COMMUNICATION
DU 23 FEVRIER 1998
de M.
Philippe
GUIGNET
« Les
origines légendaires et mythiques des villes de la France du
Nord,
vues au
travers des sources imprimées et manuscrites de
l’époque moderne. Les
exemples
de Lille, Tournai, Valenciennes »
En préambule,
l’orateur développe les raisons de son étude :
les villes du Nord semblent former une armature très forte avec
des
institutions municipales très solides ; leurs
prérogatives sont dans l’ensemble
supérieures à celles des autres villes du royaume de
France. Mais, si la
plupart se sont donné des origines très anciennes et
prestigieuses, ce sont des
villes relativement récentes (seules Bavay, Tournai, Tongres,
Arlon remontent à
l’époque romaine).
Dans le cadre de cette
communication, M. Guignet a développé
dans un premier point les origines de Lille, Tournai et Valenciennes,
puis il a
analysé les discours classiques tenus sur leurs origines enfin
il a dégagé les
remises en cause faites au XVIIIe siècle et les fortes
résistances qu’elles ont
suscité.
L’exposé de
M. Guignet ayant été fort riche et documenté, il
n’en sera rendu compte ici que des éléments
essentiels.
Des trois grandes villes
du Nord de la France de l’époque
moderne, Tournai, Valenciennes et Lille, seule la première a des
origines romaines.
Les fouilles archéologiques ont montré l’existence
d’un village du Ier siècle
ap. J.C. à l’emplacement de Tournai ; les écrits
attestent l’existence à partir
du IIIe siècle d’une cité sur la voie
Boulogne-Bavai. Quoique poste avancé de
la civilisation romaine, Tournai restait une bourgade modeste, mais la
découverte en 1653 de la tombe de Chilpéric
renforça la conviction des
Tournaisiens de vivre dans une ville exceptionnelle au destin royal.
Valenciennes n’est
pas une ville romaine ; elle est attestée
comme « palais » en 693 et n’acquiert un
caractère urbain
indiscutable qu’à l’époque carolingienne
(Eginhard la qualifie de
« portus »). La fondation attribuée
à l’empereur Valentinien Ier est
un contre- sens.
Enfin, Lille fait une
entrée officielle dans l’histoire (si
on laisse de côté les données archéologiques
qui ne sont pas de propos pour
notre orateur) en 1054 et 1066.
Philippe Guignet souligne
avec force exemples qu’à l’époque
moderne, à travers mille querelles de préséances,
resurgissent des références
historiques plus ou moins mythiques qui suscitent un net
décalage entre le peu
d’importance des dites querelles et l’étalage de
raisons prestigieuses mises en
avant à cette occasion. Deux types de sources ont
été utilisées dans cette
étude : les historiographes (notamment l’ouvrage du
père Lelong :
Bibliothèque
historique
de l’histoire de
France, réédité vers 1720) et les allusions
à l’Histoire et à l’Antiquité
qui parsèment les écrits politiques (dans lesquels on
entretient des fictions
historiographiques comme de faire remonter aux Troyens l’origine
du royaume des
Belges).
Pour Tournai, les
principaux historiographes du XVIIIe
siècle sont Adrien-Alexandre-Marie HOVERLANT de BAUWELAERE,
Jean-Alexis
POUTRAIN, Jean de GUISE, Jean D’ANLY. Notre orateur les analyse
un par un
successivement. Ces auteurs ne se contentent pas de
l’Antiquité véritable de
leur ville mais n’hésitent pas à relater des
épisodes glorieux du temps de la
fondation de Rome d’Artaxerxès, et à reprendre, les
appliquées à leur ville,
les sources antiques fort bien connues des élites du XVIIIe
siècle. Autre trait
commun : les historiens décrivent de nombreuses scènes de
pillages et de
destruction en tirant comme enseignement que la ville bien-aimée
peut renaître
de ses cendres et perdurer à travers les vicissitudes de
l’histoire.
Pour Valenciennes, Ph.
Guignet se sert de deux références
historiographiques du XVIIe siècle : Henri D’OULTREMAN (+
1605) et Simon
LEBOUCQ (+ 1657) et d’un auteur du XVIIIe siècle :
François VALLOTEAUX de
VILLERODE (+ 1752). Si d’Oultreman affirme une grande prudence
érudite, voire
dévote, à l’origine de Valenciennes (qu’il
reconnaît « inconnue »
tout en affirmant que la ville était « en être,
à titre de château »
à l’époque gallo-romaine), S. Leboucq ne craint pas
d’imaginer des origines
fabuleuses. Valenciennes aurait été créé au
IVe siècle ap. J.C. par l’empereur
Valentinien Ier, défenseur du Christianisme qui dota la ville de
privilèges
impériaux et remplaça les Vestales par de nobles
chrétiennes à la tête de
l’hôpital. Leboucq donna ainsi à sa ville au
début du XVIe siècle une
définition politique (loyalisme monarchique et
autogouvernement), religieux
(citadelle de la Contre-Réforme) et sociale (importance des
oeuvres et de
l’assistance aux pauvres). Enfin l’apport de Villerode
à la légende romaine (la
noblesse patricienne) et impériale (Roland comte de Valenciennes
au VIIIe
siècle) est également immense.
Pour Lille enfin, dont
l’Antiquité romaine est difficile à
vanter, les historiens du XVIe et du XVIIe siècle (Pierre
DOUDEGHERS, Floris
Van der ERT, Jean BUSELIN...) s’en sortent, soit en ne dissociant
pas Lille des
autres villes prestigieuses de Flandre soit en reprenant et
développant la
légende de Lydéric et Phynaert, d’origine
médiévale et enrichie à l’époque
bourguignonne. Même si F. Van der Ert situe un château
construit par Jules
César à l’emplacement de Saint-Maurice, le
« Mémoire sur l’Intendance de
la Flandre wallonne » (1698), évite prudemment la
question des origines
légendaires de Lille.
Le siècle des
Lumières ne manque pas de susciter
contestations et remises en cause historique. Celles-ci sont
développées
brillamment par M. Guignet. En résumé, les mises au point
historiques sur les
origines de Lille, Tournai et Valenciennes ont suscité des
résistances tant
dans l’opinion populaire que chez les gouvernants.
En conclusion, M. Guignet
cite deux faits caractéristiques :
quand l’ouvrage de DOUDEGHERS,
Les
Annales de Flandre, est réédité en 1789
à Bruxelles, il trouve plus de
souscripteurs que l’Encyclopédie ; au XIXe siècle
et XXe siècle les légendes
fondatrices n’ont pas manqué d’être reprises
et célébrées (fêtes, géants
d’osier, statues).
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La très dense
communication de M. Guignet suscita de fort
riches commentaires et développements de la part de MM.
Gérard, Leman, Berger,
Sivéry, Lentacker, Delmaire. M. Berger revient sur la
création de la légende de
Lydéric et Phymaert. M. Sivéry et M. Delmaire signalent
que paradoxalement même
les villes italiennes et les petites villes (Lens, Hesdin) se dotent de
légendes anciennes et fabuleuses.