COMMUNICATION
DU 17 DECEMBRE 2001
Le
docteur Ferdinand Vanlaer (1809-1866), un précurseur de
l’action sociale. Nous
avons voulu présenter la vie et les idées d’un
médecin de Tourcoing,
Ferdinand
Vanlaer , qui au milieu du XIXe
siècle alors que triomphait le libéralisme sauvage,
imagina un système de
protection sociale sous le nom « Sécurité de
la vie », lequel allait
se concrétiser, quelque cent ans plus tard, sous
l’appellation célèbre de
Sécurité Sociale. Que savons-nous de Ferdinand Maurice
Joseph Vanlaer ?
Il
naît le 15 décembre 1809 à Tourcoing ; il est le
fils de Jean-Baptiste, âgé de
38 ans, marchand domicilié rue des
Récollets, et d’Amélie Voreux son
épouse. Les témoins sont Maurice
Benjamin Vanlaer, 32 ans, fabricant, et François Lelong, 66 ans,
voiturier.
Fait curieux : lors de la rédaction de l’acte
« ont le père et les témoins
déclaré ne savoir écrire ». Pourtant la
famille Vanlaer devait appartenir
à la bourgeoisie aisée de la ville. En effet
L’Indicateur
de Tourcoing nous apprend sous la plume de J. Mathon
que « M. Vanlaer fit ses humanités au collège
de Tourcoing (...) Notre
collège n’étant pas alors un établissement
de plein exercice, il dut aller
compléter son instruction à celui de Lille. Ses classes
universitaires
terminées, il commença l’étude de la
médecine et au bout de quelques mois, il
fut nommé chirurgien-élève à
l’hôpital militaire d’instruction de Lille. Il
continua dans ses nouvelles fonctions ses habitudes de travail soutenu.
(...)
Nommé sous-aide major au choix, il fit en cette qualité
la campagne d’Anvers
pour le service des ambulances de siège. A sa rentrée en
France, il fut attaché
d’abord à l’hôpital de perfectionnement du Val
de Grâce à Paris, il y termina
ses études et fut reçu avec distinction docteur en
médecine devant la Faculté.
C’est alors, en 1838, qu’il fut nommé aide-major
(...) sur les instances de sa
famille et d’un grand nombre de ses concitoyens, il abandonna sa
nouvelle
position pour se fixer à Tourcoing. Ferdinand a alors 29 ans. Il
épouse
Stéphanie Collette née à Seclin en 1818, fille de
M et M
me
Collette-Dillies. De cette union naîtra le 7 août 1841 un
fils, Emile Ferdinand
Liguori qui deviendra docteur en droit, avocat à Lille et
professeur à la
Faculté libre de droit. Pendant 28 ans, Ferdinand Vanlaer va se
livrer à
l’exercice de sa profession et entrer, jeune, dans la vie
civique. Le P.V.
d’installation du Conseil municipal de Tourcoing du 8 septembre
1846 mentionne
Vanlaer qui prête serment. Le 8 novembre 1847, il est
nommé adjoint au maire
Carlos Masurel (il le restera jusqu’en 1852). La France est alors
entrée dans
une phase de bouleversements qui vont profondément
l’ébranler. Des mouvements
populaires, consécutifs à la crise économique, se
produisent dans le Nord ; des
émeutes de la faim éclatent, notamment à Tourcoing
le 7 mai 1847. Les journées
insurrectionnelles de février 1848 aboutissent à la chute
de la proclamation de
la IIème République. Le 25 juillet ont lieu les
élections
municipales pour la première fois au régime du suffrage
universel. La nouvelle
municipalité est installée le 14 septembre avec pour
maire, Carlos Masurel et
pour adjoints, Timal et Vanlaer-Collette. La nouvelle
municipalité trouve
devant elle une situation déplorable. Une commission
d’enquête, chargée
d’établir la situation industrielle de Tourcoing en
juillet-août 1848, fait
apparaître un chômage inquiétant et un niveau de
rémunérations extrêmement
faible. Humaniste, médecin confronté à la dure
réalité, Vanlaer ne peut
demeurer insensible à l’injustice sociale et publie le 21
février 1848 un
« Plan d’organisation sociale et
charitable » et le 23 juin 1848 un
« Projet d’organisation du travail ».. Dans
ces deux textes
manuscrits, rédigés d’une écriture fine et
serrée conservés aux ADN, Vanlaer
développe un nombre surprenant de principes et de règles
sur lesquelles l’aide
sociale, la mutualité, l’assurance-chômage et la
sécurité sociale reposent
encore aujourd’hui en France.
Le
premier de ces textes débute par une réflexion qui
évoque
a priori celle du catholicisme social de
la fin du XVIII
ème
s. : « élever par l’instruction morale et
religieuse tous ceux qui
souffrent dans le rang inférieur de notre société,
leur assurer le pain de
chaque jour, les délivrer de la tyrannie impitoyable des besoins
physiques ». Plus loin, on voit apparaître une formule
plus moderne dans
la description des objectifs de Vanlaer qui fait penser aux droits
reconnus
dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de
1948. En 1848, très
exactement un siècle avant, Vanlaer écrit :
« aujourd’hui, les classes
laborieuses n’ont point de capital mais seulement des salaires
variables et
incertains quand toutefois ils ne sont pas nuls par suite de la
cessation
forcée et absolue de ce travail. Il leur manque non seulement
l’aisance mais
aussi la sécurité de la vie (...) la recherche de donner
cette sécurité de la
vie à la classe laborieuse est le devoir de tout bon citoyen
... ». Cette
recherche de moyens, Vanlaer la voit dans un développement du
bureau de
bienfaisance qu’il propose de décentraliser par la
création de 4 bureaux de
secours quadrillant la commune. Il place ce développement sous
l’égide et la
responsabilité municipale (il est alors adjoint au maire) Chaque
bureau
sectionnaire serait dirigé par un comité de 5 membres
nommés par
l’administration municipale et comprenant un conseiller au moins
comme
vice-président. Là où Vanlaer innove, c’est
qu’il prévoit 2 catégories de
sociétaires : les honoraires que « leur position
sociale met à même de
pouvoir sans aucune gêne, contribuer au bien
général » et les sociétaires
titulaires à savoir tous les ouvriers de 18 à 50 ans qui
seraient appelés à
faire partie de la société en étant tenus de
verser à la caisse commune une
cotisation hebdomadaire de 25 centimes. Les honoraires seraient, eux,
invités à
verser à l’avance une cotisation de 4 semaines, soit 1 F
ou la cotisation
annuelle de 13 F. Dans les statuts de ces bureaux sectionnaires
rédigés par
Vanlaer dans son document de 1848, on trouve un certain nombre de
dispositions
très proches de nos formules modernes de l’assurance
chômage, de l’aide
médicale gratuite ou de pensions de retraite. Par exemple,
l’article 5 prévoit
que « tout sociétaire titulaire que le travail aurait
abandonné et qui
prouverait qu’il n’a négligé aucun effort
pour s’en procurer, recevrait à
partir du 4
ème jour inclus de la cessation de tout
travail, un
salaire journalier qui s’élèverait depuis 1 F
jusqu’à 2 F, suivant l’état plus
ou moins prospère de la caisse sectionnaire ».
L’article 8 indique que
« ce même sociétaire malade recevra
gratuitement les soins médicaux (ceux
des médecins du bureau de bienfaisance) et les prescriptions
pharmaceutiques
toutes les fois qu’il sera reconnu indigent par les membres du
bureau de
bienfaisance ». L’article 11 permet à
« tout sociétaire arrivé à
l’âge de 65 ans et qui pendant 20 ans consécutifs,
aura versé avec exactitude à
la caisse commune sa cotisation hebdomadaire, de jouir d’une
pension de
retraite de 50 centimes au moins chaque jour de l’année ou
d’une refuge, s’il y
a lieu, dans un asile de la vieillesse ». Mais Vanlaer met
quelques
conditions à l’application du système.
L’article 6 stipule par exemple :
« s’il était constaté que la privation
de travail dépendit de l’inconduite
fréquente de l’ouvrier sociétaire, celui-ci serait
d’abord prévenu par le
président que la récidive serait un motif suffisant
d’exclusion ».
L’article 9 impose que tout sociétaire secouru ne devra
pas moins laisser
rigoureusement à la caisse les 25 centimes par semaine.
L’article 10 comporte
une sorte de stage de 3 mois pour tout sociétaire qui ne
commencera à
bénéficier des secours qu’à partie du 4
ème
mois de son entrée et
l’article 12 lui interdit toute mendicité. On peut
considérer que Vanlaer
invente là une formule qui tient à la fois de
l’aide sociale d’aujourd’hui, des
ASSEDIC, des caisses de retraite mais aussi d’une sorte de
société de secours
mutuels qui maintient par une contribution personnelle modique la
dignité des
plus pauvres. Il suggère de créer une structure
interprofessionnelle soutenue
par la municipalité, ce qui lui paraît plus efficace que
les « pareilles
sociétés qui existent actuellement à Tourcoing
entre les ouvriers et qu’on
appelle sociétés contre la maladie. Dans ces
dernières qui ne comptent que des
ouvriers au même titre, la cotisation est également de 25
centimes par semaine,
que chaque déposant prélève le cas
échéant ; il ne se garantit que contre
l’éventualité de la maladie ; le travail vient
à manquer, il trouve la caisse
fermée impitoyablement ». Quant au soutien de la
municipalité, Vanlaer le
prévoit expressément dans l’article 14 :
« tout bureau de charité en
mauvais état financier, par suite de circonstances
imprévues et calamiteuses,
ferait connaître sa situation à l’Administration et
au Conseil municipal qui
aviseraient sur la nécessité de lui accorder un secours
sur le fond
communal ». Dans son document intitulé
« Projet d’organisation du
travail », Vanlaer préconise également la
limitation à 10 à 12 heures de
la journée de travail pour tous les ouvriers et
l’instauration d’une sorte de
salaire minimum journalier pour chaque branche d’industrie. Il
envisage de
« remplacer les bureaux actuels de placement, aussi utiles
qu’onéreux, par
un établissement central et gratuit, placé sous la
dépendance du Maire ».
Il évoque encore l’intérêt des commissions
d’arbitrage pour les salaires
« dans la composition desquelles n’entreraient autant
que possible, ni
chefs d’entreprise, ni ouvriers, pour éviter toute lutte
intestine
et respecter en même temps
cet axiome : nul
ne peut être juge et partie ».
Nous
ne savons pas grand chose sur la fin de la vie de Ferdinand Vanlaer. Il
se
retire de la politique en 1854 et décède à
Tourcoing le 23 juin 1866 à l’âge de
56 ans.
Gustave
Dron (1856-1930) : la pensée et l’action sociale
d’un parlementaire du Nord. Le
21 octobre 1856, naît à Marcoing Jean-Baptiste Gustave
Dron, fils de
Jean-François, 32 ans, greffier de paix et de Bellonne Estelle
Lamouret, 28
ans, ménagère. Si l’on en croit une note
consacrée aux « Maires de
Tourcoing », Jean-François Dron était
« cultivateur, marchand de bois
et clerc de notaire ». Gustave Dron semble donc appartenir
à la moyenne
bourgeoisie aisée de l’époque. Après de
brillantes études au collège municipal
de Cambrai, il s’inscrit à la facullté de
médecine de Paris où il obtient le titre
de docteur à 24 ans. Dès août 1880, il ouvre un
cabinet à Tourcoing et se
dévoue auprès d’une clientèle
ouvrière dont il découvre l’accablante
pauvreté.
Il comprend très vite que l’action sociale doit doubler
l’action publique pour
s’accompagner d’un minimum d’efficacité. Il
fait alors la connaissance de Louis
Leloir, adjoint au maire et chef du parti Républicain. Il
épouse le 20 janvier
1883 Marie-Françoise Leloir, fille de Jules qui, avec ses
frères, exploite une
filature de coton. A 28 ans, soutenu par le clan Leloir, Gustave Dron
fait son
entrée en politique. Il est élu conseiller municipal le 4
mai 1884 sur la liste
républicaine et devient le 10 juin membre de la commission
administrative des
hospices où il obtient que soit abolie la coutume inhumaine qui
voulait que
soit séparés les couples entrant à l’hospice
des vieillards. En 1886, il prend
la tête du parti Réépublicain et entre au Conseil
général en 1887. En 1889 il
est élu de justesse député de Tourcoing. Au Palais
Bourbon, Républicain, il
s’occupe principalement des réformes sociales et des
questions d’affaires.
Réélu
député
avec seulement 20 voix
d’avance, en 1893, il entre àç la commission du
travail et soutient la
proposition de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et
des
femmes dans l’industrie. On l’entend dans les discussions
sur le budget de
l’Instruction publique, sur l’impôt sur le revenu,
sur les accidents du
travail. Partisan résolu de la séparation de
l’Eglise et de l’Etat, il ne
votera jamais le budget des cultes. Les élections de mai 1898
lui sont fatales
mais son rival, Albert Masurel, est invalidé et Dron prend sa
revanche en
décembre; il est rélu en 1902 et s’inscrit au
groupe de la gauche radicale,
puis à nouveau en 1906, 1910. Il est depuis le 3 novembre 1899,
maire de
Tourcoing, en remplacement de Victor Hassebroucq. En septembre 1905, il
fait
édifier à l’entrée de Tourcoing une ville de
palais, c’est l’Exposition
internationale des industries textiles qui est inaugurée par le
président
Fallières au printemps 1906 et qui consacre la paix revenue
après les
déchirements de la séparation de l’Eglise et de
l’Etat. . Mais Gustave Dron est
surtout animé par des préoccupations sociales qui guident
son action
municipale, notamment dans le domaine de la santé :
rénovation des établissements
hospitaliers, création d’un hospice des vieillards,
d’une maison des vieux
ménages, d’un sanatorium, d’une maison de retraite
et d’une école pour
handicapés. Pour lutter contre la mortalité infantile, il
prend contact en 1904
avec l’industriel François Masurel qui avait
créé « la Goutte de
lait » et, ensemble, ils fondent « La Sauvegarde
des
nourrissons ». Battu aux législatives de 1914, il
devient sénateur la même
année. La guerre le trouve à son poste de maire de
Tourcoing où pendant 4 ans,
il résiste aux exigences et menaces allemandes et est même
incarcéré en 1918
pour espionnage. Il ne se représente pas aux élections
municipales de 1919 tout
en restant sénateur. Mais en 1925, il reprend la tête des
Radicaux face à
Inghels et Thorez et reprend l’écharpe majorale. Il publie
alors le plan
d’aménagement de la ville et la dote de sa plus belle
avenue. Sénateur, il
participe à de nombreuses commissions sur
l’hygiène, l’assistance, la
prévoyance sociale, les retraites ou les consultations de
nourrissons. En mars
1930, il intervient une dernière fois dans le débat sur
les assurances
sociales. Il décède accidentellement le 17 août
1930. Dron peut être considéré
comme un précurseur en matière de prévention et de
développement social. Il a
été vraisemblablement le plus hardi novateur en
matière d’hygiène sociale. Son
exemple et surtout sa pensée pourraient alimenter largement les
tentatives
d’aujourd’hui pour faire face à ce que l’on
qualifie de problèmes de la ville
et qui sont d’abord des problèmes de vie. Il aurait pu
faire sienne la pensée
de Simone Weil : « une cité, ce n’est pas du
social, c’est un milieu
humain dont on n’a pas plus conscience que l’air
qu’on respire. Un contact avec
la nature, la tradition. L’enracinement est autre chose que le
social ».
Toute son action repose sur une véritable méthodologie en
vue de la mise en
oeuvre d’un projet global d’hygiène sociale qui
n’a rien à envier aux
techniques modernes de gestion de projets ! Comme tous les hommes
politiques,
Dron n’échappe pas à la critique la plus froce
comme à la plus injuste. S’il
est incontestablement doué d’un caractère
autoritaire, sa contrepartie en est
une énergie et une volonté de mener jusqu’au bout
les projets qu’il considère
comme importants pour le bien de ses concitoyens.
Discussion
P.
Marchand ouvre la discussion en faisant remarquer que Vanlaer a
beaucoup
emprunté au mutuellisme et que Dron s’est inspiré
de Léon Bourgeois et du
solidarisme, qu’il a une personnalité fort complexe. Dron
a mené une politique
de concertation avec le patronat. C. Lannette s’étonne que
les parents de
Vanlaer ne sachent pas signer et s’interroge sur la date de
fondation des
premières gouttes de lait. Le Dr Gérard lui répond
qu’en 1906 une enquête
nationale a été lancée sur les crêches et
gouttes de lait ; la moitié était
privée, l’autre municipale. L’illétrisme des
parents de Vanlaer ne surprend pas
Ph. Marchand car, selon l’enquête menée sous la
direction de Trénard, le taux
d’alphabétisation à Tourcoing tourne autour de 30%
à cette époque. M. Mestayer
note que les statuts des bureaux de quartier ressemblent beaucoup
à ceux de la
Société de secours mutuels de Douai. A Douai aussi, on
trouve des membres
honoraires et la Société est également
interprofessionnelle. Ph. Marchand
estime que l’originalité de Vanlaer réside dans le
placement de la société sous
l’égide de la municipalité et du bureau de
bienfaisance. F. Vanremortere fait
remarquer que la société couvre tous les risques de la
vie et a une approche
plus globale. Le Dr Gérard estime qu’il est courant pour
un médecin militaire
de quitter l’armée dont le régime est fort pesant
pour s’installer comme
docteur en médecine et met un bémol au sens social de
Dron qui s’est opposé à
la création de l’institut Pasteur et a refusé toute
subvention de la ville de
Tourcoing. Il rappelle l’opposition de Dron à la
création du premier sanatorium
et la violence des conflits avec Calmette.