Séance du lundi 11 décembre 2006
aux Archives départementales du Nord
sous la présidence de Philippe MARCHAND
Présents : Melle R. Cleyet-Michaud, M. R.
Berger, Melle Ch. Lesage, Melle M. Mestayer, Mme J. Dion, M. M.
Lekieffre, M. G. Dalmasso, M. L. Deleplanque, M. C. Depauw, M. A.
Plateaux, M. M. Debersée, M. B. Grelle, M. A. Delqueux, M. F.
Vanremortère, M. C. Lannette, M. Ch. Leduc, M. G. Janssen, M. M.
Delecaut, M. R. Hanoune, M. J. Caudron, M. A. Gérard, M. A.
Lottin, Mme Y. Henel, M. Ph. Marchand, Mme. C. Wallart.
Excusés : M Ch. Leduc, M. le chanoine
Platelle, M. D. Terrier, M. R. Verhaeghe, M. le Dr. Desplats, Melle M.
Vasseur, M. M. Vangheluwe, M. F. Boniface, Mme M. Dumont, M. P.
Descamps, Mme M. Jeanson, M. P. Leman, M. J.M. Duvosquel, M. G.
Freitag, M. S. Calonne, M. J. Milot.
COMMUNICATIONS
Communication par M. Claude DEPAUW
Le Fantôme espagnol de Willy Vandersteen. Révolte des Pays-Bas au xvie siècle
et résistance pendant la 2e guerre mondiale
À partir de 1566, les Pays-Bas en
révolte, puis en guerre civile, ont suscité
l’intérêt des historiens belges après la
Révolution belge de 1830. Mais, historiens et vulgarisateurs du
milieu du XIXe siècle ont utilisé la «
Révolution du XVIe siècle » dans le combat entre
libéraux et catholiques. Après la 1ère Guerre
mondiale, les études sur le XVIe siècle disparaissent de
l’historiographie belge : seules la politique et la guerre
suscitent des recherches. Après la 2e Guerre mondiale,
l’intérêt s’est arrêté aux
questions socio-économiques et religieuses. Depuis 30 ans,
malgré les travaux néerlandaise et anglo-saxons,
l’étude du XVIe siècle restait peu fréquente
jusqu’à l’édition récente
d’études sur l’aspect politique du conflit. Ce bref
tableau est le fruit d’une impression personnelle qui reste
à confirmer par l’exploration de l’historiographie
belge. Cet abandon a pour conséquence que la connaissance que
les historiens et le public peuvent avoir aujourd’hui de la 2e
moitié du XVIe siècle reste basée sur les travaux
trop souvent partisans du XIXe siècle. Cette perte du fil de
l’histoire, on la retrouve à la lecture de la bande
dessinée,
Le Fantôme espagnol de Willy Vandersteen, l’un des premiers albums de la série des
Bob et Bobette. La biographie de référence est celle de P. VAN HOOYDONCK,
Willy Vandersteen. Le Bruegel de la bande dessinée
(1994). Willebrord Jan Frans Maria Vandersteen, né à
Anvers en 1913, fils d’un menuisier-ébéniste,
trouve sa vocation pour le dessin et les histoires lors de son
entrée chez les scouts en 1928. Sculpteur sur bois ornemaniste,
il suit les cours du soir à l’Académie des
Beaux-Arts d’Anvers. Cet étalagiste-décorateur
découvre l’univers de la bande dessinée en 1939.
Marié depuis 1937, il nourrit sa famille pendant la guerre en
produisant sans arrêt, travaillant pour la Corporation Nationale
de l’Agriculture et l’Alimentation et le Secours
d’Hiver, et surtout pour les journaux locaux. En 1941,
Wil publie sa première bande dessinée. Les premières aventures de
Suske en Wiske (
Bob et Bobette en français) paraissent en 1945. La série devient très populaire en Flandre. En 1948,
Bob et Bobette paraissent dans
Tintin. Au sein du Studio Vandersteen, sont créées de multiples séries (
Bessy,
etc.). Willy Vandersteen décède en 1990. Son studio lui a
survécu et la popularité de plusieurs de ses
séries ne se dément toujours pas.
Hergé fait appel à Vandersteen peu après le lancement de l’hebdomadaire
Tintin. Huit aventures de
Bob et Bobette sont publiées entre 1948 et 1959 :
Le fantôme espagnol paraît
de septembre 1948 à février 1950. Il sera
édité en 1952 en album cartonné de 70 planches
bicolores, réédité en quadrichromie en 1974, puis
en 1980 et encore en 1983.
Vandersteen appartient à l’école
flamande de la bande dessinée belge qui crée en fonction
du strip quotidien dans les journaux et de l’actualité,
les dessinateurs de l’école francophone travaillant
surtout en planches pour hebdomadaires. Dans
Tintin,
Vandersteen se plie aux exigences d’Hergé et des lecteurs
bourgeois de son hebdomadaire, d’où l’absence, dans
Le fantôme espagnol,
de tante Sidonie, de Jérôme, du professeur Barabas et de
Fanfreluche, tandis que Lambique est plus jeune, moins gros, plus
athlétique, plus intelligent, Bob est mieux habillé et
Bobette devient une jeune adolescente aux cheveux blonds bouclés.
En plus du découpage typique de la bande
dessinée, où chaque page, chaque bande se termine de
façon à ce que le lecteur poursuive sa lecture,
Le fantôme espagnol
met en scène une succession de coups de théâtre, de
gags parfois hors sujet, de situations improbables. Sans faire une
recherche des références iconographiques du décor,
il est évident que Vandersteen a puisé dans les
œuvres des peintres des Pays-Bas des XVIe et XVIIe
siècles, et particulièrement de Pierre Bruegel le Vieux.
Par la magie d’un fantôme,
Le repas de noces de Bruegel devient la porte d’entrée d’un voyage dans le temps, projetant Bob, Bobette et Lambique dans le
Pajottenland,
au sud-ouest de Bruxelles. Ils achèveront la mission
abandonnée par le fantôme Don Persilos y Vigoramba, la
transmission de l’ordonnance du roi d’Espagne Philippe II
(1527-1598) mettant fin au siège de la ville de Kriekebeek par
l’armée du duc d’Albe, Ferdinand Alvarez de
Tolède (1507-1582).
Lieu imaginaire, Kriekebeek est une petite
cité flamande cernée de remparts médiévaux,
proche de Quiquendone, la villette croquée en 1874 par Jules
Verne dans
Une fantaisie du docteur Ox.
Apparemment située dans le nord du Brabant, Kriekebeek (en
français, ruisseau de la Kriek), là où coule la
kriek,
doit à cette boisson typiquement bruxelloise une fortune qui
motive l’entreprise du duc. Son drapeau de fantaisie porte, sur
un fond vert, bordé de rouge et de jaune, un écu orange
à la fasce haussée de jaune formant listel, avec, en
chef, un pot à bière à deux anses débordant
de l’écu et, en pointe, deux feuilles vertes, symbolisant
peut-être le houblon, et trois cerises rouges, fruit
nécessaire pour donner couleur et saveur à la
kriek.
Toute l’action se déroule en Brabant : Bruxelles,
Anderlecht, Gaasbeek sont les seules localités citées.
Mais ces lieux et Kriekebeek sont représentatifs des Pays-Bas,
sans que Vandersteen ne distingue ni les Dix-sept provinces de Charles
Quint, ni le résultat de leur éclatement : le sud,
préfiguration de la Belgique avec les provinces wallonnes
réconciliées et les provinces flamandes reconquises par
Alexandre Farnèse ; le nord, les Provinces-Unies
qu’après une Guerre de 80 ans, l’Espagne
reconnaîtra en 1648.
Les protagonistes du scénario sont des
stéréotypes jouant des rôles attendus. Le
fantôme, à l’accent espagnol prononcé et au
profil de Don Quichotte, est picaresque à souhait. Les officiers
et les soldats sont des Espagnols d’apparence féroce avec
leur barbiche sous leur salade, le verbe haut et méprisant mais
sans accent, qui correspondent à l’image qu’en
donnent les chroniques du XVIe siècle : des soudards, rudoyant
leurs hôtes, scandalisant les citadins par la licence de leurs
mœurs et les manifestations exubérantes de leur
piété méridionale. Les paysans et les citadins
brabançons sont des personnages « breugeliens ».
Lors d’une visite au musée, Lambique
est « entarté ». C’est que la tableau
Le repas de noces
est hanté par un fantôme, assure le gardien chef de salle.
Un fantôme avec des pouvoirs et des faiblesses : le flash de
l’appareil photo l’effraye, il a peur d’une chemise
qui sèche au vent, il est prié de bercer les enfants
qu’il a réveillés. La remontée dans le temps
est récurrente chez
Bob et Bobette et nourrit leurs aventures car le voyageur temporel est rarement le bienvenu.
Don Persilos y Vigoramba explique qu’il a
dénoncé le duc d’Albe au roi Philippe II qui lui a
confié la mission de transmettre l’ordre
d’arrêter le siège de Kriekebeek. L’errance du
fantôme est la punition infligée par le Syndicat des
Esprits et des Fantômes Réunis en raison de l’abus
d’alcool qu’a commis l’émissaire royal pour
fêter son combat victorieux contre les sbires du duc. Et si, pour
le fantôme, le temps s’est arrêté en 1564,
c’est en fait le 9 août 1567 qu’est arrivée
à Bruxelles l’avant-garde de l’armée qui doit
châtier les rebelles. Dès la désignation par
Philippe II du duc d’Albe comme gouverneur général
des Pays-Bas le 30 octobre 1566, elle s’était
concentrée dans le nord de l’Italie.
Une seule case montre le roi d’Espagne,
très loin sur son trône. Cette absence, cette autocensure
renvoie à l’actualité belge dominée par la
question royale au cours de la période où paraît
Le fantôme espagnol.
La chronologie de la partir de cette crise en rapport avec la parution
de la bande dessinée peut être résumée ainsi
: le 7 septembre 1948, le prince Baudouin acquiert la majorité
politique ; le 29 octobre 1948, le Sénat rejette la proposition
de consultation populaire ; le 26 juin 1949 ont lieu des
élections législatives ; le 16 août 1949, le
Premier Ministre Gaston Eyskens prononce sa déclaration
gouvernementale ; le 27 octobre 1949, le Sénat vote la loi
organisant une consultation populaire ; le 8 février 1950, la
Chambre vote la même loi ; le 12 mars 1950 a lieu la consultation
populaire : la majorité nationale se prononce pour le retour du
roi Léopold III, mais les provinces wallonnes, socialistes, y
sont majoritairement opposées tandis que les provinces
flamandes, catholiques, sont largement favorables au roi. Il
n’est pas question de toucher au roi dans
Tintin.
Le récit soutient même son autorité : c’est
la volonté royale que ses héros font triompher contre son
représentant officiel.
La « légende noire » espagnole
passe tout entière de Philippe II au duc d’Albe, lui qui
n’obtempère pas aux ordres de son maître, subtilise
l’ordonnance royale, n’est motivé que par sa
cupidité jusqu’au pillage et à la mise à
mort des récalcitrants. Pour renflouer son trésor de
guerre, Albe a décidé de mettre à sac Kriekebeek,
l’armée espagnole n’étant dès lors
présente qu’à des seules fins fiscales, et rien sur
les motivations religieuses et politiques du conflit. La noblesse de
tout rang est absente au contraire des citadins bourgeois ou des
paysans. Guillaume de Nassau, prince d’Orange, adversaire
politique du roi, à distance, et militaire du duc, sur place,
est également absent, réduisant d’autant la
portée historique du
Fantôme espagnol.
Guillaume le Taciturne a pourtant tenté en 1568 une
expédition armée, de la Meuse en juillet à la
Picardie en novembre, contenue par les Espagnols. En fait, du duc
d’Albe, Vandersteen n’a retenu que le choc fiscal, une
réalité historique en 2 volets : des sortes de taxe sur
la valeur ajoutée (10e et 20e deniers) mises en œuvre en
août 1569, suspendues en mai 1572 et supprimées en 1574 ;
un impôt sur le capital (100e denier) instauré en 1569 qui
a rapporté 3.300.000 florins en février 1571. Ces
nouveautés fiscales brisent les privilèges des provinces
d’acceptation de l’impôt princier, provoquent une
évasion de la matière fiscale, renforçant
l’émigration politique et religieuse. Après la
prise de La Brielle par les Gueux de mer le 1er avril 1572, les villes
du nord des Pays-Bas s’insurgent tandis qu’échouent
au sud les interventions militaires combinées des huguenots
français et du prince d’Orange autour de Mons qui se rend
le 21 septembre 1572. Philippe II avait désigné un
nouveau gouverneur dès 1571 mais le duc d’Albe est
resté à Bruxelles jusqu’au 18 décembre 1573
pour diriger les opérations militaires.
Suite aux confidences du fantôme, le trio
reprend la mission de celui-ci. En route vers Bruxelles –
road movie ou
western sous la double influence américaine du cinéma hollywoodien et des
comics
– la magie de la sorcière Alwina transforme Bob et Bobette
en « jeunes nobles », Lambique en paysan. Ils sont alors un
reflet des personnages de Charles De Coster dans
La légende et les aventures héroïques, joyeuses et
glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres
et ailleurs, un roman romantique que Vandersteen a repris sous le titre
La révolte des gueux, paru dans
Tintin du 26 septembre 1951 au 24 décembre 1952.
Tandis que Lambique est retardé par un bandit
de grand chemin, Bob et Bobette se débarrassent dans une auberge
de soldats que leur nouvelle apparence n’a pas trompés car
l’occupant sait lui aussi se masquer : au château de
Gaasbeek, Bob et Bobette tombent dans un piège dont les tirent
Lambique et le fantôme. La suite a lieu au
Moulin aux Puces d’Anderlecht (peut-être le
Luizenmolen,
le moulin de la rue des Poux ou des Papillons à Neerpede, abattu
en 1955 et reconstruit en 1999). Le moulin à vent en bois sur
pivot que dessine Vandersteen ne peut pas pivoter sur son axe : sa
queue est fichée dans le sol. Nos héros sont
sauvés d’un nouveau piège grâce à une
« galerie secrète » – une curiosité
pour ce type de moulin ! – creusé « en
prévision des jours sombres que nous traversons » dit le
meunier qui les sort de cette embûche. Puis les troupes
espagnoles interrompent la fête villageoise où le trio
s’est arrêté et où il rencontre Bruegel en
train de dessiner des esquisses pour
La danse des paysans.
Parvenus à s’échapper, nos
héros entrent à Bruxelles par la porte de Hal. Ils
apprennent qu’à cause du siège, la kriek manque en
ville. Lambique évite une patrouille grâce à un
mendiant, un clandestin qui se révèle être le
bourgmestre de Kriekebeek van de Molenburg. Chez le libraire Meyers,
ami du bourgmestre, quand les Espagnols perquisitionnent la maison, nos
héros se cachent dans un tunnel, tel qu’il s’en
trouvait dans les villes pendant la 2e Guerre mondiale. Reliant les
caves des maisons entre elles, ils permettaient de les évacuer
en cas de destruction par bombardement. Les résistants et les
réfractaires au travail obligatoire ont abondamment
utilisé ces réseaux souterrains.
Au retour de la nuit et du fantôme,
l’arrivée de nouveaux renseignements poussent Bob et
Bobette à escalader la façade de l’hôtel de
ville de Bruxelles où le duc d’Albe a installé son
quartier général. Historiquement, le duc, comme
gouverneur général, est l’hôte du palais des
ducs de Bourgogne et de Charles Quint, un palais remplacé fin
XVIIIe-début XIXe siècle par l’actuel Palais royal.
Une fois de plus, il n’est pas question d’impliquer la
Couronne, même indirectement. Après avoir pris
connaissance des vues espagnoles sur Kriekebeek, Bob et Bobette, dans
leur fuite, sont sauvés in extremis par le fantôme. Comme
dans tous les autres Bob et Bobette et selon une manière de
procéder toujours d’actualité dans les films
d’action, le cours du récit est constamment
abandonné, parfois sans réelle nécessité,
pour d’autres péripéties (poursuites, combats,
gags).
Deux actions clandestines spécifiques sont
décidées. Avant d’entrer dans la ville investie,
Lambique et le bourgmestre van de Molenburg empêcheront un convoi
de canons lourds de parvenir à Kriekebeek qu’ils
détruiront par une attaque à la bombe et par le sabotage
d’un pont (la plus longue séquence de l’album).
Entre temps, Bob et Bobette récupèrent l’ordonnance
royale lors du bal donné par le duc d’Albe en
l’hôtel de ville de Bruxelles. Le duc les surprend
fouillant son coffre. Le document est sauvé de la destruction
par le fantôme qui vainc le duc dans un duel à
l’épée. Mais l’ordonnance reste entre ses
mains alors que son temps de passage quotidien ici-bas se termine.
Malgré la perte de l’artillerie lourde,
les Espagnols préparent l’assaut final. Une sape est
creusée sous les murs de Kriekebeek. La mine explosée,
l’assaut est donné à la brèche. Les
Kriekebeekois contre-attaquent avec Lambique et van de Molenburg
à leur tête mais le bourgmestre est pris en otage. Bob et
Bobette pénètrent alors en ville. L’assaut final
est imminent et soudain apparaît le fantôme brandissant
l’ordonnance que reconnaît le commandant espagnol. Van de
Molenburg est libéré. L’ennemi rend hommage
à la bravoure des Kriekebeekois en liesse. Le duc d’Albe
retourne en Espagne. Le trio est renvoyé au XXe siècle.
Tout cela n’était pas un rêve puisque le
fantôme apparaît sur une photographie prise au début
de l’aventure.
Le fantôme espagnol n’est
pas une bande dessinée historique malgré sa
référence à l’histoire nationale belge,
amputée sur de nombreux points. Les personnages du 16e
siècle belge ont été popularisés par la
vision romantique de la Belgique proposée après 1830 par
les historiens et les peintres, puis par les illustrateurs scolaires.
Avatar des représentations tronquées des Pays-Bas sous le
duc d’Albe,
Le fantôme espagnol
est aussi un décor où des acteurs racontent une histoire
qui peut se rattacher à la 2e Guerre mondiale, à la
Résistance entendue comme le refus de l’oppression
d’un pays étranger. La résistance des
Brabançons que représente Vandersteen
s’élève contre l’Espagnol
considéré comme l’occupant. Personnalisant
l’oppression, le duc d’Albe la dirige au nom d’un roi
lointain auquel, de surcroît, il évite
d’obéir. Le fantôme devient-il pour autant un
résistant ? Est-on un traître quand on résiste
à un chef qui n’obéit pas au roi ? Bien que son
action se passe au XVIe siècle, le récit baigne dans une
ambiance d’occupation révélée par le
langage, qui se cristallise autour d’un unique enjeu militaire,
le siège de Kriekebeek. Source de toute la mise en scène,
la ville assiégée est un exemple des nombreux
sièges que les villes des Pays-Bas ont subis au cours de la
Guerre de 80 ans. C’est aussi un renvoi aux grands sièges
bien connus de la 2e Guerre mondiale.
La répression n’est pas que strictement
militaire. Les Espagnols fouillent chez le libraire Meyers en
prétendant être porteurs d’un mandat de
perquisition. Du côté brabançon, aucun
collaborateur, aucun traître : tous opposent une
résistance au moins passive, sinon une aide ponctuelle. Bruegel
représente l’action psychologique : nombre de ses
œuvres seraient une attaque contre les Espagnols.
L’imprimerie clandestine de sa femme fournit de faux documents
pour entrer au bal du duc d’Albe. L’aide aux clandestins et
les chaînes d’évasion prennent des formes
ponctuelles mais sans ambiguïté, comme le troupeau de la
vachère de la porte de Schaerbeek. Le libraire Meyers,
collecteur des rapports de ses espions, est le chef d’un
réseau de renseignements. L’attaque à la bombe du
convoi d’artillerie et le sabotage du pont figurent la
résistance armée.
Le Fantôme espagnol
reste une grande aventure de cape et d’épée car les
formes de résistance sont décrites de façon
sommaire, vues de l’extérieur, telles qu’elles
apparaissaient à la majorité de la population qui
n’y avait pas participé. Car l’Anversois Vandersteen
qui, comme Hergé, n’a pas cessé de dessiner pendant
la guerre, habite une ville qui a alors montré le meilleur et le
pire.
Les Pays-Bas sous le duc d’Albe
d’après Vandersteen ne correspondent pas à
l’histoire, encore moins quand le dessinateur relate des faits de
résistance. De plus, il est trop soumis à
l’actualité pendant la publication. Quant au décor
où s’agitent des personnages partagés entre un
réalisme breughélien et la fantaisie du genre, il est
fait d’images connues qui représentent des
réalités historiques méconnues et qui ne servent
qu’à alimenter l’imaginaire propre à une
bande dessinée en se nourrissant aux mythes et aux
représentations dépassées de l’histoire
nationale. L’historien ne s’y reconnaît pas,
d’autant plus que la bande dessinée qui s’attache
à restituer des situations véridiques possède des
attraits et des ambiguïtés identiques à ceux du
roman historique. De telles évocations servent pourtant de porte
d’entrée au goût de l’Histoire auprès
de jeunes lecteurs. Heureusement, si l’Histoire est devenue un
jour constitutive de la narration dans la bande dessinée, soit
comme décor, soit comme déterminant d’un
récit spécifique supposé comme
n’étant pas transposable, simultanément elle a
progressé en qualité depuis Hergé et Vandersteen,
grâce aux préoccupations scientifiques de ses meilleurs
créateurs, sans compter son utilisation pédagogique qui
la fait passer de bande dessinée « historique »
à bande dessinée « historienne ».
Scénaristes et dessinateurs d’aujourd’hui sont issus
de générations scolarisées en profondeur, ce qui
influence les modes de lecture et les processus de création. Ils
bénéficient surtout d’une nouvelle
légitimation dans la société : la bande
dessinée considérée comme le 9e Art, mais aussi
comme média de première audience, ce qui suscite un
certain investissement intellectuel dans les œuvres
créées. Les pédagogues s’y
intéressent également mais les considèrent encore
comme une version améliorée des vignettes. Voilà
qui devrait nous éviter une réapparition du Fantôme
espagnol.
En conclusion, il est certain que les schémas et les
thèmes relatifs aux Pays-Bas sous le duc d’Albe autour
desquels Vandersteen organise son récit sont en place depuis
longtemps dans l’imaginaire collectif belge. Malgré le
remodelage des matériaux et des structures par le style
héroïco-fantastique de l’auteur, il s’agit
d’un XVIe siècle archétypal,
indélébile, venu de loin, dont la première
manifestation est la « légende noire » espagnole,
reprise par le nationalisme belge depuis 1830. Les travaux
récents des historiens ont modifié la vision globale de
cette période, mais sans parvenir à la remettre en cause
fondamentalement. Quelles que soient leurs avancées, il est
probable que les travaux des historiens à venir ne parviendront
pas à le faire non plus. Faut-il le regretter ? Faut-il se
scandaliser que ce XVIe siècle belge fasse parfois le grand
écart avec la vérité historique (ou
supposée telle) ? Certainement pas. D’une part, parce que
l’imaginaire fait toujours partie de la réalité, et
que cet imaginaire des Pays-Bas sous le duc d’Albe que nous
portons en nous, tout affectif et onirique qu’il soit, est une
réalité. D’autre part, parce que la
vérité historique est mouvante et que le but de la
recherche n’est pas de la fixer une fois pour toutes, mais
d’en cerner et d’en comprendre les évolutions.
Discussion
Philippe Marchand remercie le conférencier et
lui demande si cette BD a été utilisée par les
écoliers. M. Depauw lui répond par la négative. La
BD est considérée dans l'enseignement comme un genre
"mineur". Si cette BD est plus connue en Flandre qu'en Wallonie ou dans
le Nord, elle n'est guère utilisée en classe, les
enseignants préférant se référer aux
originaux copiés par Vandersteen. Philippe Marchand se demande
aussi pourquoi cette BD a eu plus de succès en Flandre qu'en
Wallonie. Selon M. Depauw, c'est pour des raisons politiques.
Vandersteen comme Hergé a eu des problèmes à la
Libération. Ils appartiennent tous deux à la droite
conservatrice. Pour M. Tomazek, il aurait été
intéressant d'étudier la façon dont cette
œuvre a été reçue dans les années 50.
Mais M. Depauw s'interroge sur les sources qui auraient pu permettre
cette analyse. Il n'y a rien dans la presse. La BD est un monde
à part, peut-être, même simplement une entreprise
commerciale. Philippe Marchand fait remarquer que la réception
de la BD dans les milieux universitaires est très récente
(années 80). M. Janssens note les fantaisies héraldiques
qui émaillent cette BD. Le Dr Gérard fait remarquer qu'il
n'y a pas eu "d'occupation" espagnole, le suzerain naturel est le comte
de Flandre, roi d'Espagne. Il rappelle que l'armée espagnole ne
comportait que fort peu d'Espagnols mais des mercenaires de toutes
origines. Les BD d'Hergé sont historiquement plus fiables.
Vandersteen a "tout faux" : canons, arquebusiers avec des
éperons… M. Depaux précise que Vandersteen n'a pas
fait de recherches historiques sérieuses. Il utilise les images
de l'inconscient collectif. M. Tomazek fait remarquer que les soldats
ne portaient pas d'uniformes alors que dans la BD ils sont tous
habillés de vêtements rayés sang et or. Philippe
Marchand clôt la discussion en évoquant la Kermesse
héroïque qui véhicule les mêmes mythes.
Communication par M. Florent VANREMORTERE
Charité, bienfaisance et solidarité au fil du temps à Tourcoing
Si le terme de charité remonte
étymologiquement à l’époque carolingienne,
celui de bienfaisance ne devient réellement usuel qu’au
début du XVIIIe siècle. Quant à celui de
solidarité, d’abord réservé au langage
juridique, il va évoluer progressivement vers celui d’un
devoir de la collectivité vis-à-vis de ses plus
démunis. Dans ses origines, on y trouve en particulier, la
théorie du solidarisme de Léon Bourgeois.
Au fil du temps, une commune du Nord de la France,
Tourcoing, présente dans les faits un exemple de ces
évolutions. Un exemple caractéristique d’actes de
charité dans le contexte du Moyen Age est la donation par
Mathilde de Guisnes, en 1260, à la commune de douze hectares
dont les revenus devaient être destinés aux pauvres et aux
vieillards. On y édifie par la suite un hospice
géré d’abord par les échevins et le
curé de la paroisse. Une communauté de religieuses, les
pénitentes franciscaines, prennent leur suite à partir de
1629. Elles entreprennent progressivement des travaux d’extension
qui en font alors un hôpital-hospice-couvent.
Parallèlement apparaît un Bureau de charité
administré par des dames bienfaisantes qui créent la
Maison dite du Bouillon des pauvres malades. À la
Révolution, malgré le soutien de la municipalité,
les religieuses refusent de prêter le serment civique et sont
tenues de quitter leur établissement. Celui-ci sera alors repris
par la municipalité qui se heurte à la grande
misère de la guerre contre les troupes des coalisés.
L’année 1801 voit le retour des sœurs dans leur
ancienne maison sous le régime du Concordat. Les religieuses
ouvrent une école, un orphelinat rendant ainsi la coexistence
avec l’hôpital difficile à partir de 1835.
Confronté aux dures réalités de
la révolution de 1848, un médecin tourquennois, Ferdinand
Vanlaer, imagine un projet original de protection sociale conjuguant
bienfaisance avec une certaine forme de solidarité. Il propose
dans un texte intitulé
Plan d’organisation sociale et charitable, suivi d’un
Plan d’organisation du travail,
de coordonner les efforts du Bureau de bienfaisance créé
par arrêté préfectoral de 1802 avec ceux des
mutuelles ouvrières pour accorder aux populations laborieuses ce
qu’il appelle une « sécurité de la vie
». Transmis au préfet, le projet n’aura aucune suite
concrète à Tourcoing.
La guerre de 1870 entraîne de nouvelles souffrances pour la
population tourquennoise auxquelles le Bureau de bienfaisance apporte
tant bien que mal quelques soulagements.
La fin du siècle voit se développer
dans le monde l’action d’un patronat catholique
influencé par la doctrine sociale de l’Eglise, notamment
l’Encyclique
Rerum Novarum
(1891) du pape Léon XIII. À Tourcoing, à
l’initiative du Syndicat mixte de l’industrie tourquennoise
présidé par Louis Tiberghien-Motte, des allocations pour
familles nombreuses sont versées dans une quinzaine
d’usines à un millier d’ouvriers. Toujours à
la fin du XIXe siècle, une personnalité va marquer la vie
de Tourcoing durant plus de quarante ans. Il s’agit de Gustave
Dron, docteur en médecine, qui découvre, comme Vanlaer
l’avait fait, l’accablante pauvreté du milieu
ouvrier. Très vite, il comprend que l’action sociale doit
doubler l’action politique et fait son entrée en politique
à l’âge de 28 ans. Durant toute sa carrière
politique, tant parlementaire que comme premier magistrat de la ville,
il mène sur ces deux fronts une action de promotion globale de
la classe ouvrière. Auteur de nombreuses propositions de loi sur
la responsabilité des accidents du travail, sur
l’interdiction du travail pour les ouvrières
accouchées, sur les conditions du travail dans les usines, il
met en œuvre la doctrine de Léon Bourgeois. Son action
municipale est notamment tournée vers le secteur de la
santé : rénovation des établissements
hospitaliers, création d’un hospice pour vieillards,
d’un sanatorium, d’une école pour enfants
inadaptés, d’une ferme-laiterie modèle… Il
crée avec François Masurel, industriel,
la Goutte de lait. Ensemble, ils fondent
La sauvegarde des nourrissons (en
1900, à Tourcoing, un enfant sur cinq n’atteint pas un
an.). Un volet important de son action est une attention très
grande à une promotion globale par la création
d’établissements d’éducation, de
bâtiments sportifs et culturels accessibles aux plus modestes.
La crise économique crée à
nouveau des conditions de vie difficiles pour une majorité
d’habitants de Tourcoing. Le Bureau de bienfaisance aura beaucoup
de peine à y apporter des réponses. Des mouvements de
solidarité de toutes natures viendront compléter son
action. L’année 1929 voit la création d’un
Union nationale des Bureaux de bienfaisance, grâce à
l’action d’un médecin roubaisien, le docteur
Delahousse. Elle deviendra, en 1959, l’Union nationale des
bureaux d’aide sociale, puis celle des Centres communaux
d’action sociale, dont le siège, et ce n’est
certainement pas un hasard, était installé à
Tourcoing jusque dans les dernières années.
Discussion
Une longue discussion suit l’exposé de
notre collègue. Le docteur Gérard intervient sur deux
points. En premier lieu, il souligne qu’il convient de ne pas
s’étonner de la grande misère hospitalière
dans les années 1789-1799. Il faut rappeler que les fondations
religieuses ont été privées de leurs biens vendus
comme biens nationaux. Il faut aussi rappeler que les assemblées
révolutionnaires ont été très
fécondes en projets qui n’ont pas été suivis
de réalisations concrètes. En second lieu, il faut
apporter un bémol aux actions de bienfaisance de Gustave Dron
qui voulant privilégier d’abord sa ville, a toujours
été en conflit avec le docteur Calmette. A propos de
Vanlaer et de sa proposition de fonder une société de
secours mutuel, Mlle Mestayer signale qu’on retrouve un
projet similaire et dans les mêmes années à Douai.
Philippe Marchand intervient pour rappeler le rôle du mouvement
philanthropique sous la Restauration et la monarchie de Juillet.
Bernard Delmaire s’étonne de l’absence de Table des
Pauvres à Tourcoing. Claude Depauw souligne la grande
ressemblance entre l’action des bureaux de bienfaisance en
Belgique et en France. Enfin, une longue discussion s’ouvre sur
les notions de charité, bienfaisance et solidarité.
René Berger fait observer que la charité correspond
à une société verticale, la solidarité
à une société horizontale.
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrage
Pierre DESCAMPS, Florent VANREMORTERE,
La Passion du Social,
Comité Régional Nord-Pas-de-Calais d’Histoire de la
Sécurité Sociale et de la Protection Sociale CRAM
Nord-Picardie, 2006, 255p., 10€
Cet ouvrage réunit en un seul volume les dix-sept communications
que les deux auteurs ont présentées chaque année
de 1989 à 2004 aux congrès nationaux du Comité des
Travaux Historiques et Scientifiques. Ces communications, tout en
portant sur le thème retenu par le CTHS, privilégient
l’histoire de la charité, de la bienfaisance et de la
protection du travail.
Tirés à part
- Marc DEBERSÉES, « La libération de Rumegies »,
MEMOR Association régionale Nord/Pas-de-Calais pour la mémoire des conflits contemporains, Bulletin d’information, n°40, 2005, p. 108-119.
- Bernard LEFEBVRE, « Autopsie d’une
émeute : l’affaire des goulottes Douai, printemps 1791,
Mémoires de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, t. XIII, 2006, p. 99-130.
- Bernard LEFEBVRE, « L’agriculture du
Douaisis, fin du XVIIIe siècle et fin du XXe siècle,
comparaison »,
Mémoires de la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, t. XIII, 2006, p.p. 85-97.
INFORMATIONS
- Les Archives du Nord présentent un nouveau cycle de conférences :
Le Nord pour horizon, histoire d’immigrations dans le département du Nord.
Toutes ces conférences ont
lieu aux Archives départementales du Nord à 18h30,
à l’exception de la conférence du 10 février
2007 qui se tiendra à 15h
- 25 janvier 2007 : Judith RAINHORN,
L’immigration dans le Nord-Pas-de-Calais : éléments
pour une approche historique.
- 10 février 2007 : M. KERLEVEO, Cédric
MOENS, Benoît PEROTIN, Krasimi KARKOSZKA, Histoire des
familles : recherches d’héritiers à
l’étranger
- 15 février 2007 : Janine PONTY, Polonais et Franco-Polonais dans la région du Nord
- 15 mars 2007 : Rudy DAMIANI, L’immigration italienne, immigration d’appoint
- 29 mars 2007 : Jean-René GENTY,
L’immigration algérienne dans la région du Nord.
Repères pour une approche historique (1909-1954)
- 12 avril 2007 : Monique HEDDEBAUT, Les gens du
voyage, ces étrangers de l’intérieur, 1895-1969
- 10 mai 2007 : Geneviève ARMAND-DREYFUS,
L’immigration espagnole en France du XIXe siècle aux
années 1960
- 24 mai 2007 : Henk BYLS, Les Belges dans le Nord de
la France. Différents aspects d’une immigration de
proximité, 1850-1940
- 31 mai 2007 : Frédérique PILLEBOUT,
Dalila LOUNICI, Histoires d’étrangers, paroles
d’archives. Un regard sur l’immigration à travers
les archives publiques
- Notre collègue Alain PLATEAUX a
présenté à Templeuve, aux élus et aux
membres de la Société Historique du Pays de
Pévèle, une exposition consacrée aux monuments aux
morts des 56 communes de cette région. Chaque monument est
pourvu d’une fiche descriptive et historique. Un CD rom est en
préparation.
- Le 19 janvier 2007, Mr Thierry Teneul, docteur en
Art et Sciences de l’Art, donne une conférence Jacques
COËNE (1468-1542) - Un grand mécène à
Marchiennes. Cette conférence est donnée sous
l’égide de l’Association des Amis de Marchiennes,
Salle des Fêtes de Marchiennes (Place Gambetta).
PUBLICATIONS
- Charles MÉRIAUX, Gallia irradiata Saints et
sanctuaires dans le nord de la Gaule du haut Moyen Âge,
Stuttgart, Franz Steiner Verlag, Beiträge zur Hagiographie, 2006,
428 p., 70€
- -Isabelle LECLERCQ, Le textile dans le Nord, Paris, HC Editions, 2006, 95 p.
- Georges RACHAINE, Histoire de la libération
de Roubaix-Tourcoing et de la région, octobre-novembre 1918.
Cet ouvrage peut être acheté auprès de la
Société d’histoire de Mouscron et de la
région (120 A, rue du Petit Pont, B-7700, Mouscron, Belgique) au
prix de 15€ +3€ pour l’expédition postale.
Prochaine réunion
Lundi 22 janvier 2007 à 15 heures
aux Archives départementales du Nord
Communication de M. Madame Nicole Cartier "Les orfèvres de Lille"
A l'issue de la réunion nous dégusterons la galette des rois. Les conjoints sont cordialement invités
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