COMMUNICATION DU 28 AVRIL 2004

Les aspects économiques et sociaux des flux de main d'œuvre maghrébine au Nord de la France
après la seconde guerre mondiale
 
par M. Vanremortère

 
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement à partir des années 50, la région du Nord, se trouve confrontée à un effort considérable de reconstruction et de redynamisation de ses secteurs économiques de base (charbon, sidérurgie et textile). Elle fait alors appel à une main d’œuvre étrangère importante, appartenant à diverses nationalités. Aussi, dans les années 70, la population de la région du Nord est composée pour 5% d’étrangers. Les principaux groupes sont constitués par les Maghrébins, les Polonais, les Italiens, les Belges, les Espagnols et les Portugais. Notre communication, après avoir présenté l’immigration polonaise, s’intéressera à l’immigration maghrébine.

Les Polonais, arrivés dans la région du Nord dans les années 1910, voient leur nombre augmenter considérablement au lendemain de la Première Guerre mondiale avec la signature d’une convention entre la France et la Pologne, le 3 septembre 1919. Ils sont 100 000 en 1921-1922, 200 000 en 1931. Pendant la crise des années trente, la France en expulse près de 80 000. Dans la décennie qui suit la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Polonais rejoignent leur pays d’origine. Mais, ils sont remplacés par des compatriotes fuyant le régime influencé par Moscou. L’intégration de la population polonaise, très limité pendant l’Entre-deux-guerres, s’accélère à partir des années 50. Une ère nouvelle s’ouvre alors : celle des Français d’origine polonaise, environ 500 000 actuellement dans la région Nord-Pas-de-Calais. Seuls, 10 000 Polonais possédent encore la nationalité polonaise en 1997. La « Petite Pologne » du bassin minier n’ a pas totalement disparu. Elle  subsiste par deux traditions fortes : la gastronomie et la musique.

L’émigration marocaine commence au lendemain de la Première Guerre mondiale avec une première installation dans le secteur minier de Lens-Sallaumines. Puis, il faut attendre1946 pour voir arriver par le canal de l’Office national d’immigration (novembre 1945) de petits groupes de Marocains qui trouvent à s’employer dans les houillères. Leur nombre augmente rapidement. En effet, les Houillères apprécient la qualité et la régularité de cette main d’œuvre. Progressivement, les Houillères adaptent leur méthode de recrutement, d’accueil et de formation. Au lendemain de la proclamation de l’indépendance, un véritable circuit administratif de recrutement se met en place avec le concours de l’Office national d’immigration à Casablanca. Les candidats retenus obtiennent un passeport et un contrat de travail d’une durée de dix-huit mois. Arrivés en France, ils sont hébergés au Centre d’accueil de Noyelles-sous-Lens. On leur remet un équipement complet de mineur et un matériel individuel de cuisine. Durant quatre semaines, ils reçoivent une formation professionnelle de base, inspirée de la méthode américaine T.W.I. (Training Within Industry), pour se familiariser avec les outils du fond, les tâches principales et les règles de sécurité. A l’issue du stage qui voit de nombreux abandons que les difficultés d’apprentissage de la langue française expliquent, les stagiaires sont affectés à un siège d’exploitation où ils poursuivent leur apprentissage dans une mine image. Au terme de leur sixième mois de présence en France, ils peuvent être employés au fond. Les conditions d’hébergement, fort rudimentaires, sont allées en s’améliorant avec la construction de cités (32 réparties de Lens à Valenciennes). Les rapports avec les travailleurs d’autres origines ne présentent pas de difficultés majeures. En 1976, alors que la politique d’immigration connaît un premier coup d’arrêt, le regroupement familial est autorisé. En 1980, les travailleurs marocains obtiennent, après une grève, le statut de mineur qui leur procure un certain nombre d’avantages. La politique d’aide au retour, initiée à partir de 1983, connaît un succès mitigé. Beaucoup de Marocains ont préféré rester sur place. Ils sont généralement bien intégrés, tout en, conservant leurs croyances et leurs traditions.

La présence de travailleurs algériens dans la région du Nord-Pas-de-Calais  est plus complexe à analyser dans ses causes et dans ses conséquences. Les premiers Algériens arrivent dans la région dans les années 1910. Ils sont 1500 en 1912-1914, employés dans les mines et la sidérurgie. Cette immigration augmente pendant l’Entre-deux-guerres : 4 500 en 1921, 8 000 en 1922, 16 200 en 1930. Mais, l’immigration algérienne se développe surtout à partir des années 50. Les travailleurs algériens, d’origine rurale, non qualifiés, se trouvent dans tous les secteurs d’activités : métallurgie, textile, mines, industries chimiques, avec une très forte proportion de manœuvres : 87%. Les initiatives en faveur de leur formation professionnelle semblent avoir eu une portée limitée. Occupés à des emplois pénibles, peu habitués au rapport à la machine, les travailleurs algériens sont régulièrement victimes d’accidents du travail. Leurs conditions de logement sont fort mauvaises. Ils vivent dans des courées, dans des garnis, privés de tout confort. Ils peuvent, au mieux, trouver une place dans des foyers, tels que ceux construits par la SONACOTRA. Il faut signaler d’autres initiatives à Roubaix, Tourcoing, Wattrelos, Louvroil. Avec la politique de regroupement familial, ce sont des familles entières qui affluent, poussées par les difficultés de la jeune République algérienne. En 1974, les gouvernement français et algérien signent un accord pour limiter l’immigration, ce qui apporte une certaine stabilisation. Il est difficile d’esquisser un bilan global des mouvements de population d’origine algérienne vers le Nord-Pas-de-Calais. On notera que les jeunes générations, confrontées au chômage, présentent encore une véritable interrogation sur leur devenir.

Numériquement, les ressortissants tunisiens ont toujours constitué la part la plus limitée de l’immigration du Maghreb dans le Nord-Pas-de-Calais. Les raisons de leur départ ne diffèrent guère de celles des autres populations du Maghreb : trouver du travail.

Aujourd’hui, la politique d’immigration a pris une dimension européenne. L’histoire se répète, mais avec des formes nouvelles et dans un espace d’une autre dimension que celle du Nord-Pas-de-Calais, objet de notre étude. Une étude récente de la Division de la population des Nations Unies a fait valoir qu’en 2005, l’Europe aurait besoin d’accueillir 159 millions d’immigrés, soit 40% de sa population actuelle, pour compenser son vieillissement démographique. L’immigration du nouveau millénaire ne pourra ressembler à celle qui a trouvé à s’employer dans les mines, dans le textile et dans la métallurgie. Elle devra, sans doute, être plus qualifiée et mieux adaptée aux besoins d’une société en mutation. L’étude des Nations Unies a le mérite d’alerter l’opinion sur le choc démographique qui se profile sur l’ensemble des pays développés avec, en fond de tableau, la question cruciale de l’âge de la retraite.

M. Philippe Marchand remercie vivement l’orateur pour cet exposé richement documenté et qui suscite de nombreuses questions de la part de l’auditoire. Cette communication présentée au Congrès national des Sociétés savantes qui s’est tenu à Bastia en 2003 sera publiée dans les actes du Congrès.