Communication
du 25 avril 2005
Chantal
Petillon - Didier Terrier
une
corporation cheminote : le travail et les hommes à la Compagnie
de chemin de
fer du Nord (1832-1937)
En
France comme en Angleterre, en Allemagne ou en Belgique, l'apparition
du rail
est étroitement liée à l'exploitation des bassins
charbonniers. A bien des
égards, la Compagnie d'Anzin est l'initiatrice du chemin de fer
dans la région.
Il faut plus de 70 ans pour que Compagnie des Chemins de fer du Nord
créée le 9
septembre 1845 élargisse, autour de la ligne emblématique
Paris-Lille inaugurée
en 1846, un réseau irriguant et desservant en 1920 même
les zones les plus
rurales de la région. C'est sur ce réseau que sont
à l'œuvre les cheminots dont le travail est
progressivement
organisé. Malgré la diversité des métiers
et des statuts, une identité
cheminote se constitue peu à peu à la fois dans le monde
du travail mais aussi
en dehors, au quotidien.
L'organisation du travail
Entraînée
par un développement rapide, la Compagnie doit, dès ses
débuts, recruter agents
et personnels d'encadrement pour des tâches qui n'existent pas
ailleurs, mettre
en place une division du travail adaptée aux exigences fort
complexes de
l'exploitation ferroviaire, respecter des impératifs
inédits dans leur
conjugaison (prise d'initiatives, efficacité et respect des
consignes de
sécurité).
Dès
les années 1850, les grands principes régissant
l'organisation du travail sont
en place ; ils subsisteront, dans leurs grandes lignes, alors
même que les
effectifs ne cessent de grandir : en 1846, il y avait 3 222
employés,
auxiliaires exclus. En 1882, la Compagnie des chemins de fer du Nord
emploie un
peu plus de 46 000 personnes, puis les effectifs se stabilisent aux
alentours
de 40 000. Après-guerre, la reprise économique et la
diminution du temps
de travail conjuguent leurs effets : en 1921, le Nord compte
près de
85 000 employés, 77 500 en 1929.
La
Compagnie est une entreprise atypique dans les années 1870-1880
: atypique en
raison de cette concentration d'hommes autour d'un seul objectif mais
aussi
parce que cette concentration n'exclut nullement des formes de
dispersion de
main-d'œuvre. La direction de la Compagnie doit donc
prendre en compte ces particularités et maîtriser tous les
cas de figure : de
la gestion à l'unité (garde-barrière) à
celle d'effectifs bien plus nombreux
(dans le dépôt ou dans l'atelier). Mais la Compagnie est
également atypique
dans la mesure où son activité ne s'arrête jamais :
on y travaille en continu,
quel que soit le moment de l'année, de la semaine ou l'heure du
jour.
Le
Comité du Nord institue, en juillet 1846, le commissionnement du
personnel afin de mieux retenir les employés.
Par la commission, la Compagnie s'engage à les
rémunérer sur la base d'un
traitement annuel réglé au mois. Le commissionnement
devient synonyme de
privilèges et de garanties : il assure quasiment une
carrière dans la
Compagnie. Tous les autres sont payés à la journée
effective de travail et
soumis à une précarité totale. Peu à peu,
tout un système de promotion interne
se met en place : les mécaniciens sont recrutés
parmi ceux qui sont
employés à la construction ou à la
réparation des locomotives, les chauffeurs
parmi les ouvriers des dépôts chargés du petit
entretien des machines et ainsi de
suite… C'est pourquoi la Compagnie du Nord, soucieuse de
recruter une
main-d'œuvre malléable à l'apprentissage de
métiers neufs et souvent pénibles,
fixe dès la fin du Second Empire, la limite supérieure
d'âge à l'embauche
autour de 35 ans (limite diminuée un peu par la suite).
Pendant
plusieurs décennies, ce sont les anciens militaires,
appréciés aux postes qui
exigent des aptitudes à la surveillance, au contrôle ou
à la discipline, qui
forment les plus gros bataillons. Par la suite, la Compagnie
privilégie le
recrutement des enfants d'agents soit par l'admission directe, soit par
la voie
de l'apprentissage. Deux ateliers spéciaux d'apprentis sont
créés à Tergnier en
1874 et à Hellemmes en 1879. Mais dès 1881, pour rendre
les apprentis moins
"instables", il faut leur accorder le commissionnement. C'est dire la
difficulté de l'embauche sur un
marché du travail où la concurrence est rude. C'est dire
aussi combien toutes
les jeunes recrues ne sont pas, loin s'en faut, issues de la "famille
cheminote". Les femmes ou filles de cheminots restent jusqu'à la
fin de la
Première Guerre Mondiale cantonnées dans des tâches
subalternes
(garde-barrière, receveuse aux billets, préposée
aux écritures, au télégraphe
ou ... au nettoyage).
La
Compagnie du Nord recrute dans un vivier presque exclusivement
régional,
majoritairement local que l'on examine les origines
géographiques des cheminots
qui se marient à Somain et à Hellemmes dans les
dernières décennies du xixe siècle ou celles
des 960 employés de la
Compagnie du Nord recensés à Hellemmes en 1911.
L'étroitesse des bases
géographiques de ce recrutement n'implique pas
nécessairement la reproduction
socio-professionnelle. A Somain, les mineurs sont très
majoritairement mineurs
de père en fils dans les années 1900. En revanche, seuls
29 % des jeunes
cheminots, dont on connaît la profession du père quand ils
se marient,
partagent avec celui-ci le même horizon professionnel. Il est
vrai que les
cheminots, à la génération
précédente, comptaient bien moins au sein de la
population active. Si, à bien des égards, à la
veille de la guerre, on naît
mineur, on devient cheminot !
Au
sortir de la guerre, il faut recruter massivement pour compenser les
pertes du
front et, surtout, pour pallier les effets de la diminution du temps de
travail
(loi des 8 heures). Le gonflement brutal des effectifs renouvelle
brutalement
la démographie et la qualité professionnelle des agents
du réseau, certes, mais
plus encore l'état d'esprit de la corporation.
A
partir de 1920, si à Somain ou à Hellemmes, le
recrutement local est toujours
majoritaire, Lomme et sa cité cheminote font, en 1936, figure
d'exception. Ici,
le nombre des natifs est négligeable, le poids des
employés nés dans la région
lilloise reste modeste. Faut-il penser que l'accession au logement dans
une
cité cheminote entraîne un brassage de populations
d'origines géographiques
plus diversifiées ? Est-ce un effet du déracinement
d'une partie des
cheminots nommés ou mutés en région lilloise ?
N'est-ce pas plutôt le résultat
d'une politique d'admission dans la cité privilégiant les
employés les plus
mobiles et les plus dociles ?
S'agissant
de l'homogamie socio-professionnelle, l'installation de la
catégorie cheminote
dans les années 1900 fait sentir ses effets là où
les effectifs de la Compagnie
se sont particulièrement accrus. A Hellemmes, entre 1925 et
1934, plus d'un
jeune cheminot qui se marie sur deux est fils d'un salarié du
Nord. Entrer à la
Compagnie du Nord ne signifie pas pour autant que l'on exerce
véritablement le
même métier que son père compte tenu de la
diversité extrême des qualifications
et des emplois au sein de l'entreprise. Si l'appartenance à une
"race" cheminote ne pouvait concerner qu'une forte minorité
d'employés du chemin de fer avant 1914, dans
l'entre-deux-guerres, il n'en va
guère autrement.
Le
monde des cheminots est, par ailleurs, décomposé en de
nombreux sous-ensembles
qui forment autant de "milieux" originaux : celui des gares (de
voyageurs ou de marchandises), celui des trains (juxtaposant
employés de
l'exploitation et tractionnaires), celui des ateliers, celui des
dépôts, celui
des équipes de voies et de surveillance, celui des bureaux. A
leur tour, ces
"milieux" intègrent plusieurs métiers
différenciés en fonction de
leur degré de qualification, de difficulté, de
pénibilité, de responsabilité et
de dangerosité.
La construction
d' une identité cheminote
L'identité
cheminote ne devient effective qu'aux alentours des années 1880
pour s'épanouir
pleinement dans les années 1930. C'est là le
résultat d'une politique délibérée
de la direction vis-à-vis de son personnel. C'est là
aussi la conséquence des
luttes sociales qui permettent aux cheminots de mettre en avant
l'unité d'une
communauté qui prendrait le pas sur la diversité des
conditions.
Dans
la représentation commune de l'époque, les cheminots
forment un monde uni,
cohérent, placé en marge du monde ouvrier. Bien
sûr, la diversité des métiers,
des qualifications, des fonctions, des statuts et des
rémunérations est telle
que, vue de l'intérieur, l'homogénéité du
corps ne va pas de soi. Mais, aux
yeux de la société dans son ensemble, les cheminots
participent tous d'une
« culture de réseau » (F. Caron), d'un
système de rémunération et de
tout un encadrement social qui font des travailleurs des chemins de fer
un monde
à part que la tenue distingue encore un peu plus.
L'apprentissage
des luttes sociales connaît une gestation extrêmement
lente, du moins si l'on
prend soin de distinguer la partie septentrionale du réseau de
l'ensemble de la
Compagnie. A priori, le silence des sources est tel que rien, ou si
peu, ne
vient contredire l'idée d'un personnel particulièrement
docile dès que l'on
quitte la région parisienne. à
l'initiative du chef d'exploitation Petit, est fondé en avril
1884, le Syndicat
professionnel des employés de chemin de fer. D'autres
organisations voient le
jour par la suite. Mais c'est par une grève menée en
région parisienne au cours
de l'année 1889 qu'éclot l'organisation qui deviendra la
principale
organisation de cheminots, la Chambre syndicale des ouvriers et
employés de
chemin de fer. Il faut attendre 1898 pour voir les ouvriers des
Ateliers
d'Hellemmes s'inscrire à ce qui est devenu alors le syndicat
Guérard. Jusque
là, ces derniers s'estimaient métallurgistes bien plus
qu'employés du chemin de
fer. La première grande grève qui touche, en juin 1891,
toutes les compagnies
illustre combien il est alors difficile de construire un vaste
mouvement
unitaire dans le rail. Si, en région parisienne, la mobilisation
est intense,
dans le Nord, elle est inexistante.
Le
syndicalisme cheminot franchit, en 1896, un pas décisif en
s'insérant
pleinement dans les débats en cours au sein du mouvement ouvrier
(réaffirmation
du principe de la grève générale) et en rejoignant
la toute jeune Confédération
générale du Travail. Toutefois, les obstacles à
l'action syndicale restent
nombreux : le droit à cesser le travail pour les agents du
chemin de fer
rencontre des réticences particulièrement vives au sommet
de l'Etat tandis que
la Compagnie du Nord, tout comme ses homologues, multiplie les
obstacles sur la
route des militants.
De
1899 à 1909, la stratégie des modérés
à la tête du syndicat est couronnée de
succès : l'obtention de quelques acquis sociaux non
négligeables va de
pair avec une remontée du nombre des adhérents. A partir
de 1907, la minorité
syndicaliste révolutionnaire pousse à la radicalisation
des revendications et
des formes de lutte. En août 1910, la grève qui
éclate aux ateliers de Tergnier
est le prélude à un mouvement d'une toute autre ampleur.
En octobre, sous
l'impulsion des mécaniciens et des chauffeurs du Nord, la
grève pour la
« thune » s'étend à l'ensemble des
compagnies. Fort suivie dans la
région, elle touche près de 40 % du personnel de la
Compagnie basé dans le Nord
et le Pas-de-Calais contre 13 % à l'échelle nationale.
Dans la région lilloise
ou dans les mines, la grève est massive, résolue,
disciplinée aussi : ce
sont les militants réformistes du Syndicat National qui
encadrent le mouvement.
Mais il est vrai que l'influence du milieu socio-politique
régional est
prégnante : le poids du guesdisme se fait sentir ici comme
dans le textile
ou la mine. La participation est cependant inégale : la
protestation est
plus vive dans les centres ferroviaires que partout ailleurs, parmi le
personnel
affecté au Matériel (Hellemmes) ou à la Traction
plus qu'à l'Exploitation.
Mais, d'une manière générale, si
l'exaspération est à son comble, c'est qu'en
fin de compte, le « Nord » est
la compagnie la plus « industrielle », celle
où le « système d'exploitation
intensive » exige beaucoup des hommes, celle aussi où
le régime des
retraites est moins favorable qu'ailleurs. La grève dure 5
jours. Les
défections, de plus en nombreuses, ont raison du mouvement
engagé. Le combat
cesse, faute de combattants, et le repli se fait en bon ordre…
Au
lendemain de la grève, c'est l'amertume qui domine dans les
rangs des
cheminots. L'échec est sévère, d'autant plus que
la direction du Nord en
profite pour renvoyer de nombreux militants (près d'un millier).
En 1910, aux
yeux de l'opinion publique, c'est le monde
des cheminots dans son ensemble qui fait grève, sous la houlette
d'un
syndicat structuré. En parvenant à surmonter les clivages
qui existent entre
ouvriers des ateliers ou de la voie d'un côté, conducteurs
et mécaniciens de
l'autre, c'est la corporation toute entière qui donne l'image
d'un groupe bien
plus prêt à l'affrontement social qu'il ne l'est en
réalité. Est-ce pour cela
que l'Etat prend l'initiative d'imposer aux compagnies des innovations
sociales
de taille ? Toujours est-il qu'à la veille de la guerre,
une partie des
travailleurs du Nord sont dorénavant régis par un statut
qui s'apparente à
celui des titulaires dans l'administration publique s'agissant du
recrutement,
du déroulement des carrières, des congés et de la
protection en cas de maladie
ou d'accident.
Les
innombrables perturbations engendrées par la guerre de 1914-1918
et les
exigences de la reconstruction ne sont pas venues à bout d'une
identité
cheminote forgée vaille que vaille lors des années
d'avant-guerre. Forts des
recrutements massifs opérés, forts également du
contexte politique et syndical
qui conduit à la radicalisation des engagements, les effectifs
syndicaux
gonflent (69 % au 1er mai 1920). Les militants syndicaux aguerris
voient d'un mauvais
œil la masse des nouveaux syndiqués qu'ils jugent plus
velléitaires, moins
combatifs, moins solidaires aussi. Mais aucun d'entre eux, anciens et
nouveaux
confondus, n'échappe à l'air du
temps : en dépit de la possession d'un statut protecteur au
sein d'une
compagnie où les attraits professionnels et sociaux sont
indéniables, un
sentiment d'insatisfaction largement répandu, quoique diffus
sommeille…Partie
des ateliers du PO à Périgueux, relayée par ceux
des ateliers du PLM à
Villeneuve-Saint-Georges, la grève des cheminots provoque un
arrêt massif du
trafic à partir du 1er mai 1920. Elle reçoit l'appui de
mineurs, de dockers et
de métallurgistes, tous désireux de prendre en marche le
train d'une grève
générale. Outre les ouvriers d'Ateliers, ce sont les
mécaniciens, les
chauffeurs et les agents de trains qui impriment leur marque au
conflit.
Toutefois, s'il ne tourne pas le dos à la lutte, le Nord
apparaît très vite en
retrait : seuls les ateliers sont fortement mobilisés et un
syndiqué sur 5
seulement fait grève. Les années vingt et trente du
siècle sont une période où la protestation
sociale ne
débouche pas sur un fort mouvement revendicatif, comme si elle
ne revêtait pas
un caractère d'urgence. Lors des années trente, les
travailleurs du rail, tout
comme les organisations qui les représentent, sont
majoritairement réformistes
et, s'ils se syndiquent à nouveau en masse, chacun sait qu'au
printemps 1936,
pas plus que les postiers ou les enseignants, ils ne font
grève.
Cheminots dans la cité
Y
a-t-il une identité cheminote qui déborderait des murs du
métier pour
conditionner la construction des rapports sociaux dans le quotidien de
l'existence ? En l'état des études menées
à ce sujet, la réponse est
balbutiante. Les employés de la Compagnie du Nord vivant dans
des cités-jardins
patronales ne constituent qu'une minorité. Est-ce à dire
que tous les autres se
fondent dans le paysage, au point de se dissoudre au sein des milieux
populaires entendus comme un tout qui ne serait traversé par
aucune frontière ?
En
1919, Raoul Dautry, nommé
ingénieur en chef du réseau du Nord, organise la
reconstruction des voies et de
l'infrastructure ferroviaire anéantie dans la partie
occupée par les Allemands.
Pour fixer la main-d'œuvre, il met en chantier la construction de
cités pour
loger une partie des employés à proximité des
gares dont le service requiert un
personnel nombreux. En 1923, 32 cités de la Compagnie sont
déjà sorties de
terre. Avec 1 400 logements et une population avoisinant 4 500
personnes,
Tergnier, plaque tournante de tout le trafic ferroviaire à
destination du nord
du département, est la cité la plus importante. Puis
viennent Lille et Lens.
Lille abrite, en 1927, 827 familles de cheminots, près de la
nouvelle gare de
marchandises de Lille-Délivrance. D'importance sensiblement
égale, Lens se
trouve à proximité d'un grand centre de trafic de
marchandises.
L'organisation
spatiale de ces cités témoigne d'une recherche
urbanistique évidente. Toutes
sont implantées à distance du cœur des villes ;
à Tergnier, chaque maison est
implantée sur un terrain de 700 m². On tente de tirer parti
du paysage
environnant. Un soin particulier est apporté au système
viaire (cf. les rues
courbes à Lille-Délivrance). Largeur des rues,
présence de trottoirs, d'égouts,
plantations d'arbres, multiplication des ronds-points,
variété des maisons, le
tout accompagné d'équipements collectifs et sociaux
(écoles, centres médicaux,
terrains de sport, jardins-potagers) : les cités-jardins du
Nord ne
ressemblent à rien d'autre.
En
isolant ainsi une partie des agents de la Compagnie, Dautry ne cache
pas sa
volonté de moraliser la main-d'œuvre en renforçant
le sentiment d'appartenance
au groupe professionnel afin de mieux construire une
société cheminote épurée,
au moins en ces lieux, des luttes sociales et politiques propres au
monde
ouvrier dans son ensemble. L'obtention d'un logement dans une
cité-jardin est
conditionnée par le zèle avec lequel on sert le
Nord ; inversement, toute
participation à une grève entraîne l'exclusion. Les
militants les plus actifs,
au demeurant habitent hors des cités-jardins.
Extraterritorialité du militant
contrainte pour les uns, délibérément voulue par
les autres : bien des
irréductibles n'ont donc pas…droit de cité !
Est-ce
à dire que, conformément à l'objectif poursuivi
par Raoul Dautry, la
cité-jardin soit un lieu totalement aseptisé,
situé à l'écart du communisme et
du syndicalisme ? Rien n'est moins sûr. La cité de
Somain, par exemple,
n'a, semble-t-il, guère bonne réputation auprès de
la direction et la cellule
communiste lensoise implantée dans la cité des cheminots
est fort active.
Il
est probable que, sur fond de docilité et d'investissement dans
les activités
communautaires à l'intérieur de chaque cité, les
cheminots domiciliés dans
celles-ci n'en aient pas moins été à
l'écoute du monde et de ses fureurs. On
peine à imaginer, par exemple, que la cité de Lens n'ait
pas frémi de tout son
être quand la liste communiste rassemblant mineurs et cheminots
emporte de
haute lutte la municipalité en 1935.
Tous
les cheminots n'habitent pas dans les cités-jardins, loin s'en
faut. A Somain,
en 1931, 188 cheminots y logent quand 442 vivent hors de la
cité. Si la
majorité d'entre eux sont même largement
disséminés dans le tissu urbain, il
arrive que, dans les villes où les employés du Nord sont
particulièrement
nombreux, certaines rues soient sans conteste des "rues cheminotes"
(les rues du Gros Tombeau et de Douai à Somain). à
Hellemmes, dans les rues Jean-Jacques Rousseau ou Ferdinand
Mathias, aucune forme de ségrégation en fonction de la
place de chacun dans la
hiérarchie de l'entreprise ne peut être
repérée en 1911 : la proximité du
lieu du travail implique la mixité socio-professionnelle. En
1936, une
différenciation semble s'esquisser : rue Camille Desmoulins
vivent en bon
voisinage chefs d'atelier, comptables, dessinateurs,
contre-maîtres et
ingénieurs. La rue Faidherbe semble plutôt accueillir les
mieux payés des
Ateliers d'Hellemmes : employés, dessinateur, chef de brigade
....
Au
quotidien, la ville est le lieu de tous les côtoiements et les
cheminots
n'échappent pas à la règle. Si l'on prend comme
indice le choix des témoins
lors des mariages à Hellemmes et à Somain, il
apparaît que la démarche des
employés du Nord est relativement sélective quand il
s'agit de construire des
relations privilégiées. A Hellemmes, avant 1914, quatre
fois sur dix, et près
de trois fois sur dix entre 1925 et 1934, choisir un ami comme premier
témoin
signifie pour l'époux solliciter un collègue de travail.
A Somain, cette proportion
avoisine la moitié pour les unions
célébrées entre 1875 et 1884 et reste, dans
l'entre-deux-guerres, supérieure à 40 %. Plus
curieux : dans une ville où
cheminots et mineurs constituent les deux catégories
socio-professionnelles les
plus nombreuses, plus le temps passe et plus les uns et les autres
s'ignorent
quand il s'agit de témoigner de l'hyménée d'un
tiers. Nul doute que la nature
et l'intensité des relations entre les uns et les autres doivent
être
approfondies. En l'état, osons l'hypothèse selon laquelle
les cheminots ne se
fondent pas au sein d'un monde ouvrier entendu comme un bloc.
On
ne naît pas cheminot avant 1914, on le devient ! C'est encore
largement le cas
dans le années 1930. Est-ce à dire que l'employé
de la Compagnie du Nord entre
alors dans la "famille cheminote" ? Il est cheminot certes mais il se
pense et se dit des Ateliers d'Hellemmes par exemple. La
diversité des
conditions de travail génère des formes de distance
sociale qui ne s'atténuent
que lorsque la contestation des formes d'exploitation patronale
construit un
sentiment d'appartenance à une seule et même classe
ouvrière.
Chantal Petillon et Didier Terrier, Université de
Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
Co-auteurs
de l'ouvrage collectif Cheminots et
Chemins de fer en Nord-Pas-de-Calais. Identités régionale
et professionnelles,
Paris, Editions La Vie du Rail, 2004.