Communication
du 26 avril 1999
de M. Didier
TERRIER
« Une
classe ouvrière en
gestation : Armentières, 1840-1880 »
M. Terrier présente à la
Commission historique les
conclusions d’un travail réalisé avec les
étudiants en maîtrise de Lille III.
Ce travail est en cours d’élaboration ; M. Terrier
n’en dispose pas moins
d’un matériel qui force l’admiration, où tout
historien reconnaîtra le fruit de
longues et patientes heures de dépouillement dans des sources
souvent ingrates,
sources parfois nouvelles, parfois déjà envisagées
par d’autres chercheurs mais
« revisitées » dans le cadre de cette
étude.
M. Terrier et ses étudiants ont
minutieusement exploré les
archives des justices de paix, les registres d’état civil
et les fiches de
population, les dossiers des sociétés de secours mutuels.
Le but est de prendre
en compte l’accumulation de main-d’oeuvre ouvrière
dans les années 1840-1880
pour évaluer quantitativement et qualitativement la population
urbaine ;
l’évolution des relations de voisinage, l’efficience
des contrôles de
population, la chronologie et les caractéristiques
intrinsèques des
revendications ouvrières.
L’enquête est centrée
sur Armentières qui offre comme
principaux avantages d’être une ville moyenne, disposant de
sources
archivistiques convenables ; des points de comparaison sont
dressés avec des
villes situées en milieu davantage urbanisé (Roubaix,
Tourcoing) ou encore
rural (Fourmies, Le Cateau).
A Armentières, entre 1840 et
1880, le bilan migratoire est
nettement positif. La population passe de 6.000 habitants, en 1841
à 27.000 en
1885 ; le seul solde naturel des naissances sur les décès
aurait porté le
chiffre de population de 6.000 à 12.000 habitants. Le changement
intervient
surtout entre 1855 et 1862-63, période qui correspond à
la mécanisation de
l’industrie toilière et à l’appel à
des bras nouveaux.
Le travail de recherche sur les fiches
de population à
Armentières, portant sur 1.500 ménages de 1851 à
1886, a montré que c’était une
population gyrovague, mi-française mi-belge, locataire de son
logement dans 99
% des cas (dans les années 1880).
L’apprentissage du milieu urbain,
l’augmentation de la
population modifient les relations au quotidien. C’est ce que
nous apprennent
les archives des justices de paix. M. Terrier a
présenté plusieurs
graphiques prenant en compte le « taux de
litigiosité » à
Armentières, Carnières, Roubaix. A Armentières,
malgré l’évolution de la
population, les profondes mutations, le taux de litigiosité
(nombre d’affaires
portées devant le juge de paix par nombre d’habitants)
reste globalement assez
stable alors qu’à Carnières, dans un canton
proto-industrialisé, il passe
subitement de 1 à 2,5 %0 ce qui dénote de graves perturbations
au sein de la vie
communautaire et qu’à Roubaix il atteint dès 1840
un seuil à 5-6 %0.
M. Terrier présente encore des clivages par type
d’affaires (dettes, agressions
et violences physiques, bornage, mitoyenneté) et des graphiques
des taux de
répression.
L’étude des
sociétés de secours mutuel permet d’affiner ces
conclusions. De ces sociétés, on ne connaît
guère que leur côté formel
(statuts, adhésions, cotisations). M. Terrier constate que
si dans une
zone proto industrielle comme le Cambrésis le taux de
litigiosité augmente, il
n’y a par ailleurs quasiment pas de création de
société de secours mutuel ; à
Armentières où on en compte encore 10 et 20, le taux est
stable. Roubaix
constitue une exception : on y compte plus de 140
sociétés alors que le taux de
litigiosité explose rapidement. M. Terrier explique cette
situation par le type
d’action et les moyens financiers des sociétés de
secours mutuel dans les
différentes villes, ainsi que par la précocité des
revendications collectives
dans des villes comme Roubaix et la différence des pratiques
patronales d’une
ville à l’autre. Il en résulte plusieurs
schémas : soit une ville avec un
contrôle de population en amont (Armentières) où
les relations de voisinage
sont apaisées ; soit une ville avec un rejet d’une
protection sociale
réformiste car les milieux ouvriers sont déjà
traversés par des revendications
plus avancées (Roubaix), d’où des relations de
voisinage à un niveau
constamment élevé ; soit une ville où l’on
assiste à une implosion des
communautés villageoises (Carnières) qui se
déchirent sporadiquement dans le
cadre d’une misère de plus en plus grande.
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Un
débat animé qui s’étendit largement
au-delà du créneau horaire habituellement
imparti, suivit cette passionnante communication. Y
participèrent notamment M.
le Dr. Gérard, M. Marchand, M. Guignet, M. Lentacker, M.
Verhasselt, M.
Platelle. M. Terrier débattit avec les intervenants,
notamment sur les
déménagements « à la cloche de
bois », le calendrier des délits, leur
relation avec l’état de l’instruction, la
nationalité et le domicile belge des
ouvriers, l’existence d’autres paramètres pour
affiner la recherche (Caisses
d’Epargne, structures paroissiales).