COMMUNICATION DU 24 AVRIL 1998
 
de Melle Monique MESTAYER
 
« Les « visitations » de la Scarpe par les échevins de Douai de 1427 à 1730 »

 
La rivière de la Scarpe est un élément important dans l’histoire de Douai. M. Mestayer rappelle que c’est sur une de ses îles que se sont installés les premiers habitants de la cité ; elle n’a cessé d’être présente dans l’ensemble des activités urbaines au cours des siècles (meunerie, tissage, tannerie, teinturerie, huilerie, etc.) et a largement contribué à la prospérité de ses habitants et de la ville qui prélevait une taxe sur les blés chargés sur les bateaux à destination de Tournai, Gand, Anvers... Aussi les échevins douaisiens avaient-ils intérêt à maintenir la qualité du débit de la Scarpe et à favoriser une navigation sans obstacle.

M. Mestayer a pu analyser très finement leur rôle grâce aux « visitations », c’est-à-dire aux procès-verbaux d’inspection de la Scarpe, conservés par écrit de 1427 à 1790. Ils fournissent des renseignements très précieux tant sur le fonctionnement de cette compétence échevinale, que sur l’activité économique et la vie quotidienne à Douai, ainsi que sur le réseau hydrographique de la région.

Le nombre et la qualité des enquêteurs a pu varier au cours de plus de 350 ans. Les échevins, accompagnés d’un ou de plusieurs Six-Hommes (anciens échevins chargés de la surveillance des travaux de la ville) se sont fait aider ponctuellement dans leur tâche d’inspection par des juristes chargés de rappeler les droits de la ville sur l’ensemble du réseau hydrographique, par des techniciens (par exemple des meuniers ou des charpentiers) qui peuvent évaluer l’étendue des dommages et indiquer quels sont les travaux nécessaires pour revenir à l’état antérieur et améliorer ainsi la navigation, enfin parfois d’un représentant du comte qui donne à cette inspection tout son poids, là où la ville n’a plus de pouvoir et est obligée de prier le comte de donner l’ordre aux divers riverains de nettoyer la rivière. Au XVIIIe siècle, les procès-verbaux, plus brefs et plus fréquents, sont en général faits par des fonctionnaires municipaux qui rendent compte aux échevins.

Les faits constatés concernent essentiellement les empêchements apportés à l’écoulement des eaux et à la navigation, plus rarement l’hygiène. C’est aux propriétaires ou aux occupants d’exécuter les travaux nécessaires à la remise en état de la rivière, dans un délai imparti par les échevins, parfois avec l’appui du comte. Mais parfois la ville trouve plus expédient d’exécuter elle-même les travaux et peut, exceptionnellement prélever un impôt réparti par connétablie (ainsi en 1427).

Les travaux sont de diverse nature : curage de la rivière et aussi des petits cours d’eau confluents qui donnent à la Scarpe son courant ordinaire ; enlèvement des obstacles (herbes, terreaux, troncs d’arbres, hallots, pieux) ; suppression des empiétements des particuliers ; approfondissement des rigoles et fossés d’écoulement ; faucardage des roseaux ; reprofilage des rives ; injonction aux meuniers de lever les vantelles quand le moulin ne tourne pas.

Dans une deuxième partie, M. Mestayer a détaillé le contenu de quelques visitations. On est surpris par l’ampleur des travaux prévus et la précision des indications hydrographiques, et ce dès le XVe siècle. En 1427 on détourne la rivière pour en curer les rives mais on prévoit de faire fonctionner les moulins à blé et à huile le plus longtemps possible pour l’approvisionnement de la cité. En 1443 on s’aperçoit que les tanneurs sont responsables de la formation d’un banc de terre qui rétrécit le cours d’eau. En 1458 les échevins font une enquête très détaillée et très intéressante sur les sources de la Scarpe. Le cours de celles-ci est précisément indiqué ; on note aussi pour chaque lieu cité le nom du seigneur et on détaille les travaux à exécuter.

Au XVIe siècle également les échevins se préoccupent beaucoup de l’entretien des petits cours d’eau affluents de la Scarpe. En 1566 on visite les cours des Arsins, du Gaudion et du Bouchart. Le Bouchart ne coule plus vers la Scarpe et retourne d’où il vient car la déclivité est faible. Le filet des Arsins, fort encombré d’herbes et de pêcheries, provoque des inondations. En 1578 la visitation donne des mesures de longueur et de profondeur.

Les inspections des XVIIe et XVIIIe siècles sont beaucoup moins détaillées et concernent essentiellement les moulins et l’entretien des tenues d’eau nécessaires à leur fonctionnement mais susceptibles d’entraver la navigation, ainsi les moulins de Lambres, Courchelettes, Brébières, Vitry, Biache-Saint-Vaast. Enfin de 1770 à 1790 les procès-verbaux sont annuels mais concernent seulement les installations à l’intérieur de la ville.

M. Mestayer conclut en soulignant d’une part que les échevins de Douai n’ont pas hésité à instrumenter bien loin des limites échevinales pour améliorer le système hydraulique nécessaire à la cité et d’autre part que, aujourd’hui encore, les mêmes causes (faible déclivité) produisent les mêmes effets (inondations).

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Une discussion fort nourrie suivit la communication de M. Mestayer qui donna lieu à un échange enrichissant entre la conférencière et les autres membres de la Commission. M. le Dr. Gérard s’enquit du contrôle des décisions prises et des sanctions éventuelles. M. le chanoine Platelle souligna que les sources judiciaires constituent un bon complément d’information sur les empêchements volontaires au cours de l’eau faits par des particuliers. M. Verhasselt et M. Lentacker apportèrent des compléments sur les activités développées autour de la Scarpe à Douai (travail du bois, trafic des grains). M. Platelle et Melle Lesage rappelèrent qu’on naviguait autrefois tant à Lille que dans la région de Douai et Saint-Amand sur de très petites rivières. M. Durut compara le vocabulaire utilisé à Douai et à Condé pour la batellerie. Enfin M. Milot et M. Guignet apportèrent des éclaircissements sur le changement intervenu au cours du XVIIIe siècle en mettant en avant l’action royale tant du point de vue militaire (contrôle des inondations) que législatif (Code des Eaux de Colbert) et administratif (mise en place d’un embryon de service des voies navigables qui apparut au début du XIXe siècle).