driesten a perfectionné son art grâce à l’observation des manuscrits anciens et en particuliers ceux qu’il a eu sous les yeux entre 1880 et 1885 à la BM de Lille, plutôt qu’à l’expérience retenue de sa tournée allemande. Les dessinateurs décorateurs héraldistes allemands qui ont renouvelé outre-Rhin l’art des armoiries (Doepler, Stroehl et Hupp) pratiquaient la même démarche que Van Driesten, le retour aux sources des XVe et XVIe siècles.

Van Driesten se revendique aussi comme peintre miniaturiste et continuateur des Van Ballinghem, peintres de scènes de bataille qui exercèrent leur art dans la seconde moitié du XVIIIe s. Il se plaît à peindre des scènes historiques en petit format, souvent des miniatures. Il réconcilie les personnages du début du XVe s. : triptyque Philippe le Bon et l’Entrée de Jeanne d’Arc à Reims (1890). Il peint une série de miniatures sur vélin l’Histoire de la Toison d’Or, des scènes animées avec de nombreux personnages : Fête champêtre, l’Exécution de Louis XVI, Sur les hauteurs de Valmy, Iéna (1906), Waterloo (1905), Mont Saint-Jean (1906), Bataille de Friedland, Bataille de Tannenberg (salon de 1912). Il est aussi l’auteur de quelques portraits : le chimiste Turpin dans son laboratoire (1894) et le président Félix Faure.
Discussion

Après avoir remercié l’orateur, Ph. Marchand précise qu’on peut trouver de nombreuses biographies de peintres dans le Nord Illustré et demande si la presse régionale a évoqué  la carrière de Van Driesten à l’occasion de son décès en 1923. D. Delgrange lui répond qu’il a fallu attendre 1930 et un article de Mme Van Parÿs-Van Driesten. F. Boniface affirme que la verrière de la rue Esquermoise (objet d’une communication récente) ne peut être attribuée à Van Driesten : elle n’est pas signée et est d’une facture différente. Le Dr. Gérard annonce qu’il a trouvé une brochure de J. Maillard sur le conflit entre Van Driesten et Kervin de Lettenhove, et s’interroge sur le devenir des archives qui devaient être déposées aux Archives du Nord. L’auteur l’ignore, elles ne sont ni aux Archives départementales du Nord ni à la Bibliothèque municipale de Lille. F. Boniface remarque que son style est encore très « troubadour » même s’il simplifie le dessin. R. Berger note que Kervin de Lettenhove était un personnage important : président de l’Académie Royale, éditeur de Froissart, éditeur de chroniques flamandes. Pour Ph. Marchand si Kervin de Lettenhove était un personnage, Van Dresten était un peintre reconnu, ayant fait le portrait de Félix Faure, ayant remis un exemplaire à Léopold II dans sa loge au théâtre (il y a été introduit par le maréchal du Palais note l’auteur). Quant au pamphlet de 1917, il est dans l’air du temps, c’est un pamphlet de guerre. Le chanoine Platelle conclut en faisant remarquer que le lion projeté a une langue très longue tandis que celui de la Place Denfert-Rochereau et celui de Belfort n’en n’ont pas.