COMMUNICATION DU 16 DECEMBRE 2002
Académisme
et anti académisme à Valenciennes – 1890-1910
Une
chance pour les jeunes peintres
Par
Jean-Claude Poinsignon
Au
moment même où Joseph Fortuné Layraud (1833-1913)
obtient, en 1863, le Grand
Prix de Peinture, récompense suprême
décernée par l’Académie des Beaux-Arts,
cette institution se trouve contestée de partout :
réforme de Viollet le
Duc, réforme du Jury d’admission au Salon, création
du Salon des Refusés ou
s’impose le scandaleux Déjeuner
sur
l’herbe de Manet. Et, dans le Moniteur
du 15 novembre 1863, Nieuwerkerke écrit, à propos du
palmarès du concours de
Rome « Le prix est à celui qui a le moins de
défauts, non pas à celui qui
a les plus grandes qualités. En d’autres termes, la
médiocrité honnête a les plus
belles chances de succès ».
Si
Layraud est bien un parfait représentant de ces peintres
ordinaires et
officiels du XIXème siècle (hors-concours au Salon de
1879, médaille
de bronze aux Expositions Universelles de 1890 et 1900, chevalier de la
Légion d’Honneur
en 1890, officier en 1903), envoyant régulièrement au
Salon des compositions
classiques comme la Mort
d’Agrippine
(1881), des sujets antiques ou religieux traités
académiquement comme Diogène
(1881) ou Saint
Sébastien (1884), ce fils de berger de la Drôme qui
n’aborda
l’étude de la peinture qu’à l’âge
de vingt ans se souvient de ses origines
modestes dans ses Forges et
aciéries de
Saint Chamond (1889) et surtout dans une petite étude
où
se montre sa
commisération pour ceux qui souffrent, Pendant
la grève (s.d. coll. Part.). Quand Layraud est nommé
– à 59 ans ! –
professeur au Cours Supérieur de peinture aux Académies
de Valenciennes en
1892, il va s’attacher à redonner à cet
enseignement, après une période de
flottement de 1887 à 1891, toute sa vigueur et son éclat
jusqu’à son départ à
la retraite en 1913. Et on peut dire qu’il y parvient.
Pourtant,
cet enseignement, rigoureux, solide, en un mot académique, va se
trouver
contesté de plusieurs parts. Le peintre Maurice Ruffin
(1880-1966) qui d’ailleurs
succède à Layraud en 1919, incarne fort jeune cette
résistance. Il rappelle,
lors d’un discours de Distribution des prix, en 1961 :
« J’avais,
cherchant un motif à peindre du côté de la
Citadelle, fait la connaissance d’un
soldat, peintre impressionniste, qui m’avait converti à la
nouvelle peinture.
Quand vint la période des concours, je présentai un
paysage étincelant de
couleurs : bleu, violet, orangé, jaune. Mais le père
Layraud, qui
n’admettait que cinq couleurs sur la palette, le noir,
l’ocre jaune, l’ocre
rouge, le vert-émeraude et le bleu de Prusse, à
l’exception de celles que
j’avais employées, me fit appeler au moment du jugement et
devant le jury,
montrant ma toile d’un air indigné, me dit :
« C’est vous qui avez
fait cela ? Vous êtes un homme perdu, un homme à la
mer ! »
(itel J.C. Poinsignon : Maurice Ruffin, Valenciennes, 1980). Il
faut
convenir que l’Autoportrait
à la palette
exécuté en 1898 sonne comme un manifeste.
Ce
« soldat, peintre impressionniste » n’est
autre qu’Alphonse Chigot (1824-1917).
Ses liens avec la jeune génération de peintres de cette
époque sont largement
attestés : photo dédicacée à Ruffin,
portrait par Jonas, paysage dédicacé
à Charles Paris dont il est témoin de mariage etc…
Ce peintre, que Le Sidaner,
ami proche de son fils Eugène (1860-1927), nous montre partant
« au
paysage » sous la neige sur un panneau de porte d’une
maison de
Valenciennes est ailleurs mis en scène par Moreau-Deschanvres
(1838-1913) dans Fanatisme
(1884) : abrité sous un
parapluie, avec quelques compères, il a planté son
chevalet dans un paysage en
dépit de l’orage. Alphonse Chigot, qui a multiplié
les figures de zouaves, de
turcos, aux uniformes colorés, sous des cieux aux
lumières changeantes, vives,
fait figure de non-conformiste et au moins
d’anti-académique dans le monde
artistique valenciennois.
La
contestation se fait aussi jour dans la presse, notamment par la plume
d’un
critique – lui-même artiste graveur de beau talent –
Jules-Xavier Coroenne
(1862-1935). Dans l’Impartial
du Nord,
il réserve le mot « artiste » pour
Alphonse Chigot ou
Moreau-Deschanvres et affiche clairement son mépris pour Layraud
en le rangeant
dans les « copistes ». Dans La
Balle, il dénonce les « étrangleurs de
l’Art ». On ne peut nier
que le débat, passionné, partial, ait été
enrichissant, comme d’ailleurs cet
enseignement dualiste de fait.
Quand
enfin, passant la symbolique frontière qui sépare
Valenciennes de la Belgique,
Ruffin, et avec lui Déjardin, Jonas, Coroenne et quelques
autres, vont
travailler à Angre, auprès du graveur Charles Bernier,
qu’ils parlent d’Art
avec leurs confrères d’outre-Quiévrain et
rencontrent un mentor aussi
exceptionnel que Verhaeren qui honore ces jeunes artistes de son
amitié, ont
peut dire que Paris, que l’Académie n’ont plus aucun
attrait. Valenciennes et
ses environs immédiats, ses artistes, ses hommes de lettres, ses
amateurs d’art
offrent un cadre exceptionnel à l’aventure de la peinture
vivante.
Les
fruits sont remarquables et l’on est en droit de parler
véritablement
d’« école valenciennoise »
originale, féconde, talentueuse, explorant
les voies nouvelles de la peinture mais bien assise sur les acquis
d’une solide
tradition. Des artistes comme Maurice Ruffin, Lucien Jonas (1880-1947)
le
montrent largement. Les accompagnent des talents remarquables, bien que
moins
connus, comme Lucien Daubresse (1867-1934) aux paysages voilés
de mélancolie,
Julien Déjardin (1857-1906) qui fut l’ami de Le Sidaner,
Charles Paris
(1877-1968), Florent Méreau (1892-1953), qui enseigna aux
Académies de Douai
etc… Le génie si particulier de Paul-Elie Gernez, si
moderne dans son approche
du cubisme ou du nabisme de son ami Vallotton et si respectueux de son
vieux
maître Layraud, témoigne de l’intérêt
d’une formation artistique aussi ouverte.
Discussion
Après
avoir remercié la mairie de Lille qui a mis à la
disposition de la Commission
la salle du Beffroi, M. Philippe Marchand félicite
l’auteur pour ce merveilleux
voyage à travers ces peintres valenciennois. Il y a beaucoup,
dit-il, à retenir
dans cette conférence notamment que l’enseignement
d’un maître laisse des
traces même si ultérieurement on conteste cet
enseignement. Il évoque la
richesse de l’école valenciennoise (que le centre Pompidou
ignore totalement).
Il faut remarquer que Layraud est un peintre officiel académique
mais aussi
très sensible au social. Il s’interroge sur la date du
tableau « Après la
grève ». M. Jean-Claude Poinsignon lui répond
qu’on l’ignore, qu’il date
peut-être de 1882, que dans le paysage urbain de
l’arrière plan on pourrait y
reconnaître l’hôtel de ville de Valenciennes (mais
Layraud n’est pas dans le
Nord à cette date). Ce tableau pourrait avoir été
réalisé dès l’arrivée de
Layraud à Valenciennes. Philippe Marchand demande quels sont les
rapports entre
ces jeunes peintres et ceux d’Outre Quiévrain. La
modernité s’est révélée à
Bruxelles avant Paris mais l’étude de cette peinture pose
problème, les
documents sont dans des archives privées et les musées ne
s’y intéressent pas.
Le
Chanoine Platelle souligne le très grand intérêt de
cet exposé et rappelle que
dans le bureau du supérieur au collège Notre-Dame, il y
avait un tableau de
Chigot représentant un soldat saluant un calvaire. Jean-Claude
Poinsignon
évoque la création de l’Ecole de Rouen,
créée pour des raisons mercantiles (les
tableaux atteignent des prix astronomiques). A Valenciennes ça
n’a pas marché
alors qu’il existe réellement une école
valenciennoise. M. Vanremortère fait
remarquer que la région ne sait pas faire valoir toutes ses
richesses. Ainsi à
Roubaix les toiles de Mme Lantoine Neveux sont dans les réserves
(portraits
d’enfants, fleurs…), André Missant n’y est
pas exposé alors qu’à St-Martin on
trouve une descente de croix et une adoration des mages. Christiane
Lesage
demande combien de temps a duré cette école
valenciennoise. Il lui est répondu
que la rupture date de la guerre de 14-18 (l’école a
duré une vingtaine
d’années) Ruffin succède comme Directeur de
l’Ecole à Layraud à l’armistice,
que les écoles ne durent guère longtemps :
problèmes de personnalités, de
circonstances…