COMMUNICATION DU 22 FEVRIER 1999
   
de M. Pierre Leman

« Les monuments aux morts de 1914-1918 à Bavay »

 
Dans son ouvrage, « Les Monuments aux morts, mémoire de la Grande Guerre » (Paris, 1988), Mme Annette Becker, professeur à l’Université de Lille III propose aux lecteurs une liste par département des monuments les plus intéressants. Pour le Nord, une dizaine de sites sont proposés dont celui de Bavay. Aussi, a-t-il semblé utile à M. Pierre Leman, conservateur du site archéologique de Bavay, de livrer à la Commission le fruit de ses recherches qu’il avait déjà partiellement exposées à ce propos, lors des Journées du Patrimoine de 1999. Mais au préalable, il convient de rappeler que la ville actuelle de Bavay résulte en fait de la fusion - dans les années cinquante - de deux communes : d’une part Louvignies-Bavay et Bavay proprement dit, d’autre part. Nous avons donc deux communes distinctes avec chacune leur propre monument. Dans le premier cas, la commande de la municipalité se fait auprès d’un gros fournisseur à partir d’un catalogue, dans le second, appel est lancé auprès d’un statuaire et d’un architecte de renom. Là, le « poilu » traditionnel à l’assaut avec le fusil rehaussé d’une baïonnette, ici un ensemble composé et produit après étude au cabinet de l’artiste ; et donc deux styles, deux histoires, deux budgets. Outre cette démarche comparative, l’auteur de cette communication se propose d’étudier de façon particulière le monument de Bavay. 

Pour Mme Becker, en se fondant sur une analyse extérieure et par comparaison avec les productions identiques en régions chrétiennes, cette oeuvre comporterait un message chrétien à travers la représentation d’une pieta. Avons-nous des sources, des témoignages pour confirmer ou infirmer cette interprétation ? 

Avant d’ouvrir les pièces du dossier, l’orateur rappelle les conditions, l’environnement historique de l’érection de ces monuments : autorisation du Préfet, rôle des commissions extra-municipales mises en place pour étudier les oeuvres et leurs inscriptions. Les archives à des titres divers ont conservé traces de ces débats et enquêtes, et à Bavay, des papiers de famille, des souvenirs de témoins furent autant de documents complémentaires. 

A Louvignies-Bavay, l’ouvrage a été inauguré le 20 septembre 1925. Près de vingt entreprises ont proposé leur modèle, mais c’est la maison Gautier Rombaux d’Aulnoye qui a emporté le choix des élus, à partir d’un catalogue, comme bien d’autres communes. On y voit un soldat dans un mouvement de charge avec le fusil portant baïonnette : figure banale du poilu vainqueur comme on en voit dans des milliers de villages de France. 

A Bavay, nous avons affaire à tout autre chose : c’est l’oeuvre d’un artiste reconnu, professeur aux Académies de Valenciennes, Elie Raset, dont on lira la biographie très détaillée sous la plume de Patrick Roussies dans Valentiana, n° 13 de juin 1994. Il a travaillé avec l’architecte Henri Armbruster, élève de Victor Laloux. C’est à ces deux hommes que nous devons le grand monument de Valenciennes. Celui de Bavay représente la ville recueillant un de ses fils tombé au Champ d’Honneur. Le recours à la « Pieta » de Michel Ange est manifeste mais plusieurs détails dans la composition trahissent la pensée de l’artiste : rien ne rappelle le champ de bataille, ni armes, ni débris. L’accent est mis sur la douleur, plus que sur le sacrifice, sur la victime (qu’il voulait présenter nue) plus que sur le héros. C’est précisément ce que le comité d’érection de Valenciennes lui reproche. Bien des années plus tard, ce statuaire a concouru pour le monument dédié aux Victimes du Nazisme. Il s’y classe second avec une oeuvre présentant des résistants alignés devant le peloton d’exécution : le jury lui a préféré l’imposante statue d’un résistant à l’allure très agressive. 

Le choix d’un tel artiste par la municipalité éclaire la personnalité particulière de son maire, Gaston Derome. Chef d’entreprise très actif, c’est une notabilité de poids qui a choisi l’alliance de gauche pour diriger la municipalité de Bavay. A la veille de la guerre il perd son épouse qui lui demande de se convertir. 

A l’automne 1914 un autre drame va marquer de façon définitive et spectaculaire la vie de ce notable. Mêlé de près aux agissements bien connus de la princesse de Croÿ qui cache des soldats anglais dans son château de Bellignies, il est arrêté par les Allemands qui décident de le faire fusiller pour l’exemple. 

Sauvé par le supérieur du collège de l’Assomption, le chanoine Lebrun qui s’offre à sa place - Derome était veuf avec quatre enfants -, il est déporté au camp de Holzminden. Revenu à Bavay, il frappe l’attention de ses citoyens par sa piété et ses dons à la paroisse, comportement qui, bien sur, n’eut pas l’heur de plaire à ses anciens alliés politiques. Il en paye le prix par des échecs aux différentes élections successives. 

Nous comprenons mieux ainsi le choix de ce monument très onéreux. Le prix est deux fois plus élevé que celui de Louvignies : l’artiste retenu à la fois en fonction de sa réputation et de ses convictions personnelles livre une oeuvre directement inspirée du répertoire chrétien, oeuvre qui à l’origine était située à proximité immédiate du parvis de l’église. Au total donc, une commande réalisée en fonction de la foi nouvelle du maire. L’interprétation de Mme Becler s’est donc révélée parfaitement exacte et tout à fait fondée. 

En conclusion, le conservateur du site de Bavay souligne combien serait utile la publication d’un répertoire des principaux monuments aux morts du Département du Nord comme cela fut fait dans le Pas-de-Calais. En effet surtout quand elles sont de commande et non de catalogue elles sont non seulement des manifestations d’un deuil immense mais aussi des « mémoires de pierre » de sensibilités, de convictions, de foi religieuse individuelle ou collective du moment. Afin d’illustrer ce discours, des diapositives furent projetées à propos de l’enclos paroissial de Baisieux (monuments de 1870 et de 14-18 cote à cote) de Roubaix (oeuvre de Descatoires représentant l’hydre de la guerre écrasée par la Paix retrouvée) de Valenciennes. 

Le conférencier est vivement félicité par le président pour son exposé original et documenté. A la suite, des interventions et questions eurent lieu de la part du chanoine Platelle, de Mesdames et Messieurs Mestayer, Jeanson, Gérard, Schaeffer, Milot, Berger.