Séance du lundi 11 décembre 2006
aux Archives départementales du Nord
sous la présidence de Philippe MARCHAND




Présents :     Melle R. Cleyet-Michaud, M. R. Berger, Melle Ch. Lesage, Melle M. Mestayer, Mme J. Dion, M. M. Lekieffre, M. G. Dalmasso, M. L. Deleplanque, M. C. Depauw, M. A. Plateaux, M. M. Debersée, M. B. Grelle, M. A. Delqueux, M. F. Vanremortère, M. C. Lannette, M. Ch. Leduc, M. G. Janssen, M. M. Delecaut, M. R. Hanoune, M. J. Caudron, M. A. Gérard, M. A. Lottin, Mme Y. Henel, M. Ph. Marchand, Mme. C. Wallart.

Excusés :     M Ch. Leduc, M. le chanoine Platelle, M. D. Terrier, M. R. Verhaeghe, M. le Dr. Desplats, Melle M. Vasseur, M. M. Vangheluwe, M. F. Boniface, Mme M. Dumont, M. P. Descamps, Mme M. Jeanson, M. P. Leman, M. J.M. Duvosquel, M. G. Freitag, M. S. Calonne, M. J. Milot.



COMMUNICATIONS

Communication par M. Claude DEPAUW
Le  Fantôme espagnol de Willy Vandersteen. Révolte des Pays-Bas  au xvie siècle
 et résistance  pendant  la 2e guerre mondiale

    À partir de 1566, les Pays-Bas en révolte, puis en guerre civile, ont suscité l’intérêt des historiens belges après la Révolution belge de 1830. Mais, historiens et vulgarisateurs du milieu du XIXe siècle ont utilisé la « Révolution du XVIe siècle » dans le combat entre libéraux et catholiques. Après la 1ère Guerre mondiale, les études sur le XVIe siècle disparaissent de l’historiographie belge : seules la politique et la guerre suscitent des recherches. Après la 2e Guerre mondiale, l’intérêt s’est arrêté aux questions socio-économiques et religieuses. Depuis 30 ans, malgré les travaux néerlandaise et anglo-saxons, l’étude du XVIe siècle restait peu fréquente jusqu’à l’édition récente d’études sur l’aspect politique du conflit. Ce bref tableau est le fruit d’une impression personnelle qui reste à confirmer par l’exploration de l’historiographie belge. Cet abandon a pour conséquence que la connaissance que les historiens et le public peuvent avoir aujourd’hui de la 2e moitié du XVIe siècle reste basée sur les travaux trop souvent partisans du XIXe siècle. Cette perte du fil de l’histoire, on la retrouve à la lecture de la bande dessinée, Le Fantôme espagnol de Willy Vandersteen, l’un des premiers albums de la série des Bob et Bobette. La biographie de référence est celle de P. VAN HOOYDONCK, Willy Vandersteen. Le Bruegel de la bande dessinée (1994). Willebrord Jan Frans Maria Vandersteen, né à Anvers en 1913, fils d’un menuisier-ébéniste, trouve sa vocation pour le dessin et les histoires lors de son entrée chez les scouts en 1928. Sculpteur sur bois ornemaniste, il suit les cours du soir à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers. Cet étalagiste-décorateur découvre l’univers de la bande dessinée en 1939. Marié depuis 1937, il nourrit sa famille pendant la guerre en produisant sans arrêt, travaillant pour la Corporation Nationale de l’Agriculture et l’Alimentation et le Secours d’Hiver, et surtout pour les journaux locaux. En 1941, Wil publie sa première bande dessinée. Les premières aventures de Suske en Wiske (Bob et Bobette en français) paraissent en 1945. La série devient très populaire en Flandre. En 1948, Bob et Bobette paraissent dans Tintin. Au sein du Studio Vandersteen, sont créées de multiples séries (Bessy, etc.). Willy Vandersteen décède en 1990. Son studio lui a survécu et la popularité de plusieurs de ses séries ne se dément toujours pas.
    Hergé fait appel à Vandersteen peu après le lancement de l’hebdomadaire Tintin. Huit aventures de Bob et Bobette sont publiées entre 1948 et 1959 : Le fantôme espagnol paraît de septembre 1948 à février 1950. Il sera édité en 1952 en album cartonné de 70 planches bicolores, réédité en quadrichromie en 1974, puis en 1980 et encore en 1983.
    Vandersteen appartient à l’école flamande de la bande dessinée belge qui crée en fonction du strip quotidien dans les journaux et de l’actualité, les dessinateurs de l’école francophone travaillant surtout en planches pour hebdomadaires. Dans Tintin, Vandersteen se plie aux exigences d’Hergé et des lecteurs bourgeois de son hebdomadaire, d’où l’absence, dans Le fantôme espagnol, de tante Sidonie, de Jérôme, du professeur Barabas et de Fanfreluche, tandis que Lambique est plus jeune, moins gros, plus athlétique, plus intelligent, Bob est mieux habillé et Bobette devient une jeune adolescente aux cheveux blonds bouclés.
    En plus du découpage typique de la bande dessinée, où chaque page, chaque bande se termine de façon à ce que le lecteur poursuive sa lecture, Le fantôme espagnol met en scène une succession de coups de théâtre, de gags parfois hors sujet, de situations improbables. Sans faire une recherche des références iconographiques du décor, il est évident que Vandersteen a puisé dans les œuvres des peintres des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles, et particulièrement de Pierre Bruegel le Vieux.
    Par la magie d’un fantôme, Le repas de noces de Bruegel devient la porte d’entrée d’un voyage dans le temps, projetant Bob, Bobette et Lambique dans le Pajottenland, au sud-ouest de Bruxelles. Ils achèveront la mission abandonnée par le fantôme Don Persilos y Vigoramba, la transmission de l’ordonnance du roi d’Espagne Philippe II (1527-1598) mettant fin au siège de la ville de Kriekebeek par l’armée du duc d’Albe, Ferdinand Alvarez de Tolède (1507-1582).

    Lieu imaginaire, Kriekebeek est une petite cité flamande cernée de remparts médiévaux, proche de Quiquendone, la villette croquée en 1874 par Jules Verne dans Une fantaisie du docteur Ox. Apparemment située dans le nord du Brabant, Kriekebeek (en français, ruisseau de la Kriek), là où coule la kriek, doit à cette boisson typiquement bruxelloise une fortune qui motive l’entreprise du duc. Son drapeau de fantaisie porte, sur un fond vert, bordé de rouge et de jaune, un écu orange à la fasce haussée de jaune formant listel, avec, en chef, un pot à bière à deux anses débordant de l’écu et, en pointe, deux feuilles vertes, symbolisant peut-être le houblon, et trois cerises rouges, fruit nécessaire pour donner couleur et saveur à la kriek. Toute l’action se déroule en Brabant : Bruxelles, Anderlecht, Gaasbeek sont les seules localités citées. Mais ces lieux et Kriekebeek sont représentatifs des Pays-Bas, sans que Vandersteen ne distingue ni les Dix-sept provinces de Charles Quint, ni le résultat de leur éclatement : le sud, préfiguration de la Belgique avec les provinces wallonnes réconciliées et les provinces flamandes reconquises par Alexandre Farnèse ; le nord, les Provinces-Unies qu’après une Guerre de 80 ans, l’Espagne reconnaîtra en 1648.

    Les protagonistes du scénario sont des stéréotypes jouant des rôles attendus. Le fantôme, à l’accent espagnol prononcé et au profil de Don Quichotte, est picaresque à souhait. Les officiers et les soldats sont des Espagnols d’apparence féroce avec leur barbiche sous leur salade, le verbe haut et méprisant mais sans accent, qui correspondent à l’image qu’en donnent les chroniques du XVIe siècle : des soudards, rudoyant leurs hôtes, scandalisant les citadins par la licence de leurs mœurs et les manifestations exubérantes de leur piété méridionale. Les paysans et les citadins brabançons sont des personnages « breugeliens ».

    Lors d’une visite au musée, Lambique est « entarté ». C’est que la tableau Le repas de noces est hanté par un fantôme, assure le gardien chef de salle. Un fantôme avec des pouvoirs et des faiblesses : le flash de l’appareil photo l’effraye, il a peur d’une chemise qui sèche au vent, il est prié de bercer les enfants qu’il a réveillés. La remontée dans le temps est récurrente chez Bob et Bobette et nourrit leurs aventures car le voyageur temporel est rarement le bienvenu.

    Don Persilos y Vigoramba explique qu’il a dénoncé le duc d’Albe au roi Philippe II qui lui a confié la mission de transmettre l’ordre d’arrêter le siège de Kriekebeek. L’errance du fantôme est la punition infligée par le Syndicat des Esprits et des Fantômes Réunis en raison de l’abus d’alcool qu’a commis l’émissaire royal pour fêter son combat victorieux contre les sbires du duc. Et si, pour le fantôme, le temps s’est arrêté en 1564, c’est en fait le 9 août 1567 qu’est arrivée à Bruxelles l’avant-garde de l’armée qui doit châtier les rebelles. Dès la désignation par Philippe II du duc d’Albe comme gouverneur général des Pays-Bas le 30 octobre 1566, elle s’était concentrée dans le nord de l’Italie.

    Une seule case montre le roi d’Espagne, très loin sur son trône. Cette absence, cette autocensure renvoie à l’actualité belge dominée par la question royale au cours de la période où paraît Le fantôme espagnol. La chronologie de la partir de cette crise en rapport avec la parution de la bande dessinée peut être résumée ainsi : le 7 septembre 1948, le prince Baudouin acquiert la majorité politique ; le 29 octobre 1948, le Sénat rejette la proposition de consultation populaire ; le 26 juin 1949 ont lieu des élections législatives ; le 16 août 1949, le Premier Ministre Gaston Eyskens prononce sa déclaration gouvernementale ; le 27 octobre 1949, le Sénat vote la loi organisant une consultation populaire ; le 8 février 1950, la Chambre vote la même loi ; le 12 mars 1950 a lieu la consultation populaire : la majorité nationale se prononce pour le retour du roi Léopold III, mais les provinces wallonnes, socialistes, y sont majoritairement opposées tandis que les provinces flamandes, catholiques, sont largement favorables au roi. Il n’est pas question de toucher au roi dans Tintin. Le récit soutient même son autorité : c’est la volonté royale que ses héros font triompher contre son représentant officiel.

    La « légende noire » espagnole passe tout entière de Philippe II au duc d’Albe, lui qui n’obtempère pas aux ordres de son maître, subtilise l’ordonnance royale, n’est motivé que par sa cupidité jusqu’au pillage et à la mise à mort des récalcitrants. Pour renflouer son trésor de guerre, Albe a décidé de mettre à sac Kriekebeek, l’armée espagnole n’étant dès lors présente qu’à des seules fins fiscales, et rien sur les motivations religieuses et politiques du conflit. La noblesse de tout rang est absente au contraire des citadins bourgeois ou des paysans. Guillaume de Nassau, prince d’Orange, adversaire politique du roi, à distance, et militaire du duc, sur place, est également absent, réduisant d’autant la portée historique du Fantôme espagnol. Guillaume le Taciturne a pourtant tenté en 1568 une expédition armée, de la Meuse en juillet à la Picardie en novembre, contenue par les Espagnols. En fait, du duc d’Albe, Vandersteen n’a retenu que le choc fiscal, une réalité historique en 2 volets : des sortes de taxe sur la valeur ajoutée (10e et 20e deniers) mises en œuvre en août 1569, suspendues en mai 1572 et supprimées en 1574 ; un impôt sur le capital (100e denier) instauré en 1569 qui a rapporté 3.300.000 florins en février 1571. Ces nouveautés fiscales brisent les privilèges des provinces d’acceptation de l’impôt princier, provoquent une évasion de la matière fiscale, renforçant l’émigration politique et religieuse. Après la prise de La Brielle par les Gueux de mer le 1er avril 1572, les villes du nord des Pays-Bas s’insurgent tandis qu’échouent au sud les interventions militaires combinées des huguenots français et du prince d’Orange autour de Mons qui se rend le 21 septembre 1572. Philippe II avait désigné un nouveau gouverneur dès 1571 mais le duc d’Albe est resté à Bruxelles jusqu’au 18 décembre 1573 pour diriger les opérations militaires.

    Suite aux confidences du fantôme, le trio reprend la mission de celui-ci. En route vers Bruxelles – road movie ou western sous la double influence américaine du cinéma hollywoodien et des comics – la magie de la sorcière Alwina transforme Bob et Bobette en « jeunes nobles », Lambique en paysan. Ils sont alors un reflet des personnages de Charles De Coster dans La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, un roman romantique que Vandersteen a repris sous le titre La révolte des gueux, paru dans Tintin du 26 septembre 1951 au 24 décembre 1952.

    Tandis que Lambique est retardé par un bandit de grand chemin, Bob et Bobette se débarrassent dans une auberge de soldats que leur nouvelle apparence n’a pas trompés car l’occupant sait lui aussi se masquer : au château de Gaasbeek, Bob et Bobette tombent dans un piège dont les tirent Lambique et le fantôme. La suite a lieu au Moulin aux Puces d’Anderlecht (peut-être le Luizenmolen, le moulin de la rue des Poux ou des Papillons à Neerpede, abattu en 1955 et reconstruit en 1999). Le moulin à vent en bois sur pivot que dessine Vandersteen ne peut pas pivoter sur son axe : sa queue est fichée dans le sol. Nos héros sont sauvés d’un nouveau piège grâce à une « galerie secrète » – une curiosité pour ce type de moulin ! – creusé « en prévision des jours sombres que nous traversons » dit le meunier qui les sort de cette embûche. Puis les troupes espagnoles interrompent la fête villageoise où le trio s’est arrêté et où il rencontre Bruegel en train de dessiner des esquisses pour La danse des paysans.

    Parvenus à s’échapper, nos héros entrent à Bruxelles par la porte de Hal. Ils apprennent qu’à cause du siège, la kriek manque en ville. Lambique évite une patrouille grâce à un mendiant, un clandestin qui se révèle être le bourgmestre de Kriekebeek van de Molenburg. Chez le libraire Meyers, ami du bourgmestre, quand les Espagnols perquisitionnent la maison, nos héros se cachent dans un tunnel, tel qu’il s’en trouvait dans les villes pendant la 2e Guerre mondiale. Reliant les caves des maisons entre elles, ils permettaient de les évacuer en cas de destruction par bombardement. Les résistants et les réfractaires au travail obligatoire ont abondamment utilisé ces réseaux souterrains.

    Au retour de la nuit et du fantôme, l’arrivée de nouveaux renseignements poussent Bob et Bobette à escalader la façade de l’hôtel de ville de Bruxelles où le duc d’Albe a installé son quartier général. Historiquement, le duc, comme gouverneur général, est l’hôte du palais des ducs de Bourgogne et de Charles Quint, un palais remplacé fin XVIIIe-début XIXe siècle par l’actuel Palais royal. Une fois de plus, il n’est pas question d’impliquer la Couronne, même indirectement. Après avoir pris connaissance des vues espagnoles sur Kriekebeek, Bob et Bobette, dans leur fuite, sont sauvés in extremis par le fantôme. Comme dans tous les autres Bob et Bobette et selon une manière de procéder toujours d’actualité dans les films d’action, le cours du récit est constamment abandonné, parfois sans réelle nécessité, pour d’autres péripéties (poursuites, combats, gags).

    Deux actions clandestines spécifiques sont décidées. Avant d’entrer dans la ville investie, Lambique et le bourgmestre van de Molenburg empêcheront un convoi de canons lourds de parvenir à Kriekebeek qu’ils détruiront par une attaque à la bombe et par le sabotage d’un pont (la plus longue séquence de l’album). Entre temps, Bob et Bobette récupèrent l’ordonnance royale lors du bal donné par le duc d’Albe en l’hôtel de ville de Bruxelles. Le duc les surprend fouillant son coffre. Le document est sauvé de la destruction par le fantôme qui vainc le duc dans un duel à l’épée. Mais l’ordonnance reste entre ses mains alors que son temps de passage quotidien ici-bas se termine.

    Malgré la perte de l’artillerie lourde, les Espagnols préparent l’assaut final. Une sape est creusée sous les murs de Kriekebeek. La mine explosée, l’assaut est donné à la brèche. Les Kriekebeekois contre-attaquent avec Lambique et van de Molenburg à leur tête mais le bourgmestre est pris en otage. Bob et Bobette pénètrent alors en ville. L’assaut final est imminent et soudain apparaît le fantôme brandissant l’ordonnance que reconnaît le commandant espagnol. Van de Molenburg est libéré. L’ennemi rend hommage à la bravoure des Kriekebeekois en liesse. Le duc d’Albe retourne en Espagne. Le trio est renvoyé au XXe siècle. Tout cela n’était pas un rêve puisque le fantôme apparaît sur une photographie prise au début de l’aventure.

    Le fantôme espagnol n’est pas une bande dessinée historique malgré sa référence à l’histoire nationale belge, amputée sur de nombreux points. Les personnages du 16e siècle belge ont été popularisés par la vision romantique de la Belgique proposée après 1830 par les historiens et les peintres, puis par les illustrateurs scolaires. Avatar des représentations tronquées des Pays-Bas sous le duc d’Albe, Le fantôme espagnol est aussi un décor où des acteurs racontent une histoire qui peut se rattacher à la 2e Guerre mondiale, à la Résistance entendue comme le refus de l’oppression d’un pays étranger. La résistance des Brabançons que représente Vandersteen s’élève contre l’Espagnol considéré comme l’occupant. Personnalisant l’oppression, le duc d’Albe la dirige au nom d’un roi lointain auquel, de surcroît, il évite d’obéir. Le fantôme devient-il pour autant un résistant ? Est-on un traître quand on résiste à un chef qui n’obéit pas au roi ? Bien que son action se passe au XVIe siècle, le récit baigne dans une ambiance d’occupation révélée par le langage, qui se cristallise autour d’un unique enjeu militaire, le siège de Kriekebeek. Source de toute la mise en scène, la ville assiégée est un exemple des nombreux sièges que les villes des Pays-Bas ont subis au cours de la Guerre de 80 ans. C’est aussi un renvoi aux grands sièges bien connus de la 2e Guerre mondiale.

    La répression n’est pas que strictement militaire. Les Espagnols fouillent chez le libraire Meyers en prétendant être porteurs d’un mandat de perquisition. Du côté brabançon, aucun collaborateur, aucun traître : tous opposent une résistance au moins passive, sinon une aide ponctuelle. Bruegel représente l’action psychologique : nombre de ses œuvres seraient une attaque contre les Espagnols. L’imprimerie clandestine de sa femme fournit de faux documents pour entrer au bal du duc d’Albe. L’aide aux clandestins et les chaînes d’évasion prennent des formes ponctuelles mais sans ambiguïté, comme le troupeau de la vachère de la porte de Schaerbeek. Le libraire Meyers, collecteur des rapports de ses espions, est le chef d’un réseau de renseignements. L’attaque à la bombe du convoi d’artillerie et le sabotage du pont figurent la résistance armée. Le Fantôme espagnol reste une grande aventure de cape et d’épée car les formes de résistance sont décrites de façon sommaire, vues de l’extérieur, telles qu’elles apparaissaient à la majorité de la population qui n’y avait pas participé. Car l’Anversois Vandersteen qui, comme Hergé, n’a pas cessé de dessiner pendant la guerre, habite une ville qui a alors montré le meilleur et le pire.

    Les Pays-Bas sous le duc d’Albe d’après Vandersteen ne correspondent pas à l’histoire, encore moins quand le dessinateur relate des faits de résistance. De plus, il est trop soumis à l’actualité pendant la publication. Quant au décor où s’agitent des personnages partagés entre un réalisme breughélien et la fantaisie du genre, il est fait d’images connues qui représentent des réalités historiques méconnues et qui ne servent qu’à alimenter l’imaginaire propre à une bande dessinée en se nourrissant aux mythes et aux représentations dépassées de l’histoire nationale. L’historien ne s’y reconnaît pas, d’autant plus que la bande dessinée qui s’attache à restituer des situations véridiques possède des attraits et des ambiguïtés identiques à ceux du roman historique. De telles évocations servent pourtant de porte d’entrée au goût de l’Histoire auprès de jeunes lecteurs. Heureusement, si l’Histoire est devenue un jour constitutive de la narration dans la bande dessinée, soit comme décor, soit comme déterminant d’un récit spécifique supposé comme n’étant pas transposable, simultanément elle a progressé en qualité depuis Hergé et Vandersteen, grâce aux préoccupations scientifiques de ses meilleurs créateurs, sans compter son utilisation pédagogique qui la fait passer de bande dessinée « historique » à bande dessinée « historienne ». Scénaristes et dessinateurs d’aujourd’hui sont issus de générations scolarisées en profondeur, ce qui influence les modes de lecture et les processus de création. Ils bénéficient surtout d’une nouvelle légitimation dans la société : la bande dessinée considérée comme le 9e Art, mais aussi comme média de première audience, ce qui suscite un certain investissement intellectuel dans les œuvres créées. Les pédagogues s’y intéressent également mais les considèrent encore comme une version améliorée des vignettes. Voilà qui devrait nous éviter une réapparition du Fantôme espagnol.
En conclusion, il est certain que les schémas et les thèmes relatifs aux Pays-Bas sous le duc d’Albe autour desquels Vandersteen organise son récit sont en place depuis longtemps dans l’imaginaire collectif belge. Malgré le remodelage des matériaux et des structures par le style héroïco-fantastique de l’auteur, il s’agit d’un XVIe siècle archétypal, indélébile, venu de loin, dont la première manifestation est la « légende noire » espagnole, reprise par le nationalisme belge depuis 1830. Les travaux récents des historiens ont modifié la vision globale de cette période, mais sans parvenir à la remettre en cause fondamentalement. Quelles que soient leurs avancées, il est probable que les travaux des historiens à venir ne parviendront pas à le faire non plus. Faut-il le regretter ? Faut-il se scandaliser que ce XVIe siècle belge fasse parfois le grand écart avec la vérité historique (ou supposée telle) ? Certainement pas. D’une part, parce que l’imaginaire fait toujours partie de la réalité, et que cet imaginaire des Pays-Bas sous le duc d’Albe que nous portons en nous, tout affectif et onirique qu’il soit, est une réalité. D’autre part, parce que la vérité historique est mouvante et que le but de la recherche n’est pas de la fixer une fois pour toutes, mais d’en cerner et d’en comprendre les évolutions.

Discussion

    Philippe Marchand remercie le conférencier et lui demande si cette BD a été utilisée par les écoliers. M. Depauw lui répond par la négative. La BD est considérée dans l'enseignement comme un genre "mineur". Si cette BD est plus connue en Flandre qu'en Wallonie ou dans le Nord, elle n'est guère utilisée en classe, les enseignants préférant se référer aux originaux copiés par Vandersteen. Philippe Marchand se demande aussi pourquoi cette BD a eu plus de succès en Flandre qu'en Wallonie. Selon M. Depauw, c'est pour des raisons politiques. Vandersteen comme Hergé a eu des problèmes à la Libération. Ils appartiennent tous deux à la droite conservatrice. Pour M. Tomazek, il aurait été intéressant d'étudier la façon dont cette œuvre a été reçue dans les années 50. Mais M. Depauw s'interroge sur les sources qui auraient pu permettre cette analyse. Il n'y a rien dans la presse. La BD est un monde à part, peut-être, même simplement une entreprise commerciale. Philippe Marchand fait remarquer que la réception de la BD dans les milieux universitaires est très récente (années 80). M. Janssens note les fantaisies héraldiques qui émaillent cette BD. Le Dr Gérard fait remarquer qu'il n'y a pas eu "d'occupation" espagnole, le suzerain naturel est le comte de Flandre, roi d'Espagne. Il rappelle que l'armée espagnole ne comportait que fort peu d'Espagnols mais des mercenaires de toutes origines. Les BD d'Hergé sont historiquement plus fiables. Vandersteen a "tout faux" : canons, arquebusiers avec des éperons… M. Depaux précise que Vandersteen n'a pas fait de recherches historiques sérieuses. Il utilise les images de l'inconscient collectif. M. Tomazek fait remarquer que les soldats ne portaient pas d'uniformes alors que dans la BD ils sont tous habillés de vêtements rayés sang et or. Philippe Marchand clôt la discussion en évoquant la Kermesse héroïque qui véhicule les mêmes mythes.


Communication par M. Florent VANREMORTERE
Charité, bienfaisance et solidarité au fil du temps à Tourcoing

    Si le terme de charité remonte étymologiquement à l’époque carolingienne, celui de bienfaisance ne devient réellement usuel qu’au début du XVIIIe siècle. Quant à celui de solidarité, d’abord réservé au langage juridique, il va évoluer progressivement vers celui d’un devoir de la collectivité vis-à-vis de ses plus démunis. Dans ses origines, on y trouve en particulier, la théorie du solidarisme de Léon Bourgeois.

    Au fil du temps, une commune du Nord de la France, Tourcoing, présente dans les faits un exemple de ces évolutions. Un exemple caractéristique d’actes de charité dans le contexte du Moyen Age est la donation par Mathilde de Guisnes, en 1260, à la commune de douze hectares dont les revenus devaient être destinés aux pauvres et aux vieillards. On y édifie par la suite un hospice géré d’abord par les échevins et le curé de la paroisse. Une communauté de religieuses, les pénitentes franciscaines, prennent leur suite à partir de 1629. Elles entreprennent progressivement des travaux d’extension qui en font alors un hôpital-hospice-couvent. Parallèlement apparaît un Bureau de charité administré par des dames bienfaisantes qui créent la Maison dite du Bouillon des pauvres malades. À la Révolution, malgré le soutien de la municipalité, les religieuses refusent de prêter le serment civique et sont tenues de quitter leur établissement. Celui-ci sera alors repris par la municipalité qui se heurte à la grande misère de la guerre contre les troupes des coalisés. L’année 1801 voit le retour des sœurs dans leur ancienne maison sous le régime du Concordat. Les religieuses ouvrent une école, un orphelinat rendant ainsi la coexistence avec l’hôpital difficile à partir de 1835.

    Confronté aux dures réalités de la révolution de 1848, un médecin tourquennois, Ferdinand Vanlaer, imagine un projet original de protection sociale conjuguant bienfaisance avec une certaine forme de solidarité. Il propose dans un texte intitulé Plan d’organisation sociale et charitable,  suivi d’un Plan d’organisation du travail, de coordonner les efforts du Bureau de bienfaisance créé par arrêté préfectoral de 1802 avec ceux des mutuelles ouvrières pour accorder aux populations laborieuses ce qu’il appelle une « sécurité de la vie ». Transmis au préfet, le projet n’aura aucune suite concrète à Tourcoing.
La guerre de 1870 entraîne de nouvelles souffrances pour la population tourquennoise auxquelles le Bureau de bienfaisance apporte tant bien que mal quelques soulagements.

    La fin du siècle voit se développer dans le monde l’action d’un patronat catholique influencé par la doctrine sociale de l’Eglise, notamment l’Encyclique Rerum Novarum (1891) du pape Léon XIII. À Tourcoing,  à l’initiative du Syndicat mixte de l’industrie tourquennoise présidé par Louis Tiberghien-Motte, des allocations pour familles nombreuses sont versées dans une quinzaine d’usines à un millier d’ouvriers. Toujours à la fin du XIXe siècle, une personnalité va marquer la vie de Tourcoing durant plus de quarante ans. Il s’agit de Gustave Dron, docteur en médecine, qui découvre, comme Vanlaer l’avait fait, l’accablante pauvreté du milieu ouvrier. Très vite, il comprend que l’action sociale doit doubler l’action politique et fait son entrée en politique à l’âge de 28 ans. Durant toute sa carrière politique, tant parlementaire que comme premier magistrat de la ville, il mène sur ces deux fronts une action de promotion globale de la classe ouvrière. Auteur de nombreuses propositions de loi sur la responsabilité des accidents du travail, sur l’interdiction du travail pour les ouvrières accouchées, sur les conditions du travail dans les usines, il met en œuvre la doctrine de Léon Bourgeois. Son action municipale est notamment tournée vers le secteur de la santé : rénovation des établissements hospitaliers, création d’un hospice pour vieillards, d’un sanatorium, d’une école pour enfants inadaptés, d’une ferme-laiterie modèle… Il crée avec François Masurel, industriel, la Goutte de lait. Ensemble, ils fondent La sauvegarde des nourrissons (en 1900, à Tourcoing, un enfant sur cinq n’atteint pas un an.). Un volet important de son action est une attention très grande à une promotion globale par la création d’établissements d’éducation, de bâtiments sportifs et culturels accessibles aux plus modestes.

    La crise économique crée à nouveau des conditions de vie difficiles pour une majorité d’habitants de Tourcoing. Le Bureau de bienfaisance aura beaucoup de peine à y apporter des réponses. Des mouvements de solidarité de toutes natures viendront compléter son action. L’année 1929 voit la création d’un Union nationale des Bureaux de bienfaisance, grâce à l’action d’un médecin roubaisien, le docteur Delahousse. Elle deviendra, en 1959, l’Union nationale des bureaux d’aide sociale, puis celle des Centres communaux d’action sociale, dont le siège, et ce n’est certainement pas un hasard, était installé à Tourcoing jusque dans les dernières années.

Discussion

    Une longue discussion suit l’exposé de notre collègue. Le docteur Gérard intervient sur deux points. En premier lieu, il souligne qu’il convient de ne pas s’étonner de la grande misère hospitalière dans les années 1789-1799. Il faut rappeler que les fondations religieuses ont été privées de leurs biens vendus comme biens nationaux. Il faut aussi rappeler que les assemblées révolutionnaires ont été très fécondes en projets qui n’ont pas été suivis de réalisations concrètes. En second lieu, il faut apporter un bémol aux actions de bienfaisance de Gustave Dron qui voulant privilégier d’abord sa ville, a toujours été en conflit avec le docteur Calmette. A propos de Vanlaer et de sa proposition de fonder une société de secours mutuel, Mlle Mestayer signale qu’on  retrouve un projet similaire et dans les mêmes années à Douai. Philippe Marchand intervient pour rappeler le rôle du mouvement philanthropique sous la Restauration et la monarchie de Juillet. Bernard Delmaire s’étonne de l’absence de Table des Pauvres à Tourcoing. Claude Depauw souligne la grande ressemblance entre l’action des bureaux de bienfaisance en Belgique et en France. Enfin, une longue discussion s’ouvre sur les notions de charité, bienfaisance et solidarité. René Berger fait observer que la charité correspond à une société verticale, la solidarité à une société horizontale.



BIBLIOGRAPHIE

Ouvrage

Pierre DESCAMPS, Florent VANREMORTERE, La Passion du Social, Comité Régional Nord-Pas-de-Calais d’Histoire de la Sécurité Sociale et de la Protection Sociale CRAM Nord-Picardie, 2006, 255p., 10€
Cet ouvrage réunit en un seul volume les dix-sept communications que les deux auteurs ont présentées chaque année de 1989 à 2004 aux congrès nationaux du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques. Ces communications, tout en portant sur le thème retenu par le CTHS, privilégient l’histoire de la charité, de la bienfaisance et de la protection du travail.

Tirés à part

-    Marc DEBERSÉES, « La libération de Rumegies », MEMOR Association régionale Nord/Pas-de-Calais pour la mémoire des conflits contemporains, Bulletin d’information, n°40, 2005, p. 108-119.

-    Bernard LEFEBVRE, « Autopsie d’une émeute : l’affaire des goulottes Douai, printemps 1791, Mémoires de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, t. XIII, 2006, p. 99-130.

-    Bernard LEFEBVRE, « L’agriculture du Douaisis, fin du XVIIIe siècle et fin du XXe siècle, comparaison », Mémoires de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, t. XIII, 2006, p.p. 85-97.


INFORMATIONS

-     Les Archives du Nord présentent un nouveau cycle de conférences : Le Nord pour horizon, histoire d’immigrations dans le département du Nord.

Toutes ces conférences ont lieu aux Archives départementales du Nord à 18h30, à l’exception de la conférence du 10 février 2007 qui se tiendra à 15h

-    25 janvier 2007 : Judith RAINHORN, L’immigration dans le Nord-Pas-de-Calais : éléments pour une approche historique.
-    10 février 2007 : M. KERLEVEO, Cédric MOENS, Benoît PEROTIN, Krasimi KARKOSZKA,  Histoire des familles : recherches d’héritiers à l’étranger
-    15 février 2007 : Janine PONTY, Polonais et Franco-Polonais dans la région du Nord
-    15 mars 2007 : Rudy DAMIANI, L’immigration italienne, immigration d’appoint
-    29 mars 2007 : Jean-René GENTY, L’immigration algérienne dans la région du Nord. Repères pour une approche historique (1909-1954)
-    12 avril 2007 : Monique HEDDEBAUT, Les gens du voyage, ces étrangers de l’intérieur, 1895-1969
-    10 mai 2007 : Geneviève ARMAND-DREYFUS, L’immigration espagnole en France du XIXe siècle aux années 1960
-    24 mai 2007 : Henk BYLS, Les Belges dans le Nord de la France. Différents aspects d’une immigration de proximité, 1850-1940
-    31 mai 2007 : Frédérique PILLEBOUT, Dalila LOUNICI, Histoires d’étrangers, paroles d’archives. Un regard sur l’immigration à travers les archives publiques

-    Notre collègue Alain PLATEAUX a présenté à Templeuve, aux élus et aux membres de la Société Historique du Pays de Pévèle, une exposition consacrée aux monuments aux morts des 56 communes de cette région. Chaque monument est pourvu d’une fiche descriptive et historique. Un CD rom est en préparation.



-    Le 19 janvier 2007, Mr Thierry Teneul, docteur en Art et Sciences de l’Art, donne une conférence Jacques COËNE (1468-1542) - Un grand mécène à Marchiennes. Cette conférence est donnée sous l’égide de l’Association des Amis de Marchiennes, Salle des Fêtes de Marchiennes (Place Gambetta).


PUBLICATIONS

-    Charles MÉRIAUX, Gallia irradiata Saints et sanctuaires dans le nord de la Gaule du haut Moyen Âge, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, Beiträge zur Hagiographie, 2006, 428 p., 70€

-    -Isabelle LECLERCQ, Le textile dans le Nord, Paris, HC Editions, 2006, 95 p.

-    Georges RACHAINE, Histoire de la libération de Roubaix-Tourcoing et de la région, octobre-novembre 1918.
Cet ouvrage peut être acheté auprès de la Société d’histoire de Mouscron et de la région (120 A, rue du Petit Pont, B-7700, Mouscron, Belgique) au prix de 15€ +3€ pour l’expédition postale.



Prochaine réunion
Lundi 22 janvier 2007 à 15 heures
aux Archives départementales du Nord

Communication de M. Madame Nicole Cartier "Les orfèvres de Lille"


A l'issue de la réunion nous dégusterons la galette des rois. Les conjoints sont cordialement invités.